La dette au centre du périple européen de Alberto Fernández

Après sa participation au 75e anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz en Israël, -le seul dirigeant latino-américain invité- le nouveau président argentin arrive en Europe afin de trouver des appuis pour renégocier la dette immense laissée par le gouvernement précédent.

Élu au premier tour des élections du 27 octobre 2019, Alberto Fernández assume la présidence de l’Argentine le 10 décembre 2019. L’énorme espoir suscité par son élection avec Cristina Fernández de Kirchner comme vice présidente explique le degré d’approbation de la société argentine, 59,6% au cours de son premier mois de gestion selon une récente enquête (Gustavo Córdoba & Asociados du 21/01/2020). Un mois et demi ont suffit pour montrer la volonté politique du nouveau gouvernement de sortir l’Argentine du marasme économique et social laissé par Mauricio Macri. Celui ci a reconnu que ce n'était pas une bonne décision d'endetter le pays comme il l'a fait. Selon la vidéo diffusée le 26 janvier, Macri soutien lors d’une réunion privée que « les prêts allaient nous faire aller en enfer mais certains ministres m’ont dit de rester calme ». Le cynisme et l’hypocrisie n’ont pas de limites pour cette caste néolibérale qui s’autoproclamait « la meilleure équipe des dernières cinquante ans ». Ils sont partis en laissant un pays exsangue, en récession et avec un taux d’inflation de 55 %.

Une dette impayable ?

Le président Alberto Fernández a déclaré qu'il était nécessaire de résoudre le problème de la dette dès que possible et a fixé la date clé au 31 mars. L'urgence tient compte du fait que 17% du montant total de la dette expire en 2020. L'Argentine a une dette totale de quelque 311 milliards de dollars, soit 91,6% du PIB, selon les derniers chiffres du ministère de l’économie argentin au 30 septembre 2019, (335 milliards de dollars selon une récente projection du FMI). Pour mémoire, fin 2015 elle représentait 52,6% du PIB.

"L'idée c'est qu'on nous laisse l'opportunité de croître, de pouvoir exporter et réunir des dollars pour pouvoir payer", avait déclaré Alberto Fernández en décembre lors de sa prise de pouvoir. Le 29 janvier le parlement argentin a voté la proposition officielle (avec 224 approbations, deux rejets et une abstention) du projet de loi accordant à l'exécutif le pouvoir de négocier cette restructuration de la dette. Le calendrier détaille les différentes étapes de négociation, structurées en blocs hebdomadaires. 

La rencontre que le ministre de l’économie Martín Guzmán tiendra avec la directrice du FMI, Kristalina Georgieva, est prevue le mercredi 5 février au Vatican. Joseph Stiglitz, prix Nobel d’Economie sera également présent. La réunion avec la mission du Fonds Monétaire International, aura lieu du 12 au 14 février à Buenos Aires pour discuter du projet de renégociation de la dette de 44 000 millions de dollars que le pays maintient avec cet organisme. L'idée du gouvernement est de restructurer la dette avec les créanciers privées, puis de négocier avec le Fonds monétaire international. Le gouvernement a annoncé qu’il ne présentera pas de plan économique global aux créanciers avant cette restructuration.

L’autre dette : la lutte contre la faim

La première mesure emblématique du Ministère du développement social fut la création de la carte alimentaire, déjà opérationnelle dans la province de Buenos Aires et bientôt dans d’autres provinces du pays dans le cadre du Plan national «Argentine contre la Faim», dont l’objectif est, selon le ministre Daniel Arroyo, «Garantir la sécurité et la souveraineté alimentaire de la population, en particulier des familles les plus touchées par la politique économique néolibérale menée sous l’administration de Mauricio Macri (2015-2019) ».

Selon le dernier rapport de l’Institut National de Statistique et de Recensement de la République Argentine (INDEC), la pauvreté est de 35,4 % et touche environ 14,4 millions de personnes. En outre, 7,7 % de la population vit dans l’indigence et 40 % des enfants qui se nourrissent dans des cantines communautaires souffrent de malnutrition.

La « carte alimentaire » est destinée à l'achat de nourriture, à l'exception des boissons alcoolisées, et ne permet pas de retirer de l'argent. Elle est reçu par les mères et les pères ayant des enfants de moins de 6 ans bénéficiant de l'allocation universelle pour enfants (AUH), les femmes enceintes à partir de 3 mois bénéficiant de l'allocation de grossesse et les personnes handicapées qui reçoivent l'AUH. Il a deux montants: 4 000 pesos pour les familles avec un enfant et 6 000 pesos pour deux ou plus, qui sont rechargées le troisième vendredi de chaque mois.

Dans la province de Buenos Aires, 557 000 cartes au total seront distribuées, ce qui implique une aide qui bénéficiera un million d'enfants et une injection de 2 830 millions de pesos (40 millions d’euros) par mois sur le marché local.

Livraison de cartes alimentaires, province de Chaco © Datachaco Livraison de cartes alimentaires, province de Chaco © Datachaco

 

Première étape : le Vatican

Quelques heures avant son départ, le président a nommé un diplomate de carrière María Fernanda Silva en tant qu’ambassadrice au Vatican. Première femme afro-descendante à intégrer la Chancellerie argentine, elle sera la première femme en charge de l'ambassade devant le Saint-Siège.

Dans un climat détendu et plus que cordial, le président Alberto Fernández a rencontré le Pape François le 31 janvierIls ont eu 44 minutes pour parler de la dette extérieure, de la pauvreté et de la « grieta » (fracture) entre les Argentins. Selon le journal Pagina 12, au cours de l'entretien, le président Fernández lui a parlé de la renégociation problématique de la dette et a demandé au chef de l'église catholique "d'aider sur la question". La réponse du Pape, comme l'a fait remarquer le président, a été retentissante quand il lui a dit qu'il ferait "tout ce qu'il peut". « J'apprécie grandement l'aide du Pape parce qu'il est un Argentin inquiet pour sa patrie", a déclaré A. Fernández après sa rencontre avec Francisco.

La délégation argentine dirigée par le Ministre des affaires étrangères Felipe Solá, a signalé que deux questions n'ont pas été abordées: l'avortement et un éventuel voyage du Pape en Argentine. Concernant l'avortement, le président a précisé: «Mon idée est d‘autoriser l'avortement légal aux femmes qui veulent le faire et permettre de bien élever leurs enfants à quiconque veut les avoir ». Ce sujet a été discuté entre Fernández et le secrétaire d'État Pietro Parolin. Mais les divergences en la matière - signalées par les deux parties - ne seront pas un obstacle à la continuité du dialogue, de la coopération et à l'approfondissement d'actions communes.

Le Pape Francisco avec Alberto Fernández © Secrétariat de la présidence argentine Le Pape Francisco avec Alberto Fernández © Secrétariat de la présidence argentine

A Rome

Après la rencontre avec le Pape, le président a rencontré le Premier ministre Giuseppe Conte au Palazzo Chigi et par la suite, le président italien Sergio Mattarella au Palazzo Quirinale. Puis il a rencontré représentants d'organisations de défense des droits de l'homme en Italie. La réunion s’est déroulé à la Casa Argentina avec une cinquantaine d’argentins résidant en Italie. Etaient présents entre autres Julio Frondizi, fils de Silvio Frondizi, assassiné par la Triple A, Geneviève Jeanningros, nièce de la religieuse française assassinée, Léonie Duquet, et Dora Salas, membre du CELS. Une des premières demandes fut le désir de remettre les pieds à l'ambassade, dont ils avaient été écartés depuis l'arrivée au pouvoir du macrisme. Puis le président a regardé le documentaire sur la vie de Vera Jarach, arrivée en Argentine pour échapper au nazisme, devenue mère de la Place de Mai après la disparition de sa fille Franca pendant la dictature. Alberto Fernández s'est assis à côté de Vera, âgée de 92 ans, et l'a serrée dans ses bras lorsque la projection a pris fin.

Le président Alberto Fernández a rencontré ce matin samedi 1 février Qu Dongyu, le directeur général de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), qui a mis à disposition de l’Argentine des techniciens de l'agence pour collaborer à "améliorer les conditions permettant à l'Argentine de nourrir correctement les Argentins."

Après l’Italie le président argentin rencontrera Angela Merkel à Berlin puis Pedro Sánchez à Madrid. Sa tournée s’achèvera le 5 et 6 février à Paris où il rencontrera Emmanuel Macron. Une conférence de Alberto Fernández est prévue le 5 février à Sciences Po sur le thème « Quel avenir pour les relations entre l’Amérique Latine et l’Europe ? La perspective argentine ».

 

 

 

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