Le développement durable face à l'écologie politique

On a beaucoup glosé sur les horizons idéologiques de l’écologie, mais étrangement, le développement durable semble y échapper. Présenté surtout comme une technique visant à réguler les ressources mondiales, ce dernier est aussi sous-tendu par une doctrine politique qui se construit en opposition à une écologie politique plus radicale. " Les deux âmes de l’écologie ", ouvrage de Romain Felli, récemment paru aux éditions de L’Harmattan, fait le point sur ces deux perspectives.

 

Le développement durable a le vent en poupe. Les partis politiques, de droite comme de gauche, en ont tous rédigé un chapitre dans leurs programmes. En France, lors des dernières élections, les principaux candidats avaient signé la charte sur le développement durable proposée par Nicolas Hulot. Depuis le sommet de Rio en 1992, les organisations internationale ont mis en place une batterie de projets, de lois, de protocoles - dont le plus médiatisé est celui de Kyoto. Label DD, sensibilisation en entreprise, développement de l’écologie industrielle, tous les composants de notre environnement social semblent touchés par l’importance de préserver les ressources pour les générations futures, et de diminuer les dégâts inhérents à notre empreinte écologique. Sommes-nous pour autant tous devenus écologistes ?

 

Une écologie, deux doctrine politiques

Non, répond Romain Felli, géographe et politologue, assistant à l’Université de Lausanne (Suisse). Dans un récent ouvrage, " Les deux âmes de l’écologie ", ce jeune chercheur tend à montrer que deux manières d’appréhender l’écologie coexistent depuis fort longtemps : " En réalité, deux tendances se sont opposées dès l’origine et continuent à le faire. Réduire la pensée écologique au développement durable, c’est nier cette opposition et nier la pratique actuelle " (p. 13). Romain Felli oppose en fait l’écologie politique au développement durable. Une batterie de concepts mais également de pratiques et d’idées politiques permettent d’effectuer cette distinction.

 

Weber le vert

La démarche de Romain Felli est d’ordre sociologique. Il s’emploie par le biais d’une méthode idéale-typique dont on trouve les éléments fondateurs chez l’un des pères de la sociologie, Max Weber, à conceptualiser deux notions, l’écologie par en haut (le développement durable) et l’écologie par en bas (l’écologie politique) : " Il est délicat de définir un critère unique qui permettrait de déterminer les positions respectives de ces deux courants de l’écologie ; il s’agit donc d’éviter d’essentialiser ces concepts en leur donnant une univocité qu’ils n’ont pas. Les oppositions que nous avons déterminé doivent se comprendre comme des types idéaux, situés à l’extrémité d’un continuum sur lequel différentes positions sont possibles " (pp. 14-15). A partir de cette perspective, l’auteur s’emploie à passer à la loupe les principales oppositions qui séparent ces deux doctrines politiques.

 

Quelques éléments d'opposition

La principale qualité de l’ouvrage est donc de pointer les éléments qui permettent de différentier nettement ce qui sépare l’écologie politique du développement durable. Le premier en liste consiste en l’opposition de la notion de survie défendue par l’écologie d’en haut face à celle d’autonomie pour l’écologie d’en bas. Cette dernière comprend l’autonomie comme la capacité tant des individus que de la société en général à résister au processus de spécialisation, de découpage et de segmentation du travail et de l’activité humaine et à l’aliénation générale face au travail : " L’écologie politique comme autonomie est donc d’abord une critique de la société industrielle de la croissance qui conduit les hommes à ne plus maîtriser leur environnement, leurs outils et leurs productions " (p. 33). De son côté le développement durable préfère l’idée de survie. La seule véritable question qui se pose dans ce contexte est celle des conditions de survie des humains en tant qu’espèce : " Cette crainte qui s’exprimait dans un premier temps en termes essentiellement biologiques (…) s’est peu à peu transformée en un discours essentiellement économique avec la montée en puissance du développement durable. Les questions ou non de substituabilité ou non du capital naturel et d’épuisement des ressources sont alors mises en avant " (p. 35).

 

Le nucléaire : entre écologie et développement durable

Un autre élément de tension permet de comprendre la nature des enjeux autour de l’énergie nucléaire qui déchirent différents courants écologiques. Du point de vue de l’écologie politique, le nucléaire, cela ne fait aucun doute, est à proscrire. Du côté du développement durable, la chose semblent toutefois plus nuancée. Le fait que l’énergie nucléaire n’émette pas de gaz à effet de serre tend à lui permettre d’être considérée comme une énergie verte. Le débat qui a lieu semble se situer cependant sur un plan technique, note l’auteur: "D’une manière générale, pour l’écologie par en haut, le choix du nucléaire n’est perçu que comme un choix technique, souvent présenté, d’ailleurs, comme le seul choix possible " (p. 51). La réflexion qui nourrit la position de l’écologie politique se situe sur un plan radicalement différent : " Pour l’écologie politique, il est impossible de séparer la question de la production de l’énergie de celle de son utilisation. Ainsi il est vain de se demander si le nucléaire peut subvenir aux besoins en énergie avant de questionner ces " besoins ". C’est donc la société de croissance qu’il s’agit d’interroger en premier lieu et les raisons de tels besoins en énergie avant de se pencher sur les moyens de les fournir " (p. 52).

 

A chacun son jardin

Le grand mérite de ce petit ouvrage est de s’attaquer à un mythe à la peau dure qui voudrait voir dans l’omniprésence de la notion de développement durable au sein de notre société contemporaine un triomphe des idées écologistes. Le sens commun nous pousse trop souvent à croire que les acteurs sociaux et politiques soutenant le développement durable sont les anciens militants écologistes issus des mouvements post-68. Si certaines figures locales ou nationales ont pu effectivement suivre cette trajectoire (et par là même renforcer la légende), force est de constater que ce n’est pas le cas de la grande majorité. Les tenants du développement durables ne sont de loin pas tous d’anciens babas qui ont mis de l’eau dans leur vin et qui auraient développé un discours plus cohérent, plus sérieux, bien au contraire. La situation reste néanmoins confuse. Les adeptes d’une écologie par le haut se retrouvent parfois au sein de mêmes partis que les partisans d’une écologie par le bas. En Suisse (certainement comme en France d’ailleurs…), les membres du parti des Verts se classent en trois catégories. Les " pastèques " (vert dehors, rouge dedans), les concombres (vert dehors, vert dedans), et les ciboulettes (vert dehors, vide dedans). Gageons que ces derniers sont les représentants de cette écologie par le haut… et qu’on ne les retrouve pas qu’au sein des partis écolos !

 

 

 

Références : Romain FELLI, Les deux âmes de l’écologie : une critique du développement durable, Paris : l’Harmattan, 2008, 100 p.

 

 

 

Guillaume Henchoz

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.