Anges Fossiles

Ce texte d'Alan Moore a été écrit en 2002 pour une publication dans le numéro 15 de la revue KAOS ; ce dernier n'a cependant jamais vu le jour. Le texte est donc resté inédit jusqu'en 2010, date à laquelle un proche d'Alan Moore l'a publié sur son blog (https://glycon.livejournal.com/13888.html) avec l'accord de ce dernier.

Contemplons le monde de la magie. Une multitude d’ordres occultes qui, lorsqu’ils ne s’emploient pas à attaquer l’hérédité supposée de leurs concurrents, sont cryogéniquement suspendus dans une routine rituelle, un jeu de Aiwaz-A-Dit, ou bien perdus dans une sorte de partie de Donjons & Dragons, régurgitant un genre de gruau gnostique, tentant de cartographier un nouvel univers infalsifiable (et donc sans la moindre valeur) avant même d’avoir démontré le début du commencement d’une prise sur l’univers existant. Des transmissions éthériques d’une bizarrerie affectée, semblant provenir de créatures sujettes au syndrome de la Tourette ou de monstres sortis des films de la Hammer et touchés par la glossolalie. Des bols divinatoires mal réglés interceptant par hasard les bandes-annonces de la chaîne Sci-Fi. Bien trop de Chefs Secrets, et d’ailleurs aussi d’Indiens Secrets.  

Par-delà les portails grinçants de ces illustres sociétés, ces charmants kiosques quinquagénaires qui devaient être la base d’un palais céleste mais n’ont réussi qu’à construire le motel Bates, se presse la foule ignare. Les manouches de la psyché. Mugissements incohérents des hermètes autochtones, des wiccans wannabee, des Temples uv Psychic Quadras, se pressant dans la file d’attente aux côtés de pré-ados impatients d’entrer dans le prochain royaume magique franchisé, irrémédiablement hobbitués. Potterville. 

En quoi tout cela annonce-t-il l’Aeon d’Horus ? Où un nouvel aeon de quoi que ce soit hormis du consumérisme Skinnérien, du gangstérisme gouvernemental et du matérialisme sans relâche ? Cette acceptation réflexe et presqu’universelle des valeurs du conservatisme est-elle un signe du règne de Théléma ? Est-ce que Cthulhu arrive, disons, la semaine prochaine, ou bien ces malédictions venant des Ténèbres Extérieures sont-elles celles d'Illuminati qui ont perdu leurs clés ? L’occultisme occidental contemporain a-t-il accompli quoi que ce soit de mesurable hors du cadre d’une séance de spiritisme ? La magie a-t-elle une quelconque utilité pour l’espèce humaine, mis à part comme occasion d’utiliser des costumes amusants ? Soirée à thème prêtres et putes tantriques à l’Abbaye de Thélème. La magie a-t-elle démontré un quelconque but opératoire, justifié de son existence comme peuvent le faire l’art, la science ou l’agriculture ? En clair : quelqu’un a-t-il la moindre idée de ce que nous sommes en train de faire, et pourquoi ?  

Il est certain que la magie n’a pas toujours été aussi éloignée de toute utilité pour l’espèce humaine. A l’origine, dans le chamanisme Paléolithique, elle a sans doute représenté le seul moyen de médiation à la portée des humains sur un univers globalement hostile, très peu compris et encore moins contrôlable. Dans un tel contexte, la magie a pu être originellement le paradigme dans lequel étaient inscrits tous les autres aspects de l’existence – la chasse, la procréation, la peinture rupestre, les variations du climat, etc. Une science totale, immédiatement et évidemment applicable aux problèmes quotidiens de nos ancêtres.  


Ce rôle de la magie comme « philosophie naturelle » totalisante reste applicable pendant toute la période dite « classique », et on peut en observer des traces de plus en plus discrètes jusqu’au 16ème siècle, où la distinction entre sciences occultes et sciences positives n’est pas aussi claire qu’aujourd’hui. Il aurait été surprenant, par exemple, que John Dee n’ai pas laissé ses connaissance en astrologie influer sur ses travaux fondateurs concernant l’art de la navigation, et vice versa. Il faut attendre jusqu’à l’Age de la Raison pour que s’effritent progressivement nos croyances en l’existence des dieux, et donc nos contacts avec ces derniers ; c’est ainsi que notre rationalité naissante a pu envisager le surnaturel comme une sorte de vestige organique dans le corpus humain, obsolète, potentiellement infecté et à amputer au plus vite.  


La Science, cette fille surdouée et arrogante de la magie, en est l’application la plus matérielle et donc la plus rentable. Elle a rapidement décidé que tout le fatras symbolico-rituel de son ancêtre culturel était redondant, encombrant, voire embarrassant. Droite et fière dans sa blouse blanche flambante neuve, stylos-billes alignés comme des médailles sur sa poche de poitrine, la Science n’a pas voulu risquer d’être vue par ses copains (l’histoire, la géo, l’EPS) en train de faire les courses avec sa mère, toujours en train de marmonner et d’incanter, son troisième téton bien en vue. Clairement, il était préférable pour tout le monde de la coller dans un quelconque établissement spécialisé, un genre d’EHPAD pour paradigme vieillissants.  

La rupture entre ces deux branches de la famille intellectuelle humaine semblait irrévocable, un divorce causé par le réductionnisme. L’antique « Science du tout » transformée en deux points de vue distincts, à couteaux tirés l’un avec l’autre. Dans ce dur conflit, on pourrait dire que la science a perdu sa composante éthique, la base morale qui l’aurait empêché d’engendrer des monstres. La magie, de son côté, a perdu toute l’utilité à laquelle elle pouvait prétendre, comme bien des parents après que leur enfant a quitté le domicile familial. Comment combler ce vide ? La réponse est la même, que l’on parle de la magie ou des parents souffrant du syndrome du nid vide : avec des rituels et de la nostalgie.  

La renaissance magique du 19ème siècle, essentiellement rétrospective et romantique, semble dotée en abondance de ces deux éléments. Bien qu’on ne puisse trop souligner l’importance des contributions apportées par, entre autres, Eliphas Levi ou les divers magiciens de l’Aube Dorée, il est impossible de nier que ces dernières furent essentiellement synthétiques : elles représentent des tentatives de synthèse des savoirs précédemment établis, une formalisation des diverses Sagesses des anciens.  

Ce n’est pas minimiser ce considérable travail que d’observer que la magie, pendant ces quelques décennies, est loin de présenter l’immédiateté opératoire, l’exploration frénétique qui caractérise par exemple les travaux de Dee ou de Kelly. La magie de la Renaissance tardive, illustrée par le développement du système énochéen, s’y affirme comme résolument créatrice, tournée vers l’avenir et vers l’expérimentation. En comparaison, les occultistes du 19ème siècle paraissent presque conjuguer la magie au passé, l’avoir transformée en une pièce de musée conservée avec le plus grand respect derrière une corde de velours rouge, archivée, en prenant pour eux-mêmes le rôle du conservateur.

Toutes ces robes et habits cérémoniels semblent empruntés à des amateurs de reconstitution historique, une sorte de Sealed Knot Society aux accessoires légèrement moins ridicules. (NdT : La Sealed Knot Society est une association britannique qui organise des reconstitutions grandeur nature des batailles de la Première révolution anglaise.) La prééminence fort préoccupante de valeurs d’extrême droite et le nombre de victimes souffrant de traumatismes variés ne font que renforcer la ressemblance. Les rituels de nos ordres magiques et les foires d’empoigne avinées de ces nostalgiques de Cromwell ont un autre point commun : ils sont tragiquement poignants lorsqu'on considère leur juxtaposition avec l’avancée sans merci de la grise réalité industrielle. Ces baguettes magiques superbement peintes, ces lances d’une authenticité historique minutieuse, jetées devant la marche inexorable des cheminées d’usine...dans quelle mesure tout cela n’est-il pas un fantasme compensatoire provoqué par l’avancée de l’âge des machines ? Des jeux de rôles qui ne servent qu’à souligner un fait simple et brutal : ces activités n’ont plus de pertinence pour l’humanité contemporaine. Elles ne sont que des récréations rêveuses par des hommes frappés d’impuissance de moments d’érotisme depuis longtemps enfuis.  

Une autre distinction frappante entre les magiciens des 16ème et 19ème siècles réside dans les rapports qu’ils entretiennent avec la fiction littéraire de leur temps. Les premiers membres de l’Aube Dorée semblent inspirés d’avantage par le côté romantique de la magie que par tout autre aspect, avec par exemple S. L. McGregor Mathers attiré essentiellement par son désir de vivre réellement le Zanoni de Bulwer-Lytton – on dit qu’il demandait à Moina de l’appeler « Zan ». Woodford et Westcott, pour leur part, souhaitant faire partie d’un ordre avec encore plus d’accessoires en tout genre que la Maçonnerie Rosicrucienne, acquirent d’une manière ou d’une autre un contact dans la légendaire (au sens propre) Geltische Dammerung – littéralement « l’apéritif doré ». Ils reçurent leurs diplômes de Narnia, directement au cul de l’armoire magique. Rappelons-nous aussi d’Alex Crowley, insistant lourdement auprès de tous ses condisciples pour être appelé Alastor (d’après Shelley), exactement comme un quelconque gothique de Notthingham, prénommé Dave par sa maman mais qui insiste pour qu’on l’appelle Armand parce que c’est son nom de vampire. Ou encore, quelques années plus tard, tous ces cultes de la sorcellerie, tous ces coven de sorcières descendant en ligne directe d’ancêtres médiévales qui ont miraculeusement éclos après la publication locale des ouvrages de Gerald Gardner. Les occultistes du 19ème et du début du 20ème siècle semblent tous décidés à jouer le rôle de l’oncle d’Aladin dans une pantomime sans fin – à « vivre le rêve ».

John Dee, par opposition, était peut-être l’une des personnes les plus volontairement éveillée de son époque. Concentré sur ses objectifs, il ne ressentait nullement le besoin de se chercher des prédécesseurs dans les fictions et mythologies à sa disposition : il ne faisait pas semblant, ne jouait à aucun jeu. Au contraire, c’est lui qui a inspiré les grandes œuvres de fictions en rapport avec la magie créées à son époque : le Prospero de Shakespeare, le Faust de Marlowe, même le très satirique Alchimiste de Ben Johnson. La magie de Dee était une force vivante, mouvante, entièrement inscrite dans son moment historique, et non un spécimen empaillé d’une espèce éteinte qui ne survivrait que dans les contes de fées et les livres d’histoire. Le chapitre de l’histoire de la magie qu’il écrit est une aventure tout en fraîcheur et en vitalité, entièrement au présent de l’indicatif. Par contraste, les occultistes qui le suivent trois siècles plus tard sont une sorte d’appendice, voire une bibliographie. Une ligue pour la préservation de la culture magique, ânonnant en play-back des rituels écrits par des auteurs depuis longtemps retournés à la poussière. Des reprises magiques, du karaoké occulte. La magie, ayant perdu sa fonction sociale, sa raison d’être, ressemble à un théâtre vide, les rideaux baissés préservant l’espace abandonné de la scène. Des portants remplis de fripes poussiéreuses, d’étranges accessoires pour des représentations annulées. Après avoir perdu son rôle, laissé derrière elle ses diverses motivations, le seul recours qui reste à la magie semble être de s’en tenir obsessionnellement au texte, répétant obsessionnellement chaque geste et chaque quinte de toux en une performance creuse et froide, emballée sous plastique, prête à être préservée au titre du Patrimoine Culturel. 

Par un malheureux tour de circonstance, hélas, c’est ce moment de l’histoire de la magie, avec son contenu et sa fonction perdu sous un vernis de rituel hyper-détaillé, que les ordres hermétiques plus modernes ont choisi de préserver. Ne disposant pas d’un but ni d’une mission bien précise, d’une utilité quelconque sur le marché des idées, les occultistes du 19ème siècle ont consacré la plus grande partie de leur énergie à la couleur et au motif du papier d’emballage. Incapables, peut-être, de concevoir un groupe qui n’emprunte pas sa structure aux loges très hiérarchisées dont ils avaient l’habitude, Mathers et Westcott incorporèrent soigneusement tout l’héritage Maçonnique dans la construction de leur jeune ordre – costumes, grades et accessoires, ainsi que l’état d’esprit d’une société secrète pour êtres d’élite. Crowley, bien entendu, emporta tout ce lourd et luxueux bagage avec lui lorsqu’il fit défection pour créer l’O.T.O., et tous les ordres qui se sont succédés depuis - y compris ceux qui adoptent une posture se voulant iconoclaste comme, par exemple, l’I. O. T. - se sont finalement coulés dans ce moule Victorien. Un décor qui en jette assez, des théories suffisamment complexes et subtiles pour détourner l’attention de ce qu’on pourrait qualifier, si l’on manquait de charité, d’une absence totale de résultat pratique ou de tout effet sur la situation humaine.

Le quatorzième (et peut-être dernier ?) numéro du magazine KAOS, édité par l’estimable Joel Biroco, contient la reproduction d’une peinture, une œuvre d’un impact surprenant et d’une beauté très marquante que l’on doit à Marjorie Cameron – rousse effrayante, colocataire de Dennis Hopper et de Dean Stockwell, Femme Ecarlate potentielle et starlette Thélémite de haut vol. Mais ce qui est presque aussi intrigant que cette œuvre, c’est son titre : Ange Fossile, qui convoque l'image paradoxale d’une créature merveilleuse, ineffable et transitoire combinée avec ce qui est par définition mort, inerte, pétrifié. N'y-a-t-il pas là une métaphore pour nous, à la fois instructive et lourde de conséquence ? Ne peut-on pas comparer tous les ordres magiques, leurs doctrines et leurs dogmes, à la dépouille calcifiée de quelque chose qui fut intangible, plein de grâce, vivant et mutable ? Ces énergies, ces inspirations, ces idées qui dansaient d’esprit en esprit, évoluant à chaque pas, jusqu’à ce que l’écoulement patient du calcaire rituel, de répétition en répétition, n’achève de les geler sur place, arrêtés pour toujours au milieu d’un geste inachevé ? Des illuminations en ammonite. Des anges fossiles.

Une chose vague et éthérée s’est un jour posée brièvement quelque part, comme une pierre plate ricochant sur la surface d’un lac, laissant une trace ténue dans la culture humaine. Cette trace, nous l’avons coulée dans le béton et nous la vénérons à genoux depuis des décennies, des siècles, des millénaires. Récitons la berceuse ou l’incantation familière et réconfortante, mot pour mot, reproduisons les vieilles saynètes, et peut-être que cette fois ci, comme avant, quelque chose se produira. Colle un peu de papier d’alu sur cette boîte en carton, bricole une antenne avec des bâtons jusqu’à ce que ça ressemble vaguement à une radio, ça fera peut-être revenir les avions ? Notre ordre occulte, ayant pris pour fétiche des bals masqués annulés pour mauvais temps il y a un demi-siècle, continue d’attendre comme Miss Havisham et se demande si les mites qui rongent la dentelle blanche confirment les écrits du Liber Al vel Legis. (NdT : Amelia Havisham est un personnage des Grandes Espérances de Charles Dickens ; abandonnée à la veille de son mariage, elle passe le reste de sa vie dans sa robe de mariée, persuadée que son fiancé va revenir.)

Encore une fois, nous ne cherchons aucunement à nier les contributions apportées par ces différents ordres à l’étude de la magie, simplement à observer que ces apports, si considérables soient-ils, sont largement de nature conservatrice : ils cherchent avant tout à préserver la sagesse et les rituels du passé, et leur principal - voire unique - originalité réside dans l'élégante synthèse d’enseignements disparates. En dépit de ces avancées, cependant, force est de constater que la préservation de cette culture occulte du 19ème siècle est un réel obstacle à la bonne santé, la prolifération et la viabilité de la magie comme technologie. Engoncée dans ces oripeaux Victoriens, elle a aujourd'hui un sérieux besoin d’être modernisée. Tous ce mobilier pseudo-Maçonnique importé par Westcott et Mathers, essentiellement par suite de leur incapacité à imaginer d’autres structures possibles, est aujourd’hui une barrière à l’innovation magique – un capuchon trop bas, une robe de cérémonie trop serrée à la taille, qui restreint la croissance et l’innovation et nous empêche de penser de nouvelles pratique. Cette imitation méticuleuse des constructions passées, opérant avec des concepts qui ne sont plus nécessairement applicables aujourd’hui – à supposer qu’ils l’aient jamais été – semble avoir rendu l’occultisme moderne totalement incapable d’imaginer d’autres manières de s’organiser, d’envisager quelque progrès, quelque évolution, quelque futur que ce soit…et donc le condamner à n’en avoir aucun.

Si l’Aube Dorée est souvent considérée comme le parangon, l’exemple radieux d’un ordre mystique ayant « réussi », c’est presque certainement grâce à la présence dans ses rangs d’auteurs littéraires dont le succès et le talent ont donné à cette société bien plus de crédibilité et de prestige qu’elle ne put leur en donner en retour. On doit au lumineux John Coulthart la suggestion que l’Aube Dorée est peut-être à considérer – si l’on veut être charitable – comme une société littéraire, où ces auteurs se sont encanaillés à la recherche de la magie qu’ils auraient pu trouver, claire et évidente, dans leurs propres écrits s’ils n’avaient pas été aveuglés par toute cette pompe rituelle et ces accessoires rutilants. L’exemple le plus clair est celui d’Arthur Machen, dont la fiction a donné au monde bien plus de magie que n’importe quel rituel pratiqué par l’Aube Dorée. Bien qu’admettant un véritable plaisir émerveillé devant les mystérieuses et secrètes cérémonies de l’ordre, Machen ne put s’empêcher de préciser dans son autobiographie Things Near and Far que « cet ordre secret ne transmettait absolument rien de vital, rien qui puisse importer en quoi que ce soit à un être raisonnable…cette société en tant que société était d’une complète imbécillité, occupée à réciter des Abracadabra stupides et impuissants. Elle n’avait aucun savoir particulier et dissimulait ce fait sous un rituel imposant et une phraséologie sonore ». La critique de Machen est particulièrement pertinente en ce qu’elle illustre la relation inverse qui existe entre le contenu réel et un formalisme baroque et complexe, caractéristique des ordres de ce genre tant à l’époque (en 1923) qu’aujourd’hui.

Le territoire de la magie, largement abandonné depuis Dee et Kelly car considéré comme trop dangereux, fut délimité et occupé au 19ème siècle, une fois le danger passé, par des amateurs d’occultisme, sortes de banlieusards de classe moyenne, qui transformèrent cette prairie sèche et désertique en une série de charmants jardins d’agrément. Quelques constructions décoratives, statues et pagodes d’une exquise complexité, furent érigées en imitant les rites d’un passé sacerdotal à demi imaginé. Des dieux agonisants au milieux de parterres d’azalées.

L’ennui, c’est qu’on en vient vite aux querelles de voisinage. Conflits cadastraux, locataires expulsés et vengeurs, aventures adultères au clair de lune…de vieilles propriétés, autrefois l’envie de tous, sont condamnées puis squattées par de nouvelles familles à problèmes. La plaque au-dessus de la sonnette est la même, mais ils ne prennent pas soin de l’édifice et n’entretiennent pas le domaine. Les limaces envahissent le potager, le liseron étrangle les roses à vingt-deux pétales. Au début des années 90, le jardin d’agrément de la magie était devenu un amas confus de potagers mal entretenus, dont les abris de jardins pseudo-Égyptiens à la peinture écaillée abritaient des bouseux paranoïaques, fusil de chasse à la main, guettant l’arrivée de vandales adolescents. Rien n’y poussait qui soit comestible, et les fleurs avaient perdu leur parfum et leur beauté qui enchantait les cœurs. Disparus, armoiries magiques et échiquiers Énochéens. Les haies sont assoiffées, les topiaires goétiques secs comme du petit bois, et les termites grignotent la charpente du kiosque Rosicrucien. On se prend à rêver d’un bon vieil incendie pour toucher l’assurance.

Sérieusement, la politique de la terre brûlée a du bon. Imaginez la scène si toutes ces robes et ces bannières prenaient feu. Avec un peu de chance, cette horreur de « bien-être psychique, physique et spirituel » partirait en même temps. Bien entendu, il y aurait quelques pertes humaines et économiques, quelques dégâts collatéraux sur le marché du travail, mais ça serait tout de même rudement beau, non ? La charpente du temple s’effondrant dans une pluie d’étincelle – « laisse-moi là et sauve les manuscrits secrets ! ». Toutes ces messes gnostiques, serments, invocations et bannissements, et personne n’a pensé aux exercices d’évacuation incendie ? Personne ne sait exactement comment évacuer le Plan Intérieur, ni même combien ils sont encore là-dedans. Quelques histoires épiques de bravoure et de de sacrifice – « Il-il est retourné à l’intérieur pour s-sauver le dessin de Lam, p-personne n’a réussi à l’arrêter ». Ensuite, un moment pour pleurer les morts et réconforter les survivants. Organiser les obsèques, choisir les successeurs, nommer le prochain Hymenaeus Gamma. Contempler d’un œil attristé nos terres dévastées par les flammes. Un jour après l’autre, doux Jésus, nous y arriverons. 

Et ensuite ? La terre brûlée, on le sait, est enrichie en nitrates – c’est la base même de l’agriculture sur brûlis. De la poussière carbonisée s’élèvent les jeunes plantes. La vie se lève dans un glorieux désordre, recouvrant le sol calciné. Nous pourrions rendre à la Nature sauvage toutes ces pelouses trop sages – et pourquoi pas ? Comme un environnementalisme astral, une coulée verte perçant la chape de bitume de l’occultisme Victorien, encourageant un accroissement de la biodiversité métaphysique. Comme principe organisateur du travail magique, la structure auto-générative et fractale d’une jungle est tout aussi valable que l’ordre minutieux et arbitraire d’une mosaïque sur le sol d’une loge ; elle paraît même bien plus naturelle et vivace. Après tout, l’échange d’idées et de pratiques qui est l’essence même de la magie se fait de nos jours bien plus souvent par diverses sortes de téléphones arabes que par la transmission officielle de secrets rituels, solennellement accordés après de longues années de labeur, comme une thèse de doctorat soutenue à Poudlard. Cette jungle d’interactions et de pratiques n’est-elle pas, dans les faits, le fonctionnement par défaut de l’occultisme occidental depuis quelques décennies ? Pourquoi ne pas enfin l’admettre, raser une bonne fois pour toute ces cabanes de jardin qui ont perdu toute valeur utilitaire ou décorative et s’en remettre définitivement à la logique des lianes ? Dynamiter les barrages, laisser passer l’inondation et voir fleurir de nouvelles formes de vie dans ces écosystèmes moribonds.

Dans le cadre de la culture occulte, ces nouvelles formes de vie seraient de nouvelles idées. De petits têtards conceptuels, fraîchement éclos, vifs et remuants, possiblement venimeux, indispensables au renouveau et à la bonne santé de notre nouvel écosystème immatériel. Nous devons créer les conditions nécessaires à l’apparition de petites idées, fragiles et brillamment colorées, et des idées plus rapides et agressives qui viendront les dévorer. Avec un peu de chance, toute cette activité finira par attirer l’attention d’un imposant prédateur paradigmatique, de ceux dont les pas font trembler les racines du monde. Des pensées féroces, petites comme des bactéries ou immenses et hideuses, toutes engagées dans une glorieuse et anarchique lutte sans merci pour la survie, un extraordinaire bourbier Darwinien.

Les vieilles doctrines, boiteuses et cacochymes, sont rattrapées par les crocs d’un argument sans merci. Les mastodontes dogmatiques, en vieillissant, glissent du sommet de la chaîne alimentaire pour finalement s’écrouler sous leur propre poids, devenant des buffets géants pour les charognards vendeurs de souvenir, des hôtes accueillants pour l’essaim de mouches qui tourbillonnent sur les forums et les salons de chat. Sur un lit d’Æons en décomposition se développent des bouquets de truffes mémétiques. De jeunes et fraîches révélations surgissent comme de la roquette sauvage sur le terrain vague laissé par les bombes. Arcadie paniquée, peuplée d’une faune assoiffée de sexe et de violence. La sélection surnaturelle en action. Seuls les théorèmes les plus forts et les mieux adaptés peuvent survivre et se reproduire ; les autres ? Du sushi. N’est-ce pas là l’essence même de Thélème, en même temps qu’un authentique et productif Chaos à l’ancienne qui ne peut que réjouir le cœur de tout Thanatéroïde ? Une telle vigueur dans l’application du principe de sélection naturelle ne pourrait que bénéficier à la magie comme champ de connaissance.

Notons bien qu’en acceptant de s’exposer à un tel milieu, moins cultivé et raffiné, marqué par une féroce et bruyante compétition, la magie ne ferait guère que s’exposer aux mêmes conditions qui s’appliquent à ses cousines plus acceptables socialement, l’art et la science. Proposer une nouvelle théorie pour expliquer la masse manquante de l’univers observable, ou une installation conceptuelle complexe pour le Prix Turner , c’est exposer son travail à un examen d’une extrême intensité, bien souvent hostile et provenant de factions rivales. De telles propositions sont examinées dans leurs moindres détails, particule par particule, et elle ne sont admises dans le corpus culturel officiel que si aucun défaut n’est trouvé. Selon toute probabilité, votre projet favori, votre théorie chérie finiront tôt ou tard par décorer de leur sang les murs de cette vieille arène publique. Et c’est ainsi que cela doit se passer : vos idées finiront probablement en charpie, mais le champ de recherche lui-même sort renforcé de cette épreuve constante. C’est la condition du progrès et de la mutation. Si notre objectif est effectivement de faire avancer la magie en tant que vision du monde (et non pas seulement notre statut en tant qu’enseignants), comment s’opposer à un tel processus ?

A moins, bien sûr, qu’une telle avancée ne soit pas notre objectif réel, ce qui nous ramène à notre question initiale : que sommes-nous en train de faire, exactement, et pourquoi ? Sans nul doute, certains d’entre nous sont engagés dans une légitime quête de savoir et de compréhension, mais cela ne réponds pas réellement à la question du « pourquoi ». Avons-nous l’intention d’utiliser cette information d’une quelconque manière, ou nous satisfaisons-nous de l’accumuler comme un but en soi ? Souhaitons-nous, peut-être, être considérés comme des sages, ou donner à nos personnalités banales l’attrait d’un mystérieux savoir ? Cherchons-nous à acquérir un statut, d’autant plus facile à obtenir dans un domaine comme l’occultisme ou il n’existe, comme par hasard, aucune mesure objective de succès ? Ou sommes-nous en accord avec la définition de Crowley, qui présente la magie comme l’art de provoquer le changement par la volonté, c’est-à-dire in fine d’acquérir un certain degré de contrôle sur la réalité ?

Ce dernier motif, me semble-t-il, est celui qui est actuellement le plus répandu. Les succès de la magie du Chaos dans les années 80 reposaient en grande partie sur un certain nombre de promesses de campagne, et en particulier sur la perspective d’un système magique fondé sur les résultats, commode et simple à prendre en main. La création unique et hautement personnelle par Austin Spare de la technique des sigiles, disait-on à l’époque, avait des applications pratiquement universelles et mettait à la portée de tous un moyen simple et sûr d’accomplir instantanément et facilement son désir le plus cher. Même en écartant la question du « est-ce que ça marche ? » (et une question immédiatement voisine : « si ça marche, pourquoi donc tous ces adeptes ont-ils encore un boulot alimentaire, dans un monde dont il est clair que personne n’a pu réellement le désirer ? »), il conviendrait peut-être de s’interroger plus avant : adopter une attitude si cavalière et pragmatique devant l’occulte est-il réellement un usage valable de la magie ?

Pour être honnête, il est probable que la majorité des pratiques magiques usuelles de nos jours vise à réaliser un quelconque changement dans les conditions bassement matérielles de nos vies. Dans les faits, il s’agit en général d’obtenir de l’argent (Dee et Kelly eux-mêmes n’hésitaient pas à demander un petit billet aux anges de temps en temps), des faveurs émotionnelles ou sexuelles, et peut être de temps en temps la punition de ceux qui nous ont blessé ou offensé. Mais, dans ce cas, ne serait-il pas nettement plus simple et honnête d’accomplir ces tâches – ou même d’autres buts moins égoïstes comme aider un ami à surmonter un problème de santé – sur le plan profane ?

Si, par exemple, c’est d’argent dont nous avons besoin, pourquoi ne pas imiter l’attitude réelle d’Austin Spare (pratiquement unique parmi les magiciens en ce qu’il considérait l’utilisation de la magie pour attirer la fortune financière comme un véritable sacrilège) ? Si nous avons besoin d’argent, pourquoi ne pas magiquement remuer nos amples postérieurs, magiquement accomplir quelque besogne rémunérée et attendre que les sommes demandées apparaissent comme par magie sur nos comptes bancaires ? Si le but est d’obtenir les faveurs d’un amour non réciproque, la solution est bien plus simple encore : glissez un comprimé dans son Champomy et violez-là. Après tout, ce n’est pas moins abject moralement, et vous n’aurez pas besoin de traîner le transcendantal dans cette affaire en demandant aux esprits de lui écarter les cuisses. S’il s’agit d’appeler sur quelqu’un qui – selon vous – le mérite réellement quelque atroce rétribution, posez donc cette Petite clé de Salomon et passez plutôt un coup de fil à Frank la Lame ou au Gros Bob. Engager des brutes est éthiquement bien supérieur à l’utilisation d’anges déchus pour faire votre sale boulot (en admettant qu’il ne soit pas possible de simplement aller rendre visite vous-même à la personne en question, voire, pourquoi pas, d’oublier et de passer à autre chose). Même en ce qui concerne votre fameux ami malade : allez donc simplement le voir. Soutenez-le avec votre temps, votre amour, votre argent ou votre conversation. Merde, envoyez-lui donc une carte avec un petit lapin dessus. Vous vous sentirez mieux tous les deux. Ce genre de magie très directive et causale est bien trop souvent une manière d’essayer d’accomplir un but parfaitement banal et profane en se dispensant d’accomplir le travail profane qu’il implique. Il est sans doute préférable d’affirmer avec Crowley que l’action la meilleure et la plus pure est celle que l’on engage « sans convoiter nul résultat ».

Il est possible que son autre maxime célèbre, où il nous engage à chercher « le but de la religion » en utilisant « la méthode de la science », si bien intentionnée fut-elle, aie mené la communauté magique vers ces erreurs fondamentales. Après tout, le but de la religion, déduit de l’étymologie latine religare (que l’on retrouve aussi dans « ligament » et « ligature »), semble impliquer qu’il est préférable que chacun soit « lié par une même croyance ». Cette tendance à l’évangélisation et à la conversion, lorsqu’elle est appliquée au monde réel, en arrive nécessairement à un point où ceux qui sont liés par un ligament rencontrent ceux qui sont liés ensemble par un autre. Il est alors inévitable (et cela se vérifie historiquement) que chacune des deux factions tente d’accomplir son but en enserrant l’autre dans la seule et unique Vérité. C’est alors qu’on massacre joyeusement huguenots, goys, youpins, kouffars et autres bougnoules. Et lorsque tout cela échoue, inévitablement et historiquement, on se pose pour réfléchir un siècle ou deux, on attend un petit moment et on recommence à l’identique. Le but de la religion, bien qu’il soit clairement bénin, semble être toujours manqué de quelques kilomètres, comme trompé par le recul. La cible reste là, sans une égratignure, et d’autres cibles sont touchées de plein fouet : Omagh, Kaboul, Hébron, Gaza, Manhattan, Bagdad, le Cachemire, Deansgate , encore et encore et encore, pour les siècles des siècles.

Cette notion de « lier ensemble » qu’on trouve à la racine étymologique de la religion est également à l’œuvre dans le fasces, ce faisceau de brindilles attachées ensembles qui donnera son nom au fascisme. Ce dernier, fondé sur des concepts mystiques comme le sang ou le volk, est plus proche d’une religion que d’une position politique, ces dernières étant généralement basées sur une forme de raison, aussi mal conduite et brutale qu’elle puisse être. L’idée même d’être liés ensemble par une foi, une croyance, la conviction que la force se trouve dans l’unité (et donc nécessairement dans l’uniformité) semble antithétique avec la magie qui apparaît comme personnelle, subjective et individualisée ; il en va de la responsabilité de chaque créature sentiente d’atteindre la compréhension qui lui est propre et donc de conclure une paix individuelle avec Dieu, l’univers et le reste du monde. Ainsi, si l’équivalent politique le plus proche de la religion est le fascisme, ne pourrait-on pas rapprocher la magie de l’anarchisme, son opposé polaire (du grec an-archê, « sans chef ») ? Ce qui nous fait revenir illico aux temples incendiés, aux gourous SDF, à la terre brûlée et à la nature sauvage et désordonnée mentionnés plus haut.

L’autre partie de la maxime de Crowley, où il promeut « la méthode de la science », paraît également présenter de nombreuses failles, si bien intentionnée soit-elle. La science, fondée sur l’existence de résultats matériels et mesurables, est peut-être justement le modèle qui a mené les arts magiques à l’aporie que nous décrivions plus haut. A cela, il faut ajouter que le danger d’adopter la méthodologie et les procédures des sciences est qu’elles peuvent nous mener à adopter un regard matérialiste et objectivant sur des forces occultes auxquelles il n’est pas adapté. Un scientifique travaillant sur l’électricité, pour prendre un exemple, va considérer à juste titre l’objet de son étude comme une puissance neutre moralement, sans conscience propre, et qui peut être utilisée tout aussi bien pour faire fonctionner un hôpital, allumer une lampe de chevet ou griller le cerveau d’un homme noir avec un QI de 60 dans une prison Texane. La magie, en tout cas selon mon expérience, n’est ni neutre moralement, ni dénuée de conscience propre. Bien au contraire, elle me paraît être consciente, activement intelligente, vivante plutôt que simplement chargée de puissance. Elle montre les signes d’une personnalité complexe, caractérisée par des traits presqu’humains, comme par exemple le sens de l’humour - ce qui est plutôt une chance, considérant le troupeau d’abruti qui peuple les études magiques depuis des siècles…en bref, la magie n’existe pas seulement pour charger de puissance des sigiles qui ne seraient que des versions astrales de gadget utilitaires. Contrairement à l’électricité, elle peut être considérée comme ayant ses propres objectifs.

En dehors de toutes ces considérations, il existe d’autres bonnes raisons de penser que considérer la magie comme une science nous limite. En premier lieu, et de manière évidente, elle n’en est pas une. La magie, ayant abandonné toute possibilité d’application pratique après le crépuscule des alchimistes, n’a pas plus de prétentions au titre de « vraie science » que, par exemple, la psychanalyse. Quelque fut le désespoir de Freud à ce sujet, sa désapprobation de la manière dont Jung traîna sa méthode prétendument scientifique dans la fange gluante de l’occultisme, ni la magie, ni la psychanalyse ne peuvent prétendre à une place au rang des sciences. Elles sont toutes deux principalement intéressées par des phénomènes qui se produisent à l’intérieur de la conscience, qui ne peuvent en aucun cas être répétés ou observés en laboratoire, et qui existent donc hors du champ d’application de la science, qui ne s’occupe que de choses pouvant être mesurées, observées et prouvées empiriquement. Puisque l’existence même de la conscience ne peut être démontrée scientifiquement, nos assertions que ladite conscience subit les attaques de l’envie du pénis ou de démons du Qlippoth devront pour toujours demeurer hors des frontières accessibles à la certitude rationnelle. Pour tout dire, la magie considérée en tant que science en arrive à peine au niveau méthodologique du joueur qui coche l’anniversaire de sa femme sur une grille de loto.

C’est là le nœud de l’affaire : si la magie est une science, elle n’est clairement pas particulièrement avancée. Où sont, par exemple, les équivalents magiques de la relativité générale (ou même restreinte) d’Einstein, sans parler de l’interprétation de Copenhague ? Sans aller jusque-là, où sont les équivalents des lois de la gravité, de la thermodynamique et du reste ? Eratosthène mesura la circonférence terrestre en utilisant la géométrie et quelques ombres. Quel mage a réussi pour la dernière fois un exploit aussi utile et impressionnant ? A-t-on même tenté de formuler une théorie générale de la magie depuis la Table d’Emeraude ? Une fois de plus, le problème est peut-être l’obsession de la magie pour les relations causales. Nos axiomes semblent être essentiellement construits sur le modèle de « lorsqu’on fait A, alors B se produit ». Dites ces mots, invoquez ces noms et certaines visions apparaîtront. Quant au comment de l’affaire, qui s’en soucie ? L’attitude générale semble être que tant que le résultat attendu est obtenu, les moyens importent peu. Si on prend ces deux silex et qu’on les cogne ensemble assez longtemps, on finit par obtenir une étincelle…et par brûler toute la prairie. Et avez-vous remarqué que quand vous sacrifiez un cochon pendant une éclipse, le soleil finit toujours par revenir ? La magie comme science en est, au mieux, au niveau du Paléolithique. Avant d’écrire son discours d’acceptation du Nobel, il faudrait penser à raser ces sourcils envahissants.

Mais enfin, pourrait-on dire après tout cela, que nous reste-t-il ? Nous avons joyeusement bazardé nos traditions et nos ordres centenaires, déchiré notre programme ; nous avons déclaré haut et fort que la magique ne doit pas se faire Religion et ne peut pas se faire Science ; avons-nous été trop loin dans cette approche destructrice, ne venons-nous pas de nous trancher la gorge avec le rasoir d’Occam ? Une fois tous nos repères renversés, notre territoire réduit à une jungle indifférenciée, est-ce bien le moment de jeter notre boussole ? La nuit tombe à présent sur la jungle, et nous ne sommes ni missionnaires, ni botanistes…mais alors, que sommes-nous ? De simples proies, nos vagissements étranglés par les ténèbres ? Si les buts et les méthodes de la science et de la religion sont également futiles, d’identiques impasses, quel autre rôle la magie peut-elle bien avoir ? Et soyez gentil, ne proposez rien de trop difficile, car malgré nos grandes robes noires et nos impressionnants serments, nous sommes finalement assez trouillards.

Si nos pratiques ne peuvent être considérées ni comme science, ni comme religion, qu’on me permette la suggestion peut-être osée de les considérer comme un art – l’Art, si ça vous amuse. L’idée n’est pas sans précédent. On pourrait même la voir comme un retour à nos origines chamaniques, quand la magie s’exprimait par la danse, le mime, les dessins sur les parois, les pictogrammes qui nous donnèrent ensuite le langage écrit, permettant ainsi notre éveil à la conscience. Musique, théâtre, peinture, chant, danse, poésie, mime peuvent aisément être imaginées comme trouvant leur origine dans les techniques chamaniques de modification psychique. Des poupées fétiches à la sculpture, de la Vénus de Willendorf à Henry Moore. L’art du costumier et de la haute couture émergeant des piétinements autour du feu, vêtus de fourrures, de perles et de bois de cerf, suscitant des ombres faites pour surprendre et fasciner. La baronne Thatcher, alors dans la fleur de l’âge, a jadis avancé l’idée d’un retour social aux « valeurs Victoriennes », idée qui semble certainement avoir rencontré l’adhésion de la communauté magique, mais cela ne va clairement pas assez loin. Appelons plutôt de nos vœux le retour des valeurs Cro-Magnon, plus créatives, plus robustes et avec des coupes de cheveux bien plus amusantes.

Bien entendu, il n’est pas nécessaire de remonter aussi loin dans les brumes du passé pour avoir l’exemple de la relation extrêmement proche qu’entretiennent art et magie. Des peintures de Lascaux aux surréalistes en passant par la statuaire grecque, les maîtres flamands, William Blake, les préraphaélites et les symbolistes, il est en réalité extrêmement rare de rencontrer des artistes majeurs – qu’ils ou elles soient peintres, auteurs ou musiciens – qui n’aient pas à certains moments eu recours à la pensée occulte, que cela passe par leur engagement dans un ordre occulte ou maçonnique comme Mozart ou par des visions cultivées individuellement comme chez Elgar. Les origines de l’opéra se trouvent dans l’art alchimique : ses pionniers, Monteverdi en tête, l’ont conçu comme une forme permettant d’englober tous les autres arts (la musique, la poésie, le théâtre, les costumes, la peinture de décors) et donc de transmettre les idéaux alchimiques dans une forme aussi complète et céleste que possible. De la même manière, il serait inutile d’énumérer tous les exemples bien connus d’artistes visuels influencés par l’occulte, comme Duchamp, Max Ernst ou Dali, alors qu’on peut s’intéresser à des noms plus surprenants comme Picasso (qui passa sa jeunesse immergé dans le haschisch et le mysticisme, et dont le travail plus tardif reflète les concepts alors fort occultes liés à la quatrième dimension) ou Mondrian, dont les rectangles et carrés aux proportions exactes reflètent sa proximité avec la Théosophie. On peut d’ailleurs faire remonter une grande partie du mouvement abstrait en peinture à Annie Besant, soutien indéfectible de Blavatsky, et à sa théorie selon laquelle les énergies invisibles, rayons, courants et vibrations que décrit la Théosophie pourraient être représentées par des arabesques de couleurs guidées par l’intuition – théorie que s’empressèrent de suivre de nombreux artistes naturellement portés vers le mysticisme.

La littérature, quant à elle, est liée de si près à la substance même de la magie qu’on pourrait pratiquement considérer que les deux domaines ne font qu’un. Grammaires et grimoires, incantations bardiques, la magie comme « maladie du langage », selon la pénétrante observation d’Aleister Crowley. Odin, Thot et Hermès sont à la fois scribes et magiciens. La terminologie magique, avec son symbolisme, ses conjurations et ses évocations, est pratiquement identique à celle de la poésie. « Au commencement était le Verbe ». La magie étant presqu’entièrement une construction linguistique, il apparaît peu nécessaire de faire la liste de ses nombreux praticiens littéraires. L’écriture, comme la peinture ou la musique, apparaît intensément et intimement liée avec le monde magique, de manière complètement naturelle. Il est d’ailleurs clair que les arts ont toujours traité la magie avec plus de respect et de sympathie que la science (historiquement occupée à prouver que les occultistes sont des charlatans ou des fous) et que la religion (occupée quant à elle à prouver qu’ils sont combustibles). Alors même qu’ils partagent avec l’église et le laboratoire un statut social élevé et un respect général, les arts en tant que discipline n’ont jamais cherché à exclure la magie et n’ont pas d’idéologie dominante qui soit incompatible avec elle. Après tout, si la magie n’a produit récemment aucun théologien d’importance et encore moins de grand scientifique, elle a donné au monde une foule de peintres, de poètes et de musiciens. Peut-être devrions nous nous concentrer sur ce que nous savons bien faire ?

Considérer la magie comme une discipline artistique offre un grand nombre d’avantages. D’abord, le monde de l’art n’a pas d’institutions capables d’objecter à l’inclusion de la magie en son sein, même à supposer que de telles objections surgissent. Tel n’est clairement pas le cas de la religion et des sciences, qui voient toutes les deux comme un devoir absolu de réduire la magie à un déchet de la pensée humaine, honni, ridiculisé et jeté aux poubelles de l’histoire aux côtés de la terre plate, de la mémoire de l’eau et du phlogiston. L’art, pris comme catégorie, paraît offrir un environnement fertile et hospitalier qui permettrait aux praticiens de consacrer leur énergie au développement de la magie comme discipline, plutôt que de la gaspiller dans de vaines luttes pour être acceptés ou dans la répétition stérile de rituels centenaires. Un autre avantage est la nature profondément numineuse de l’art, l’absence de définitions strictes et donc la flexibilité qu’il permet. Des questions comme « que faisons-nous exactement, et pourquoi ? », les interrogations sur les méthodes et les buts, prennent une couleur différente lorsqu’on les examine au prisme de l’art. Le seul but de l’art est l’expression lucide de l’esprit, de l’âme et du cœur de l’Homme dans leurs infinies variations, étendant ainsi les capacités de la culture humaine à comprendre le monde et se comprendre elle-même, à tendre vers la lumière. Les méthodes de l’art n’ont pour limite que celles de l’imagination humaine. Ces paramètres, buts et procédures ne sont-ils pas suffisamment souples pour permettre l’inclusion de tous les projets magiques, du plus conservateur au plus radical ? Un occultisme vivant, en évolution, exprimé avec grâce, sans ressentir le besoin de s’expliquer ou de se justifier. Chaque pensée, chaque strophe, chaque image rendue sublime simplement pour être de dignes offrandes aux dieux, à l’art, à la magie elle-même. L’Art pour l’Art.

Paradoxalement, même les occultistes attachés à une magie plus « scientifique » pourraient se réjouir d’un tel changement de point de vue. Comme nous l’avons vu plus haut, la magie ne pourra jamais être considérée comme une science tel qu’on définit actuellement ce terme, c’est-à-dire une connaissance entièrement fondée sur des résultats reproductibles sur un plan mesurable et matériel. Néanmoins, en se consacrant entièrement au monde matériel, la science se disqualifie elle-même en ce qui concerne le monde intérieur, immatériel, qui constitue la plus grande partie de l’expérience humaine. Le regard scientifique est sans doute l’outil le plus efficace développé par la conscience humaine pour examiner l’univers, mais cet instrument complexe et subtil souffre d’un immense angle mort : son incapacité à examiner la conscience elle-même. Depuis les années 90, les études sur la conscience sont l’une des disciplines scientifiques qui se développe le plus, aboutissant à deux écoles de « pensée sur la pensée » en conflit l’une avec l’autre. L’une décrit la conscience comme une illusion biologique, de simples processus automatiques cérébro-comportementaux, déterminés par les sécrétions de diverses glandes et l’action de diverses enzymes. Bien qu’une telle description semble bien inadéquate pour décrire les merveilles que l’on rencontre en explorant l’esprit humain, ses partisans ont certainement misé sur le bon cheval : cette théorie, matérialiste et obtuse, est sans doute la seule qu’on puisse avoir une chance de prouver par les outils de la pensée scientifique matérialiste. L’autre camp, décrit comme ayant une approche plus « trans-personnelle », favorise actuellement une description de la conscience comme une sorte de « matière » présente dans l’univers entier et dont les êtres sentients seraient des sortes de minuscules et temporaires réservoirs. Ce point de vue, bien qu’il soit immédiatement plus sympathique à ceux portés vers l’occulte, n’a bien entendu aucune chance de survivre ni d’acquérir une quelconque crédibilité scientifique. Si la science est incapable d’explorer ce qui relève du personnel, alors l’approche trans-personnelle n’a aucune chance. Tout cela concerne le monde intérieur, qui est par construction inaccessible à la science. C’est pourquoi, dans sa sagesse, elle abandonne l’exploration de la subjectivité humaine à un outil sophistiqué créé dans ce but précis : l’art.

Si la magie était considérée comme un art, elle aurait un accès validé culturellement à l’infra-espace, à ces territoires infinis et immatériels invisibles pour et ignoré par la Science, inaccessibles à la raison scientifique, et qui constituent le terrain d’expression naturel de la magie. Centrer nos efforts sur l’exploration créative de l’intériorité humaine pourrait également ouvrir des perspectives d’une immense utilité, voire même rendre à la magie la pertinence et l’utilité sociale qui lui manque si cruellement et depuis si longtemps. Considérée comme une discipline artistique, la magie pourrait continuer à produire les grandes constructions théoriques dont nous sommes si friands (après tout, la philosophie et la rhétorique peuvent être considérées comme des arts autant que des sciences), pourvu qu’elles soient intéressantes sur le plan formel ou esthétique. Si, par exemple, le Livre de la Loi est d’une valeur assez douteuse considéré comme un recueil de prophéties décrivant des événements psychiques et historiques à venir, on ne peut pas nier qu’il s’agit d’un extraordinaire travail littéraire qui mérite d’être respecté en tant que tel. En réalité, si la magie acceptait d’abandonner ses prétentions scientifiques irréalisables et s’assumait comme pratique artistique, cela lui permettrait paradoxalement d’obtenir la liberté nécessaire à la poursuite de ses aspirations scientifiques et peut-être même de découvrir par hasard quelque théorie unifiée du surnaturel, exprimée en des termes compatibles avec la culture moderne. L’opus magnum de Marcel Duchamp, La mariée mise à nu par ses célibataires, est plus crédible en tant que véritable travail alchimique que le dernier papier à la mode sur la fusion nucléaire à froid. L’art représente clairement un environnement plus confortable que la science pour la pensée magique, avec un décor plus relaxant et de plus jolis meubles.

Même ces pauvres hères irréparablement institutionnalisés par l’appartenance à un ordre magique, incapables de vivre sans appartenir à une quelconque cabale élitiste et secrète, ne seraient pas livrés au désespoir et à la solitude dans le futur que nous proposons. L’art n’a pas d’Ordres, mais de nombreux mouvements, écoles et cliques qui n’ont rien à envier aux groupes d’occultistes quand il s’agit d’être furtifs, prétentieux et élitistes. Mieux encore, puisque la compétition entre écoles artistiques n’a pas le même caractère que celle entre ordres magiques (on ne peut pas parler de concurrence, par exemple, entre William Holman Hunt, Miro et Vermeer), cela permettrait peut-être de limiter la nécessité de toutes ces misérables et mesquines rivalités entre écoles occultes. 

Tout comme il n’est pas nécessaire d’en finir complètement avec ces fraternités, il n’y a aucun besoin de jeter aux ordures les objets rituels, ni même les rituels eux-mêmes, pour ceux et celles qui y sont attachés. Tout ce qu’on peut demander, c’est d’apporter plus de créativité à ces éléments, ainsi qu’une attention plus grande à ce qui est profond : un accent mis sur la beauté, l’originalité ou l’impact esthétique. Fabriquez donc des baguettes, sceaux et plastrons dignes de figurer dans une exposition d’art brut (ça ne peut pas être si compliqué si les malades mentaux y arrivent), et faites de chaque rituel un moment théâtral intense et stupéfiant. Qu’on considère la magie comme un art ou non, ces conseils devraient en fait aller de soi. Qui donc est censé être flatté par nos rituels et ornements secrets, sinon les dieux ? Et depuis quand avons-nous cru qu’ils seraient flattés par des formes insuffisamment belles ou originales ? Les dieux, sous quelque forme qu’ils puissent exister, apprécient notoirement l’acte de création, et on peut donc penser qu’ils sont sensibles à la créativité humaine, qui est ce qui nous rapproche le plus de la divinité et représente notre plus glorieuse réussite en tant qu’espèce. Être considérée comme un art permettrait à la magie de garder le meilleur de ce qu’elle a été, tout en lui ouvrant dans le même temps des possibilités d’éclosion et de progrès vers un futur rempli de nouveaux accomplissements.

Comment ce changement proposé transformerait-t-il notre méthodologie ? Quels changements d’emphase cela impliquerait-il, et en quoi ces changements pourraient-ils faire avancer tant la magie comme domaine et nous-même comme individus ? Si nous voulons sérieusement réinventer l’occulte comme Art, un changement simple de nos méthodes de travail serait de décider de cristalliser les perceptions, sagesses ou visions produites par nos rituels dans un quelconque artefact, quelque chose qui soit visible par tout un chacun - pour changer. Peu importe la nature de cet artefact, film, haiku, croquis ou pièce de théâtre, du moment qu’il s’agisse d’une production artistique qui reste fidèle à son inspiration première. Cette altération relativement mineure pourrait transformer radicalement le monde de la magie. En finir avec ces basses transactions causales, ces masturbations magiques aux intentions et résultats douteux, et faire de nos échanges avec le monde magique des actes procréatifs, qui donneraient naissance à des objets dont chacun pourrait juger la valeur. D’un point de vue strictement évangéliste, l’art est certainement la meilleure « preuve » que l’on puisse donner de la réalité d’autres modes et lieux d’existence, la meilleure propagande pour notre vision du monde. Même si la production écrite et théorique d’Austin Spare est sans nul doute d’un grand intérêt, ce sont ses talents d’artistes qui donnent à son travail cette proximité avec les créatures et les mondes qu’il a rencontré, cette authenticité, qui est sans doute la raison première pour laquelle il est considéré comme un magicien majeur. Plus important encore, ce genre de travail ouvre une fenêtre sur le monde occulte, permettant à ceux qui n’en font pas partie d’accéder à une compréhension plus claire et plus éloquente de ce qu’est réellement la magie mieux que n’importe quel tract occulte et leur donnant une raison forte d’approcher cet univers.

Si l’on reprend notre modèle de la magie vue comme une jungle, et la compétition Darwinienne, féroce et juste entre idées qu’elle implique, un autre avantage de considérer la magie comme un art et que cela ouvrirait des possibilités de régler (où au moins de mettre en œuvre) les conflits ainsi créés. Dans l’art, de tels conflits se règlent d’eux-mêmes, sans avoir besoin de sinistres procédures comme la violence, le procès où (pire encore) une quelconque démocratie. Dans l’art, c’est la vision la plus forte qui finit par l’emporter, même si c’est parfois au bout de quelques décennies, voire de quelques siècles, comme avec William Blake. Il n’y a aucun besoin de voter pour savoir quelle vision est la plus forte : c’est celle qui est assise tranquillement dans un coin de notre culture, occupée à se curer les dents avec les os de ses rivaux. Mozart l’emporte sur Salieri et passe trois jours endormi comme un python bien nourri, ce qui permet aux autres animaux de la jungle de souffler un peu. Tapi dans l’ombre d’une barre d’immeuble, J. G. Ballard bondit soudain et prends Kingsley Amis par surprise, tandis que Jean Cocteau met KO ce pauvre Cyclope Impérial de D. W. Griffith. La sélection naturelle artistique, sanglante mais juste, me semble être une manière bien plus équitable de régler ce genre de conflits que des édits arbitraires et sans appel assénés par quelque gourou, tels Moina Mathers disant à Violet Firth que son aura ne portait pas les bons symboles.

Et accessoirement, si cette lutte sans merci pour la survie se joue uniquement sur la puissance et la beauté de l’expression des idées défendues, alors les spectateurs de ces combats de coq seront susceptibles d’être exposés à de sublimes métaphores plutôt que recouverts d’entrailles fumantes. Ainsi, même nos querelles les plus mesquines et incestueuses auront une chance de produire quelque chose qui puisse un peu enrichir le monde, au lieu que de n’avoir pour résultat que de confirmer l’idée que la magie n’est qu’une vulgaire cour de récréation pleine d’enfants qui se chamaillent. Si l’on en juge par de tels résultats, une attitude magique fondée sur la logique de la jungle, faite d’esthétique prédatrice et d’idées en compétition dans une nature sauvage fertilisée par d’exquis excréments culturels, apparaît comme une solution gagnant-gagnant pour le monde occulte. Qui pourrait s’y opposer, hormis ceux dont les idées ressemblent à de petits animaux gras, lents, sans aile et riches en protéines – ceux qui seraient les proies toutes désignées, et qui peut-être commencent à se dire que le présent propos ressemble à l’argumentaire d’un tigre en faveur d’un zoo sans clôtures ?

A bien y réfléchir, ces derniers doutes et craintes, bien que triviaux dans le contexte du bien-être de la magie comme sujet d’étude, seront sans doute les plus sérieux obstacles à l’adoption générale d’une éthique du marigot comme celle que nous proposons ici. Néanmoins, si l’on considère que la seule alternative à la jungle est le cirque ou le zoo, la proposition est sans doute plus entendable. Et si nos précieuses idées devaient être réduites en pièces à peine sorties du nid, cela est certes regrettable, mais ce ne serait finalement pas plus dur que le sort subi par tous les poètes adolescents boutonneux et autres peintres du dimanche, exposant leurs efforts sans doute maladroits à l’examen du public. Pourquoi cette peur du ridicule, aisément surmontée par le moindre ivrogne beuglant au karaoké, arrêterait-elle des occultistes qui ont juré d’être droits et fiers devant la porte même de l’Enfer ? Finalement, est-ce que la capacité à dissiper des phobies si élémentaires ne devrait pas être requise chez quiconque veut se qualifier de magicien ou magicienne ? Si nous considérions l’art comme de la magie et la magie comme de l’art, si, comme les chamanes, nous voyions en tout talent poétique un véritable pouvoir magique hérité de forces occultes, cela n’offrirait-il pas enfin une possibilité de répondre lorsqu’un quidam quelconque nous demande – fort raisonnablement – de lui montrer un peu de magie, si nous somme si forts thaumaturges ?

Et quelle satisfaction pour l’occultiste de pouvoir accumuler peu à peu, par un travail acharné, d’authentiques capacités magiques qu’il ou elle peut démontrer à quiconque. Des talents que toute personne normalement intelligente et rationnelle acceptera volontiers comme ayant une réelle origine magique, desquels elle pourra discuter d’une manière inenvisageable dans le contexte de l’occultisme actuel, volontairement et stupidement obscur. Même s’il est indéniable que bien des grimoires modernes sont bien sentis et expriment des sentiments profonds, quelques pages des Fictions de Borges, une gravure d’Escher où un morceau de Captain Beefheart persuadera bien plus volontiers le lecteur ordinaire de se ranger à un point de vue réceptif à la magie. Si la conscience elle-même, dont l’existence dans le monde réel est impossible à prouver scientifiquement, appartient par conséquent au domaine du surnaturel et de l’occulte, alors il est certain que c’est par l’art qu’elle se manifeste le plus évidemment dans cette réalité bassement matérielle.

Le pouvoir de l’art est immédiat, immense, irréfutable. L’art est capable d’opérer des changements évidents dans la conscience de l’artiste et de son public. Il nous inspire la réalisation de merveilles et d’horreurs. Il peut changer des vies humaines et, par-là, changer l’histoire et la société. Il offre aux esprits jeunes et souples, en pleine croissance, de nouveaux espaces à habiter et aux mourants une mesure de réconfort. Il peut provoquer un amour foudroyant, ou abattre d’un seul trait une idole, la laissant agonisante aux pieds de ses adorateurs, morte à la postérité. Il invoque les démons de Goya et les anges de Rosetti dans notre monde sensible. Il est à la fois le fléau et l’outil favori des tyrans. Il transforme le monde que nous occupons, change notre vision de l’univers, de nos voisins ou de nous-même. Quels pouvoirs a pu revendiquer la sorcellerie que l’art n’ai déjà pleinement réalisé ? Il a conduit des milliards d’humains vers la lumière et en a massacré des milliards d’autre. Si notre objectif est l’accrétion progressive de capacités occultes et de pouvoir, aucun autre moyen ou médium ne saurait être plus efficace. L’art n’est certes pas capable d’animer ce balai pour qu’il se multiplie et nettoie votre appartement…mais, en fait, la magie non plus…et pourtant, le simple fait d’imaginer cette scène a sûrement rapporté assez d’argent à Walt Disney pour qu’il puisse payer quelqu’un pour le faire à sa place sa vie durant, avec assez de reste pour faire stocker sa tête congelée et gravée de divers hiéroglyphes quelque part sous Disneyland. Voici là, sûrement, toute l’implacable influence Satanique qu’on puisse demander, qu’on soit fou ou sain d’esprit.

Redéfinir la magie comme cet Art berserk, nu dans une nature primordiale à la Rousseau, est sans doute de nature à rendre quelque peu craintifs certains qui pourraient ainsi se retrouver privés de quelque privilège, qui craignent de n’avoir pas d’art à offrir qui puisse être à la hauteur de la tâche. De telles hésitations, bien que compréhensibles, ne sont tout de même pas dignes de l’image héroïque et dénuée de toute couardise dans laquelle tant d’occultistes se plaisent à se reconnaître. N’y a-t-il vraiment aucun art, aucune technique qu’ils puissent employer comme support magique ? N’ont-ils aucun talent qui puisse être employé de manière créative et magique – les mathématiques, la danse, le rêve, la percussion, le stand-up, le strip-tease, le graffiti, la manipulation de serpents, la démonstration scientifique ? On peut toujours tronçonner en deux quelque pauvre vache innocente ou sculpter dans ses propres excréments des bustes représentant des monarques européens. Rien, vraiment ? Et en l’absence du moindre talent, ces pauvres âmes timorées ne peuvent-elles pas envisager d’en acquérir un et de le perfectionner en y travaillant ? Un Magus devrait tout de même être familier avec l’idée d’un travail ardu et appliqué. On ne parle même pas nécessairement ici du Grand Œuvre, une simple Œuvrette suffirait amplement. Bien plus simple à réaliser. Si tout ça semble toujours trop compliqué et chronophage, pourquoi ne pas faire de l’acquisition d’un profond talent artistique (et du succès correspondant) votre désir le plus profond, et crachoter un peu de foutre sur un sigile ? Apparemment, ça marche à tous les coups. Alors, quelle excuse reste valable pour ne pas embrasser l’idée de l’art comme magie, de la magie comme Art ? Si vous êtes réellement, aujourd’hui et pour toujours, totalement incapable de la moindre créativité, la magie est-elle vraiment le domaine qui vous convient le mieux ? Après tout, les restaurants de fast-food embauchent en permanence. Dix ans de turbin et vous pourriez passer manager.

En comprenant la nature magique de l’art, en visualisant pinceau et crayon comme des baguettes magiques, nous rendons au magicien et à la magicienne leurs pouvoirs chamaniques et leur importance sociétale ; nous leurs rendons l’occulte tant comme produit que comme objectif. Et, qui sait ? Peut-être que ce changement de perspective nous permettra d’abandonner tous ces enchantements et malédictions réalisés pour de basses considérations matérielles. Si nous devenons des artistes prolifiques et accomplis, les dieux nous enverront peut-être quelques mandats postaux sans que nous ayons à leur demander quoi que ce soit. Pour ce qui est de l’amour et du sexe, qui nous empêche d’être aussi chanceux que Picasso ? Femmes, hommes et animaux se coucheraient à nos pieds dans les allées des supermarchés. Et pour ce qui est d’accomplir la ruine de nos ennemis, il nous suffira d’oublier de les inviter à nos vernissages pour qu’ils et elles crèvent de jalousie.

Si cette recontextualisation de la magie comme Art offrirait des bénéfices substantiels tant au monde occulte en général qu’aux magiciens et magiciennes en particulier, elle ne manquerait pas d’être tout aussi bénéfique pour les arts. Il faut en effet reconnaître que la culture grand public moderne peut être comparée, de manière générale, à un Tupperware rempli de vomi. Les artistes de notre époque (avec, certes, quelques exceptions) semblent déterminés à imiter dans leur production artistique la vacuité et l’obsession des apparences que l’on retrouve chez les grands de ce monde. Il y a quelques années, la rétrospective Blake proposée par l’ancienne Tate Gallery a conduit certains critiques à faire des comparaisons fort peu élogieuses avec les artistes qui hantent actuellement les galeries et les rues de Soho, qui paraissent bien pâles observés à la lumière qui éclaire les tableaux de Blake. La « dinguerie » étudiée et maniérée de Tracey Emin est bien trop sage quand on la compare avec la folie du Tygre sanctifié, jamais loin des murs de l’asile de Bedlam. Damien Hirst peut choquer superficiellement les bonnes mœurs, mais pas au point d’avoir à affronter des menaces de lynchage, des groupes de bons citoyens jurant sa perte ou des procès pour sédition. Les contributions de Jake et Dino Chapman à l’Apocalypse (l’exposition, pas la situation en Irak) sont de bien piètres Révélations. Blake aurait tiré sans peine une apocalypse bien supérieure des fesses sculptées et écarlates de son Dragon rouge. Le monde de l’art moderne, tout comme sa cousine la publicité (une proximité qu’on doit essentiellement à Charles Saatchi), produit majoritairement des objets fondés sur de grands concepts théoriques. Il apparaît dépourvu de toute vision et de toute capacité à en produire une, et n’offre que peu d’intérêt pour la culture qui l’entoure et qui aurait bien besoin de renouveau. Réaffirmer les arts magiques ne serait-il pas aussi un moyen de lui redonner l’inspiration, la vision et la substance dont il manque si cruellement ? Une telle transfusion d’âme ne permettrait-elle pas à l’art d’enfin accomplir son but, sa mission, de faire enfin entendre la subjectivité humaine dans notre culture, nos gouvernements, sur les scènes de Grand-Guignol de la politique mondiale ? Ou devons-nous nous contenter d’attendre patiemment l’arrivée d’intellect supra-humains venus de Sirius, celle des balais animés de Disney ou l’Aeon d’Horus pour qu’ils règlent ces problèmes pour nous ?

Une union féconde, une synthèse de l’art et de la magie redonnant vie à nos cultures, un environnement, un paysage magique débarrassé des murs du temple et des meubles anciens sur lesquels on passe son temps à trébucher. Ainsi célébré dans la chaleur moite et les fougères envahissantes d’une biosphère occulte revitalisée, cette union passionnée de deux des plus hautes facultés de l’esprit humain ne pourrait être qu’un Mariage Chymique – et avec un peu de chance, si l’ambiance s’échauffe à la Réception Chymique, une authentique Orgie Chymique, une explosion luxurieuse des pulsions créatrices refoulées, des accouplements astraux d’idées donnant naissance à des chimères et des monstres radieux. De féroces centaures conceptuels aux torses faits de parfum et aux jambes de musique. Des idées sirènes, films muets aux nageoires d’architecture. Des sphynges de genres, des manticores stylistiques. Des mutations jamais vues ni jamais rêvées auparavant, des formes d’art inédites, se reproduisant et s’adaptant à la vitesse des changements du monde qui les entoure, agissant enfin comme la faune ou la flore et proliférant dans notre jungle magique. Une telle libération d’énergie créative par la fusion nucléaire des deux lourds isotopes culturels de la magie et de l’art pourrait même illuminer la pénible pampa de la culture mainstream dans laquelle ils prennent racine, tout comme chacun d’entre nous.

Rien ne nous empêche d’enfin briser ces chaînes, d’enlever les petites roues qui ont si longtemps retardé les progrès de la magie. Rien ne peut nous empêcher, si nous en avons la volonté, de redéfinir la magie comme un art, vital et tourné vers l’avenir. Une discipline qui, dans sa capacité à rendre compte de la subjectivité humaine, a une utilité démontrable, peut être réellement utile à chacun – et ce d’autant plus que nos mondes intérieurs subissent chaque jour l’assaut d’une culture tyrannique et colonialiste, décidée à les exploiter jusqu’à épuisement, à en tirer chaque miette de joie, de rêve et de projet d’avenir. Ainsi résolus, nous pourrions rendre à la magie un potentiel, une puissance, un grand projet tel qu’elle n’en a pas eu depuis au moins quatre siècles. Si nous assumons nos responsabilités devant un tel travail, le monde retrouverait peut-être les grands et terribles magiciens qui, hors de quelques inoffensifs livres pour enfants et autres extravagances cinématographiques au budget obscène, sont tombés dans l’oubli. On pourrait même argumenter que devant le terrifiant point de bascule auquel se trouve présentement l’humanité, une perspective magique n’est pas seulement pertinente, mais indispensable si nous voulons survivre et préserver nos esprits et nos personnalités. Redéfinir le mot de « magie » nous permettrait enfin de faire face aux iniquités et à la fange du monde dans le style antique que nous affectionnons : d’un seul mot.

Redonner un sens au mot « magie », quelque chose qui soit digne de s’appeler ainsi, qui vous aurait rempli de joie si on vous l’avait proposé à six ans comme à soixante-six. Si nous y parvenons, si nous arrivons à réinventer notre art effrayant, sauvage et fabuleux en cette période qui l’est tout autant, alors nous offrirons au monde occulte un futur qui dépassera la gloire et l’aventure que nous prêtons à son passé. L’humanité, enfermée dans ce pénitencier qu’est le monde matériel et dont elle a elle-même élevé les murs et les grilles depuis des siècles, n’a sans doute jamais autant eu besoin de la clé, de la lime cachée dans un gâteau, de la grâce présidentielle au dernier moment que pourrait représenter la magie. La société actuelle, avec ses religions menées par des croulants pédophiles, ses fondamentalistes déments, ses nobles occupés par diverses coucheries et ses démagogues dont la veulerie ordinaire est d’une intensité jamais vue auparavant, semble dépourvue de tout centre moral et spirituel, et même de tout illusion d’en chercher un. La science qui sous-tends cette société, quant à elle, arrive à ses limites conceptuelles : les dernières trouvailles de la physique et de la cosmologies contraignent les scientifiques à adopter la terminologie de la Kabbalah ou du mysticisme Soufi pour décrire convenablement ce que nous avons de nos origines cosmiques. En tous points et en tous lieux, le monde semble implorer l’arrivée du transcendant pour être enfin sauver de cette culture matérialiste enragée, qui l’a dévoré presqu’entièrement et semble occupée à en découper les excréments qui en résultent en petits cubes bien homogènes. Et pendant ce temps, que fait la magie ?

Elle tente de faire revenir notre petit copain. Elle ramasse péniblement quelques sous pour conjurer le trou noir de notre compte en banque, tout en tentant de refiler un truc terminal au salopard avec qui notre ex-femme est partie. Elle s’assure du succès des soirées pyjama organisées par des sorcières adolescentes. Elle met en relation de gentils hippies New Age avec leur gentil ange gardien New Age, et ils lui disent, genre « mais noooon », et il réponds, genre, « mais siiii ». Elle assiste à nos redondants rituels avec tout l’enthousiasme d’un amateur de théâtre à la sept-centième du Malade Imaginaire. Elle passe ses weekends à tenter de déchiffrer nos sigiles merdiques sous une épaisse couche de foutre, et pour se venger, s’assure de ne nous envoyer que des entités au rabais, des Elohim bons pour l’EHPAD qui radotent comme des Scientologues alcooliques et ne disent jamais rien de valable. Elle fait la queue à l’office de la propriété intellectuelle pour mettre les sceaux magiques sous copyright. Elle fait tourner une agence de rencontre qui est sans doute notre seule chance de rencontrer cette petite gothique lubrique. Elle négocie un meilleur deal sur cette Renault d’occasion, prolonge de quelques mois la misérable existence d’un épagneul incontinent et aveugle nommé Gandalf, réseaute tant qu’elle peu pour avoir les droits de ce Tarot à thème Harry Potter. Elle essaie en vain de régler l’énorme embouteillage causé par l’Aeon d’Horus, lancé à contre-sens sur la quatre voie et percuté de plein fouet par l’Aeon de Maat, laissant des plumes noires partout sur la chaussée. Elle se demande si la kétamine était vraiment une bonne idée. Elle est posée sur des centaines de bibliothèques, l’air nerveuse, coincée entre des recueils d’entretiens avec des nécrophiles et des rétrospectives modes sur la Famille Manson. Elle zone dans des rassemblements de scouts néo-nazis près de Düsseldorf.  Elle se demande s’il faut ou non accepter les homosexuels dans le Onzième Degré. Elle conseille Cherie Blair sur les piercing et l’acuponcture, et tous les bourges d’Islington sur le Feng Shui. Elle se fait poser des piercings génitaux pour tenter de choquer ses bouseux de parents, morts depuis dix ans maintenant. Elle aimerait être Buffy. Elle aimerait être quelqu’un, en fait, peu importe qui.

Si nous le désirons, tout cela peut changer. Plutôt qu’une magie nostalgique d’un passé imaginaire, ou amoureuse d’un futur fantasmatique qui ressemble à un parc d’attraction peuplé de Grands Anciens, nous pourrions tenter d’imaginer une magie qui soit adaptée et pertinente pour l’époque extraordinaire que nous traversons. Nous pourrions, si nous le décidions, nous assurer que l’occultisme contemporain soit célébré dans l’histoire de la magie comme un sommet, plutôt que comme un triste déclin, un marmonnement funéraire, même pas un dernier soupir. Nous pourrions transformer ce désert en un paradis luxuriant, un tropique ou chaque pensée pourrait éclore sous forme d’œuvre d’art. Sous l’autel, le studio et la plage. Nous pourrions nous y employer, si nous étions réellement ce que nous prétendons être. Pas en griffonnant des sigiles mais en créant des histoires, des tableaux, des symphonies. Notre art étendrait à nouveau ses ailes de scarabée psychédélique et sacré sur toute la société, et lui donnerait peut-être ainsi un peu de lumière et de grâce. Nous pourrions renaître dans ce sous-bois naissant, debout et réinventés à la nouvelle aube de notre Art sur un monde matinal, notre peinture encore humide, les yeux pleins de fluide ammiotique, contemplant l’Eden. Nouveaux-nés dans la Création.

Alan Moore
Northampton
31 décembre 2002

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