Cette courte note au sujet du contre-transfert se fonde sur les observations personnelles que j’ai pu faire lors de séances de contrôle et de séminaires. J’ai été frappée en particulier par une croyance, très fréquente chez les analystes et les étudiants, selon laquelle le contre-transfert est exclusivement une source de problèmes. Nombre d’entre eux se sentent effrayés ou coupables lorsqu’ils ressentent consciemment des émotions envers leurs patients et se fixent l’objectif de rester totalement neutres et « détachés ».
J’ai relu la littérature pour tenter de trouver l’origine de cet idéal de l’analyste « détaché », et j’ai en effet trouvé des descriptions du travail analytique qu’on pourrait interpréter en ce sens ; un bon analyste ne devrait rien ressentir hormis une bienveillance uniforme et tiède, et tout remous émotionnel qui viendrait troubler cette eau pure ne serait qu’une perturbation momentanée qu’il s’agirait de dépasser. Cela vient peut-être d’une lecture trop rapide de certaines phrases de Freud, notamment les passages où il évoque l’état d’esprit du chirurgien pendant une opération, ou la comparaison qu’il fait entre l’esprit de l’analyste et un miroir ; ce sont du moins des références que l’on m’a opposées lors de discussions sur ce sujet.
Un autre courant de pensée, à la suite de Ferenczi, reconnaît que l’analyste peut éprouver une large variété d’émotions durant la cure et ajoute qu’il peut parfois être intéressant d’en faire part directement au patient. Alice Balint, dans un article courageux intitulé « Le maniement du transfert selon les concepts de Ferenczi »[1], argue que cette attitude d’honnêteté de la part de l’analyste est généralement positive pour le patient et se conforme au respect de la vérité qui est l’un des principes de la psychanalyse. Tout en admirant cette attitude, je ne peux souscrire à ces conclusions. D’autres auteurs encore ont pu dire qu’une telle expression de soi rends l’analyste plus « humain » et permet donc de construire une relation, elle aussi, plus « humaine » avec le patient.
J’utilise ici le terme de « contre-transfert » pour désigner l’ensemble des sentiments qu’éprouve l’analyste à l’égard de son patient. Le contre-transfert est souvent défini exclusivement comme le transfert de l’analyste, mais il me semble que l’utilisation du préfixe « contre- » implique d’autres facteurs.
Au passage, il me semble impossible de diviser de manière tranchée les sentiments purement transférentiels, où la personne de l’analyste est prise comme substitut d’une figure parentale, de ceux que le patient réserve à l’analyste en tant que personne. Au cours de la cure, on le sait, les premiers ont tendance à diminuer progressivement au profit des seconds ; les sentiments du patient pour son analyste ne sont jamais exclusivement de l’ordre du transfert, et faire la différence entre les deux est souvent bien malaisé.
Ma thèse principale est que la réponse émotionnelle de l’analyste au discours du patient est l’un des outils les plus important dont il dispose dans le cadre de la cure. Le contre-transfert de l’analyste ouvre une fenêtre sur l’inconscient du patient.
La situation analytique a été décrite et étudiée sous de nombreux angles, et on s’accorde généralement à lui reconnaître un caractère assez unique. Ce qui n’a pas été assez dit, à mon sens, c’est qu’il s’agit d’abord d’une relation entre deux personnes. Elle se distingue d’autres relations duelles non par la présence de sentiments chez le patient et leur absence supposée chez l’analyste, mais avant tout par l’intensité de ces sentiments et l’utilisation qui en est faite, ces deux facteurs étant interdépendants. Le but de la cure qu’a suivi l’analyste, de ce point de vue, n’est pas de le transformer en une sorte de cerveau mécanique qui produirait des interprétations selon une procédure purement intellectuelle. Au contraire, il doit être capable d’éprouver pleinement les émotions que le patient suscite en lui plutôt que de s’en débarrasser (comme le fait ce dernier), puis de les mettre au service du processus analytique, jouant son rôle de miroir pour la psyché du patient.
Lorsque l’analyste tente de travailler en ignorant ses émotions, la qualité de ses interprétations en souffre. J’ai pu observer cela à de nombreuses reprises en contrôle, notamment avec des analystes débutants qui, effrayés par leurs réponses émotionnelles, préfèrent les étouffer où les ignorer.
Nous savons que l’analyste doit maintenir une attention flottante afin de pouvoir suivre à de multiples niveaux les associations que fait le patient ; sens manifeste et latent, allusions et implications, rappels de sessions précédentes, parallèles entre la situation décrite et les événements marquants de l’enfance, etc. L’attention flottante est ce qui permet à l’analyste d’éviter de se concentrer sur un seul aspect au détriment des autres, et donc de rester réceptif aux changements significatifs dans les thèmes abordés, aux enchaînements et aux scansions pendant le temps de la séance.
Il me semble que l’analyste, en plus de cette attention libre et flottante, doit disposer d’une sensibilité émotionnelle elle aussi libérée afin d’être capable de suivre les mouvements émotionnels et les fantasmes inconscients du patient. Un postulat de base de notre travail est que l’inconscient de l’analyste est en mesure de comprendre celui de son patient. Ce rapport entre inconscients remonte à la surface sous forme d’émotions que l’analyste éprouve vis-à-vis du patient, dans le « contre-transfert ». C’est la façon la plus dynamique dont la voix du patient peut atteindre l’analyste. En comparant le comportement et le discours du patient avec ses propres réactions émotionnelles, l’analyste dispose d’un outil précieux pour vérifier s’il comprend effectivement ce que ce dernier lui dit.
En revanche, les émotions trop fortes (amour, haine, colère, etc.) tendent à conduire à l’action plutôt qu’à la réflexion et diminuent les capacités d’observation et de jugement ; une réponse émotionnelle trop forte de la part de l’analyste est donc contre-productive.
Cette sensibilité émotionnelle de l’analyste doit donc être extensive plutôt qu’intensive, capable de faire des distinctions fines et de rester mobile.
Dans la plupart des cas, l’analyste qui combine ces deux qualités n’observera pas de discordance entre ce qu’il comprend du discours du patient et ses propres réactions émotionnelles. Bien souvent, cependant, les émotions qu’il ressent sont plus proches de la problématique centrale que ce qu’il en comprend intellectuellement ; pour le dire autrement, sa perception inconsciente de l’inconscient du patient est plus fine que sa conception consciente de la situation.
Ce sujet m’évoque une situation récente dans ma pratique. Il s’agit d’un patient dont j’ai repris le suivi après l’un de mes collègues. C’était un homme d’une quarantaine d’années qui avait entamé son analyse à la suite de l’échec de son mariage ; l’un de ses symptômes les plus présents était une tendance très forte à la promiscuité sexuelle. A la troisième semaine d’analyse avec moi, il m’a confié au début d’une séance qu’il allait se marier avec une femme qu’il avait rencontrée très peu de temps auparavant.
Il était assez évident que ce désir de mariage, à ce moment-là, était déterminé par sa résistance à l’analyse et son besoin de mettre en scène un conflit transférentiel. Si son attitude envers moi était marquée par l’ambivalence, son désir que nous ayons une relation intime était déjà clairement apparent. J’étais donc fondée à mettre en doute la sagesse de sa décision et le bien-fondé de son choix. Mais de telles tentatives de court-circuiter le processus analytique sont assez fréquentes, que ce soit au début du travail ou à un point critique de ce dernier, et ne mettent pas en général d’obstacles insurmontables à la poursuite de la cure. J’ai donc été assez surprise de constater que je réagissais aux propos du patient avec une forte appréhension et beaucoup d’inquiétude ; j’avais le sentiment que quelque chose d’autre était en jeu dans cette situation, au-delà du simple passage à l’acte, et que je ne comprenais pas ce dont il s’agissait.
Le patient, associant autour de cette amie, a dit pour la décrire qu’elle avait connu un « passage difficile ». Cette expression m’a semblée importante et a encore accru mon appréhension. J’ai réalisé que c’était précisément parce qu’elle avait connu un passage difficile qu’il était attiré par elle, mais il me semblait cependant que je ne parvenais toujours pas à y voir clair. Il m’a ensuite raconté un rêve : il avait acheté à l’étranger une très bonne voiture d’occasion qui était endommagée et souhaitait la réparer, mais un autre personnage du rêve tentait de l’en dissuader, trouvant cela dangereux. Le patient devait donc, je cite, « lui embrouiller l’esprit » afin de pouvoir mener à bien son projet de réparation.
Ce récit de rêve m’a permis de comprendre consciemment ce qui provoquait mon appréhension et mon inquiétude ; il s’agissait bien là d’autre chose qu’un simple passage à l’acte destiné à mettre en scène un conflit transférentiel.
En décrivant les caractéristiques de la voiture (très bonne, d’occasion, étrangère), le patient reconnut qu’elle me représentait moi-même. L’autre personnage du rêve, qui tentait de l’arrêter et qu’il devait « embrouiller », représentait la partie de son moi qui visait à lui assurer sécurité et bonheur ; il symbolisait aussi l’analyse en tant que facteur de protection.
Le rêve montrait que le patient souhaitait que je sois endommagée (il insistait aussi fortement sur mon statut de réfugiée, ayant donc connu ce « passage difficile » qu’il associait à sa nouvelle amie). La culpabilité générée par ce mouvement de sadisme l’amenait à tenter d’opérer une réparation, mais cette dernière était d’ordre masochiste, puisqu’elle l’obligeait à faire taire la voix de la raison et de la prudence. La tentative d’embrouiller cette figure protectrice avait une double valence, à la fois sadique et masochiste : en tentant de détruire la figure de l’analyste, il succombait à une pulsion sadique modelée sur l’attaque contre la mère au stade anal ; en contrariant son propre désir de sécurité et de bonheur, il exprimait sa tendance à l’autodestruction. La réparation, ainsi transformée en un acte de masochisme, engendrait à son tour de la haine ; loin de résoudre le conflit entre culpabilité et destructivité, elle conduisait à un cercle vicieux.
Son désir d’épouser sa nouvelle amie, cette femme blessée, était alimenté par les deux phases de ce cercle, et ce passage à l’acte transférentiel était ainsi déterminé par ce système sadomasochiste.
Inconsciemment, j’avais très rapidement saisi que la situation était grave, d’où mon inquiétude qui semblait initialement hors de propos ; je n’ai compris consciemment le message du patient – son appel à l’aide – que plus tard dans la séance, avec l’aide du matériel onirique venu ensuite.
J’espère avoir illustré par cette brève vignette clinique ma conviction que la réponse émotionnelle immédiate de l’analyste peut le guider vers une meilleure compréhension des processus inconscients à l’œuvre chez le patient. Elle aide l’analyste à se concentrer sur les éléments les plus saillants dans les associations du patient, et peut servir de critère pour interpréter les éléments apportés par le patient qui sont, comme nous le savons, toujours surdéterminés.
De mon point de vue, le contre-transfert de l’analyste n’est pas seulement consubstantiel de la relation analytique : il est une création du patient, et reflète une partie de sa personnalité. (On pourrait peut-être ici faire un lien avec le concept de « schéma corporel » développé par le Dr. Clifford Scott, mais cela m’éloignerais de mon propos).
L’approche du contre-transfert que je propose ici n’est cependant pas sans danger. En particulier, elle ne doit pas servir à excuser les manquements de l’analyste. Lorsque ce dernier a pu, dans sa propre analyse, mettre au travail ses conflits et angoisses infantiles (paranoïdes et dépressives) et comprendre quelque chose de son propre fonctionnement inconscient, il devient capable d’éviter de projeter ses propres conflits sur le patient. Il atteint une forme d’équilibre qui lui permet d’endosser tour à tour pour le patient les habits du ça, du moi, du surmoi, et des objets extérieurs, au gré des projections du patient qui rejoue les conflits antérieurs dans le cadre de la cure. Dans l’exemple que j’ai donné, l’analyste jouait le rôle de la « bonne mère » du patient qu’il souhaitait tout à la fois secourir et détruire, et celui de son moi réel qui tentait de s’opposer à ses pulsions sadomasochistes. De mon point de vue, l’admonition de Freud selon laquelle l’analyste doit « reconnaître et maîtriser » son contre-transfert n’implique pas que ce dernier soit un facteur purement négatif, ni que l’analyste doive devenir totalement froid et détaché ; il doit utiliser ses réponses émotionnelles comme des indices sur les mouvements de l’inconscient du patient. Ainsi, il peut éviter de participer naïvement à la scène que ce dernier lui propose de rejouer, ainsi que de l’exploiter à ses propres fins inconscientes. Il y trouvera aussi encore et toujours de bonnes raisons de continuer sa propre analyse. Tout cela, cependant, relève de la seule responsabilité de l’analyste ; il n’est donc pas approprié, à mon sens, d’en faire part au patient. Cela relèverait de la confession et ferait porter au patient un fardeau inutile, tout en éloignant le patient de son propre travail. Les émotions que ressent l’analyste ont de la valeur pour son patient à condition qu’elles deviennent des clés pour comprendre les conflits et défenses inconscientes qui sont en jeu. Lorsque ces derniers auront pu être travaillés et interprétés, les changements induits dans le moi du patient entraîneront en principe un renforcement de son contact avec la réalité qui lui permettra de voir l’analyste comme une personne, et non un ange ou un démon ; « l’humanisation » de la relation analytique procède donc du cours normal de la cure, sans qu’il faille recourir à des moyens hors-cadre.
La technique psychanalytique est née lorsque Freud, abandonnant l’hypnose, a découvert les phénomènes de résistance et de refoulement. Il me semble qu’on peut voir à l’œuvre, lorsqu’il décrit les circonstances de ces découvertes fondamentales, son utilisation du contre-transfert comme instrument de recherche. Lorsqu’il tente d’élucider les souvenirs oubliés de ses patientes hystériques, il décrit une réaction venant du patient qui s’oppose à ses tentatives, force qu’il n’a pu surmonter que par son propre travail psychique. Il en a conclu qu’il s’agissait de la même force qui était responsable du refoulement de souvenirs clés et de la formation des symptômes hystériques.
Le processus inconscient de l’amnésie hystérique est donc biface : sa face extérieure est ressentie par l’analyste sous forme de résistance, et sa face intérieure se manifeste dans le psychisme par le refoulement.
Le contre-transfert suscité par le refoulement est généralement ressenti comme la présence d’une force, d’une quantité d’énergie opposée au travail analytique. D’autres mécanismes de défense généreront des réactions contre-transférentielles différentes.
Je fais l’hypothèse qu’une investigation plus poussée du contre-transfert, suivant les lignes que j’ai tracées ici, nous permettrait de comprendre d’avantage les correspondances entre les différents mécanismes de défense et les réactions contre-transférentielles qu’ils provoquent chez l’analyste au moment où ils s’expriment.
[1] Balint, Alice (1936), Handhabung des bertragung auf Grund der Ferenczischen Versuche, Int. Zeitsch. F. Psychoanal., Bd. XXII.