Le pape à Lampedusa: retour sur la «mondialisation de l’indifférence»

En visite à Lampedusa, le pape a dénoncé la «mondialisation de l'indifférence» à l'égard des migrants. Cela fait écho aux propos de l'un d'entre eux, filmé aux abords de Melilla, fustigeant le silence de l'Europe et des médias, alors qu'il porte sur son dos un ami en train de mourir.

En visite à Lampedusa, le pape a dénoncé la «mondialisation de l'indifférence» à l'égard des migrants. Cela fait écho aux propos de l'un d'entre eux, filmé aux abords de Melilla, fustigeant le silence de l'Europe et des médias, alors qu'il porte sur son dos un ami en train de mourir.

Face caméra, il dit: «Nos frères meurent chaque jour qui passe, le Maroc garde le silence, l’Europe garde le silence, l’Espagne garde le silence, chaque jour qui passe on tue nos frères (…). Personne ne fait un signe, les journalistes viennent ici prendre les photos comme vous prenez les photos, mais rien, ça n’aboutit à rien». Ces paroles ont été enregistrées ce printemps dans une forêt à proximité de l'enclave espagnole au Maroc, porte d’entrée dans l’Union européenne. Clément, un Camerounais qui comme lui a tenté de franchir les clôtures barbelées, décèdera quelques heures plus tard.

Ce silence mortel dont il est question semble avoir inspiré le nouveau pape. Lors de sa première visite hors de Rome, ce dernier s’est rendu à Lampedusa, petite île italienne de 6.000 habitants située à quelques kilomètres des côtes tunisiennes, sur laquelle accostent chaque année des milliers d’exilés africains. Depuis 1999, ils seraient environ 200.000 à avoir transité par ce bout de terre, avant d’être rapatriés sur le continent où leur statut est examiné par les autorités. Le matin même de sa venue, une embarcation transportant 166 personnes était arrivée au port.

Dans un discours politique, prononcé le 8 juillet 2013, le premier pape du Sud s’est aventuré au-delà des pleurs et de l’indignation. Rappelant les drames répétés en mer Méditerranée, il a évoqué le sort de ces «immigrés morts en mer, dans ces bateaux, qui au lieu d’être un chemin d’espérance ont été un chemin de mort». Il n’a certes pas parlé de droits, mais il a cherché des responsabilités. «Qui est responsable de ce sang?», a-t-il lancé, pointant la «cruauté» de «ceux qui dans l’anonymat prennent les décisions socio-économiques qui ouvrent la voie à des drames comme celui-ci». En Italie, plusieurs représentants politiques se sont sentis visés. À l’inverse, le pape a salué la «solidarité» des habitants de l’île – et notamment de la maire Giusi Nicolini – pour lesquels l’accueil des migrants, réalité quotidienne, n’est pas un vain mot (lire notre reportage réalisé à l'été 2012).

Mais ces gestes de soutien sont l’exception. «Aujourd’hui, personne dans le monde ne se sent responsable de cela (…); nous regardons le frère à demi mort sur le bord de la route, peut-être pensons-nous “le pauvre”, et continuons notre route», a-t-il regretté. «Dans ce monde de la mondialisation, nous sommes tombés dans la mondialisation de l’indifférence. Nous sommes habitués à la souffrance de l’autre, cela ne nous regarde pas, ne nous intéresse pas, ce n’est pas notre affaire», a-t-il insisté, appelant de ses vœux un «réveil des consciences» et des «changements concrets».

Cette «indifférence» généralisée se traduit aussi par de l’invisibilité. C’est ce qu’a récemment décrit un conseiller d’État français, Thierry Tuot, auquel le premier ministre avait demandé de dresser le bilan de trente années de politique d’intégration des immigrés dans l’Hexagone. Dans son rapport au vitriol, il a fustigé l’oscillation des pouvoirs publics entre stigmatisation et inaction. «On peut mesurer la conspiration du silence en observant le nombre de débats parlementaires consacrés à l’intégration depuis 1945 (zéro) ou le grand texte de loi auquel un ministre attaché son nom en la matière (zéro)», tonne-t-il. Ce silence «assourdissant» a pour conséquence, selon lui, l’«effondrement» et le «repli». «Échec scolaire, chômage, insalubrité du logement, ségrégation spatiale, fermeture de l’accès à la culture, déstructuration familiale, atteinte aux libertés, notamment de conscience, santé chancelante, espérance de vie moindre, discours violent et accusatoire des pouvoirs publics: alors on se tait, on souffre entre soi, on attend», observe-t-il avant de s’interroger: «Il est permis de se demander si le projet n’est pas, ici ou là, de faire que les indésirables deviennent aussi des invisibles.»

Ces propos sont d’autant plus dérangeants qu’ils sont issus du cœur de l’institution (Vatican, conseil d’État). Mais il n’est pas certain qu’ils soient audibles par des gouvernants pour lesquels la frontière entre respect des droits et «angélisme» est flou, ou plutôt utilitaire.

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