Par-delà la reproduction sociale : pour un communisme impensable

"C’est bien parce que le prolétariat se trouve face à lui-même comme classe du capital qu’il ne peut plus formuler l’abolition du capital comme son programme, qu’il se trouve dans l’obligation de parler le langage de la reproduction vivable du rapport de classes, (...) et qu’il se trouve embarqué dans les diverses expressions populistes, de droite comme de gauche, du conflit de classes."

Ceci est un extrait du texte "Principe d’incertitude, lutte des classes et théorie", publié en novembre 2017 sur carbureblog.com.

Le moment de la reproduction du capital, qui est celui du retour de la plus-value comme capital additionnel, et du renouvellement du face-à-face prolétariat/capital (l’achat-vente de la force de travail), est d’emblée le moment où le capital se constitue comme société capitaliste. Ce « moment », c’est tout le temps, ce n’est rien d’autre que le présent immédiat du capitalisme et de la fameuse contradiction qui n’existe de facto qu’à travers ses contre-tendances, c’est-à-dire sa résolution périlleuse et momentanée et l’absorption des antagonismes dans leur renouvellement.

L’extraction renouvelée de la plus-value nous donne le principe général de la lutte des classes, mais la classe capitaliste se moque des généralités, il s’agit pour elle de se donner le prolétariat dont elle a besoin. Dès lors, il s’agit de formation, d’éducation, de discipline, d’encadrement social, de famille et de genre, puisque la main-d’œuvre doit être reproduite, de race, puisque la main-d’œuvre non-qualifiée doit s’opposer à la main d’œuvre qualifiée et que les appartenances de classe sont héréditaires, de répression, puisque des bassins de main-d’œuvre excédentaire sont une conséquence normale de ce processus : il s’agit de société, de politique, d’idéologie, de « social ». Mais il s’agit également du rapport mondial des capitaux dans leur circulation, de la définition toujours remise en cause de zones mondiales d’accumulation spécifiques, il s’agit de frontières et d’armées. C’est pourquoi au bout du compte le monde capitaliste n’existe que divisé en Etats et en sociétés particulières, et ne peut devenir ce monde unifié sous la houlette des grandes firmes que les visions complotistes fantasment, dans la tentative de séparer le capital de la société pour tenter de sauver l’une de l’autre (et qui construisent une figure antagonique du capitaliste particulier, évadé fiscal, vampire des peuples et apatride, en préservant le capitalisme comme rapport social). Le cauchemar de la dictature universelle du capital est celui que nous vivons, et il est parfaitement cohérent, des institutions internationales aux rapports entre Etats en passant par les rapports sociaux immédiats, ceux que nous avons « entre nous ».

Ce moment de la reproduction n’existe dès lors que comme antagonisme de classe, et les nécessités de la valorisation comme contrainte sur le prolétariat et la société entière. Dans le moment où nous nous trouvons, cela signifie non seulement des licenciements en masse, mais l’aggravation des conditions de travail par la suppression de toute entrave à la fluidité du rapport entre patrons et employés, la fin du Welfare et son remplacement par un Etat qui n’a plus la prétention de créer des rapports sociaux mais veut seulement gérer les rapports existants, mais aussi la gestion sécuritaire voire guerrière des surnuméraires, etc. Ce n’est pas ici le lieu de tenter de la décrire entièrement, mais la reproduction du capital n’existe à chaque fois que comme situation particulière.

Mais se pencher sérieusement sur le moment conflictuel de la reproduction, c’est aussi admettre dès le départ que les classes du capital, et les individus qui les composent, agissent conformément à ce que leur existence sociale leur impose, ou ce qui est supposé tel par elles. Entendons-nous bien : ni la classe capitaliste, ni le prolétariat, ni la classe moyenne ne sont composés de robots qui auraient le capital pour intelligence artificielle collective. Cependant, si comme nous le postulons le capital se reproduit constamment comme société capitaliste, ce ne peut être indépendamment de l’existence sociale des sujets qui le composent. Nous sommes tous pris dans l’autoprésupposition du capital. De ce point de vue, il ne s’agit pas de savoir si « les gens n’y croient plus » ou au contraire « y croient encore », mais de la nécessité dans laquelle chacun se trouve de gagner sa vie dans les conditions sous lesquelles il a été produit comme sujet de cette société. Les luttes provoquées par la reproduction du capital ont donc dans un premier temps au moins pour objet la reproduction du capital et des classes qui le composent.

C’est cette reproduction qui est toujours conflictuelle, car elle s’effectue contre ce que nous sommes socialement, tout en étant ce que nous sommes socialement. Défendre les intérêts de la classe, c’est aussi défendre ce qui la constitue comme classe, à savoir l’exploitation. C’est ainsi, au nom de l’intérêt de la classe, que les ouvriers de Fiat votent des accords de compétitivité et acceptent de travailler plus et d’être moins payés, afin de conserver leur emploi. Une situation révolutionnaire serait celle qui, décrochant à partir d’elles des luttes autour de la reproduction, poserait d’emblée l’abolition des classes et du capital, c'est-à-dire également de toute identité et de toute société, et la poserait pratiquement jusqu’au bout, par des pratiques et des rapports communistes entre individus et entre groupes. Ce sera la force de ce mouvement de ne reposer que sur lui-même, sur la dynamique de son propre mouvement et sur la nécessité de continuer la révolution qu'il est en train de mener en l'étendant sans cesse, dans l'identité des moyens et des fins, sous peine d'être écrasé ou dissous, et de reconduire, sans doute en pire, les rapports sociaux capitalistes.

Nous posons que seul le prolétariat peut opérer ce décrochage et mener ce conflit jusqu’au bout, parce que lui seul est amené à remettre sa propre existence en cause dans le capital. Seul le prolétariat peut tourner son action contre la reproduction du rapport de classe et non pour une meilleure distribution du revenu, comme la classe moyenne ou une partie de la classe capitaliste (l’une pour continuer à s’approprier une part de la plus-value, l’autre parce qu’il faut bien que la plus-value soit réalisée). La contradiction, si elle existe, ne se situe pas tant dans la baisse des taux de profits à proprement parler, que dans le fait que cette tendance, qu’elle conduise à l’expulsion de masses de prolétaires vers les marges misérables de ce rapport ou à leur intégration toujours conflictuelle, les saisit toujours comme prolétaires et ce faisant les met face à leur propre existence de classe, incarnée dans le capital. Dans le moment de la reproduction est toujours contenu celui de l’impossibilité du prolétariat. Mais cette vérité théorique n’existe qu’historiquement, non pas dans le pur face-à-face entre prolétariat et capital, mais dans le rapport de toutes les classes entre elles.

Dans les luttes réelles, telles qu’elles se déroulent aujourd’hui, où le prolétariat est repoussé aux marges du monde capitaliste, l’interclassisme est inévitable. Le poids de la classe moyenne notamment, dans des luttes qui se jouent dans le moment de la reproduction et ont pour enjeu effectif la distribution, est alors déterminant. Les luttes actuelles sont très souvent interclassistes dans leur déroulement comme dans leurs enjeux et doivent être analysées comme telles.

Et de fait, si le prolétariat est présent dans ces luttes interclassistes, c’est qu’il est lui-même seulement une classe de ce mode de production, et qu’il existe comme tel : la réalité de la segmentation du prolétariat, c’est aussi ce qui fait qu’une partie des prolétaires voient leur reproduction assurée de manière relativement stable encore que toujours menacée, tandis qu’une autre partie est marginalisée et souvent tenue à l’écart des luttes. La concordance de ces deux existences du prolétariat fait que la seule voix qui aujourd’hui se fait entendre politiquement est celle de la classe moyenne. C’est elle qui, dans le moment conflictuel de la reproduction d’ensemble, opère la synthèse de toutes les revendications qu’il est possible de formuler (ce qui ne signifie pas pour autant qu’elles soient réalisables). Si rien aujourd’hui ne peut nous faire considérer comme possible l’abolition du capital, c'est qu'abolir le capital, c'est abolir la société elle-même. C’est bien parce que le prolétariat se trouve face à lui-même comme classe du capital qu’il ne peut plus formuler l’abolition du capital comme son programme, qu’il se trouve dans l’obligation de parler le langage de la reproduction vivable du rapport de classes, de la redistribution des richesses, de la justice sociale, de la lutte contre la pauvreté, et qu’il se trouve embarqué dans les diverses expressions populistes, de droite comme de gauche, du conflit de classes.

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