Carbure
Théorie, critique et lutte des classes
Abonné·e de Mediapart

15 Billets

0 Édition

Billet de blog 1 déc. 2019

Carbure
Théorie, critique et lutte des classes
Abonné·e de Mediapart

Blocage

Peut-on envisager le blocage comme une stratégie efficace dans les rapports de force actuels ? Quel est le rapport entre le mouvement qui va débuter le 5 décembre et ceux qui secouent le Moyen-Orient et l'Amérique latine ? Une tentative de qualification très générale des formes que pourrait prendre une crise mondiale du capital.

Carbure
Théorie, critique et lutte des classes
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

D'une certaine façon, le Comité invisible a raison sur une chose : le pouvoir est logistique, et c'est une plate tautologie, puisque le pouvoir, c'est le pouvoir de faire des choses. Mais ce dont le fait de pointer cela rend surtout compte, c'est que "le pouvoir" ne négocie plus, que désormais en temps de crise il renonce à se présenter comme la synthèse neutre des différents intérêts de classes, pour apparaître comme ce qu'il est : la domination d'une classe. La fable de l'intérêt général - la démocratie sous ses différentes formes - s'évanouit devant la réalité de l'intérêt supérieur de l'économie (qui serait alors la véritable synthèse sociale), cet autre fétiche de la domination de classe. La gestion de la grève devient une question de maintien de l'ordre, et, en effet, une question de logistique. Dès lors, ceux qui contestent ne sont plus des adversaires avec qui l'on dialogue, mais des contrevenants : des radicalisés. Il ne faut plus négocier, il faut "débloquer", physiquement. La répression est le corollaire obligé de l'absence de dialogue, elle la justifie en même temps qu'elle la manifeste.

Mais là où le Comité invisible voyait une faiblesse, la preuve que l'Etat ne pouvait plus produire de légitimité symbolique mais "seulement" contrôler le territoire, il faut aussi rappeler que, dans le rapport de forces actuels, la logistique est non seulement le point fort de l'Etat, mais aussi le moyen par lequel il envisage de durer toujours : il lui a fallu moins de trois semaines pour évacuer les ronds-points des Gilets jaunes et faire cesser les blocages. C'est d'ailleurs précisément parce que l'Etat a remporté la bataille logistique (au sens de la DDE) que la contestation s'est reportée dans la rue, où elle est de nouveau traitée logistiquement par la police. Et vu la manière dont tout cela tourne, il faut encore une fois se poser la question : est-ce qu'on peut lutter contre l'Etat sur le terrain de la circulation ? Est-ce qu'on peut même vraiment, en pratique, non pas d'un point de vue technique mais en prenant en compte l'état des forces en présence, "paralyser le pays" ? Et, finalement, pour quoi faire ?

Ce qui se produit dans cette situation, c'est qu'à chaque mouvement d'ampleur, ceux qui entrent en lutte se trouvent face à un mur qui ramène effectivement leur action à un problème de logistique. La gestion idéologique de la question par l'Etat se fait alors dans la seule perspective du retour à la fluide normalité de l'ordre circulant des choses : disqualification politique des positions, marginalisation sous la qualification d'extrémisme, dispersion immédiate de toute manifestation traitée comme un trouble à l'ordre public, "déblocage" instantané, mobilisation des personnels non-grévistes pour rétablir le fonctionnement normal, etc. La "normalité" apparaît ici pour ce qu'elle est, une violence permanente, mais elle n'apparaît ainsi qu'à ceux qui sont entrés en lutte parce qu'ils subissent cette violence. Pour les autres, la normalité, c'est la normalité, point. La question dès lors est : jusqu'où l'Etat, entouré de ceux pour qui la normalité est encore souhaitable, peut-il continuer à nier l'existence de ceux pour lesquels cette normalité devient de plus en plus insupportable ? C'est cette dynamique de "décrochage" qui nous invite à penser la guerre civile comme toujours contenue dans la situation actuelle, où que ce soit dans le monde, de la pire des dictatures aux démocraties les mieux établies. Et là aussi, on tremble face à l'idée de l'enlisement dans une guerre civile où l'Etat conserve tous ses moyens logistiques : la Syrie de Bachar-el-Assad est là pour nous rappeler ce dont est capable un Etat qui parvient à regrouper derrière lui une partie de la population contre l'autre. Cela peut durer, et la durée ici c'est l'écrasement programmé.

C'est pourquoi aujourd'hui chaque mouvement qui commence à s'étendre entre d'emblée dans une zone inconnue, pleine d'incertitudes et plutôt terrifiante, avec pour seules perspectives le retour à une "normale" qui devient de plus en plus invivable, l'écrasement ou le chaos de la guerre civile. Pour le capital, la fin de la politique, ça n'est jamais rien d'autre que la guerre. Voir ces conditions-là se manifester en France, dans un mouvement aussi "classique" qu'une lutte contre la réforme des retraites, voir cette logique destructive déployer ses prémisses dans ce qui il y a vingt ou trente ans se traduisait par une sorte de danse nuptiale ritualisée entre les "partenaires sociaux" et l'Etat, nous dit assez quelle est la profondeur de la crise dans laquelle nous sommes entrés. Ce qui se prépare en France n'a évidemment aucune commune mesure - quantitativement parlant - avec ce qui existe en ce moment au Chili ou ou en Irak, et chaque situation doit être comprise pour elle-même, mais cela fait cependant état d'une situation générale, qui est bel et bien mondiale. Le point commun entre la manière dont l'Etat français envisage le mouvement contre la réforme des retraites, et des mouvements comme ceux qui se déroulent au Moyen Orient ou en Amérique latine, c'est cette situation où l'Etat n'a plus rien à donner (et dans les cas précédents la crise de l'Etat rentier extractiviste et redistributeur ne fait que manifester de manière encore plus violente cette situation) et où on n'attend en réalité plus rien de lui, alors que cependant il reste la seule perspective des luttes : "le peuple veut la chute du régime", partout, à l'infini. C'est peut-être là qu'est le véritable "blocage", dans ce face à face sans fin avec l'Etat. Aujourd'hui, ce serait une folie de l'envisager autrement que comme la perspective d'une crise révolutionnaire mondiale, et ce serait du nihilisme que de ne pas envisager dans ce cadre la perspective communiste.

Dans cette perspective, les luttes évolueront comme elles peuvent, il n'y a pas d'avant-garde susceptible de leur donner une direction. La radicalité n'existe ni dans des idées ni dans des personnes, elle est dans la situation. Cependant, il serait aussi irresponsable de ne pas pointer ce simple fait : les "luttes sur la circulation" et la stratégie du blocage, tout comme la pure perspective émeutière, sont vouées à l'échec. Leur seule perspective est de parvenir à déstabiliser l'Etat pour le contraindre à améliorer les conditions d'existence des masses de prolétaires que le capitalisme exclut ou éloigne de sa "normalité", mais une telle perspective intégratrice n'est plus à l'ordre du jour. Dans ce cas il ne reste plus à l'Etat qu'à organiser le déblocage et le retour à l'ordre, ce qu'il a largement les moyens de faire. Quoiqu'en pensent certains rêveurs, on ne sera pas plus efficaces que l'Etat sur le terrain de la logistique, ni par le blocage, ni par l'émeute. Au mieux, si la crise se généralise, on peut obtenir un changement de personnel politique pour organiser le retour à la normale, au pire c'est l'écrasement. C'est ce que ne dit jamais le slogan "bloquons tout !" Pour quoi faire ? Pour quelle "victoire" au juste ? Et avec quelles chances de réussite ? Face à la perspective de cet échec programmé, il faut au contraire dire qu'un mouvement révolutionnaire qui commencerait à se mettre en capacité de l'emporter n'aurait d'autre choix que de s'attaquer à la production, de s'emparer d'éléments productifs et commencer à pratiquer une production sans échange, la gratuité, de s'emparer de moyens de circulation plutôt que chercher à la bloquer à tout prix, etc., c'est-à-dire à mettre immédiatement en œuvre le communisme. C'est seulement dans ce cadre, où le mouvement commence à rendre possible la vie hors du capital, où la lutte ne se limite plus au face à face meurtrier avec l'Etat, que l'émeute et le blocage peuvent jouer un rôle positif. Il va sans dire qu'on en est encore loin.

Traduction en castillan ici

English translation here

Traduction en castillan PDF (pdf, 189.3 kB) English translation PDF (pdf, 186.7 kB)

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Comment le gouvernement veut rattraper le retard français
Dans un contexte de risque élevé de tension sur le réseau électrique cet hiver, l’Assemblée nationale examine, à partir du lundi 5 décembre, le projet de loi visant à accélérer le déploiement de l’éolien et du solaire en France.
par Mickaël Correia
Journal — Santé
Dans les Cévennes, les femmes promises à la misère obstétricale
Le 20 décembre, la maternité de Ganges suspendra son activité jusqu’à nouvel ordre, faute de médecins en nombre suffisant. Une centaine de femmes enceintes, dont certaines résident à plus de deux heures de la prochaine maternité, se retrouvent sur le carreau.
par Prisca Borrel
Journal
Affaire Sarkozy-Bismuth : les enjeux d’un second procès à hauts risques
Nicolas Sarkozy, l’avocat Thierry Herzog et l’ex-magistrat Gilbert Azibert seront rejugés à partir de lundi devant la cour d’appel de Paris dans l’affaire de corruption dite « Paul Bismuth », et risquent la prison.
par Michel Deléan
Journal — Corruption
Pourquoi les politiques échappent (presque toujours) à l’incarcération
Plusieurs facteurs expliquent la relative mansuétude dont bénéficient les politiques aux prises avec la justice, qui ne sont que très rarement incarcérés, malgré les fortes peines de prison encourues dans les affaires de corruption.
par Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
À Brioude, itinéraire d'une entreprise (presque) autonome en énergie
CN Industrie vit en grande partie grâce à l'électricité produit par ses panneaux solaires. Son modèle énergétique est un bon éclairage de ce que pourrait être un avenir largement éclairé par les énergies renouvelables. Rencontre avec son patron précurseur, Clément Neyrial.
par Frédéric Denhez
Billet de blog
Les coupures d'électricité non ciblées, ce sont les inégalités aggravées
Le gouvernement prévoit de possibles coupures d'électricité cet hiver : j'ai vraiment hâte de voir comment seront justifiées l'annulation de trains et la fermeture d'écoles pendant que les remontées mécaniques de Megève ou Courchevel continueront à fonctionner. Non ciblées sur les activités « non essentielles », ces coupures d'électricité pourraient aggraver les inégalités.
par Maxime Combes
Billet de blog
L'électricité est-elle un bien commun ?
[Rediffusion] L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.
par oskar
Billet de blog
L’électricité, un bien commun dans les mains du marché
Le 29 août dernier, le sénateur communiste Fabien Gay laisse exploser sa colère sur la libéralisation du marché de l’électricité : « Ce sont des requins et dès qu’ils peuvent se goinfrer, ils le font sur notre dos ! ». Cette scène témoigne d’une colère partagée par bon nombre de citoyens. Comment un bien commun se retrouve aux mains du marché ?
par maxime.tallant