Lula : comprendre la chasse à l’homme

Le président brésilien Michel Temer, issu du coup d’état parlementaire contre Dilma Rousseff avoue "préférer que Lula puisse se présenter à l’élection présidentielle de cette année pour éviter des tensions...". Un juge fédéral demande la confiscation du passeport de Lula l’empêchant de quitter le pays. Vendredi 2 février, un autre juge demande de le lui restituer. Pourquoi tant d’acharnement?

Dans le cadre de la campagne internationale en défense de l’ex président brésilien Lula, je reproduis cet excellent texte que m'a fait parvenir le philosophe Diogo Sardinha.

"Quiconque a suivi avec un peu d’objectivité la transmission en direct du jugement en appel de Luiz Inacio Lula da Silva, le mardi 24 janvier, n’a pu éprouver qu’une gêne certaine et un sentiment croissant de dégoût. Pendant des heures, avec acharnement et détermination, sur la base d’arguments retors, trois juges ont tenté d’étoffer les accusations du magistrat de première instance, afin de confirmer et d’aggraver d’un tiers la peine de prison de l’ancien président du Brésil.

Si l’on veut comprendre quelque chose à cette affaire, il faut tout d’abord rappeler que son procès a été instruit dans le cadre d’une vaste opération de combat à la corruption, au sein de la compagnie pétrolière brésilienne Petrobras. Or, peu importe que le juge de première instance ait finalement reconnu que l’accusation n’a établi aucun lien direct entre Lula et cette affaire. La stratégie des juges du tribunal de deuxième instance était sans équivoque : dissoudre le cas de Lula dans un contexte de corruption généralisée, un « contexte criminel » comme ils disent. Et, à partir de là, construire un sophisme facile : puisque « contexte criminel » il y a, il doit bien y avoir un grand Orchestrateur qui tire les ficelles en coulisses. Et il ne peut être autre que le chef de l’État. Lula est donc coupable, CQFD.

L’accusant ainsi d’être le grand manitou du « contexte », l’autorité judiciaire dispense le parquet de toute preuve susceptible de l’incriminer. Lula, selon les juges, a eu pour rôle de garantir le fonctionnement du système de corruption. La démonstration de sa participation dans l’établissement des contrats en question, impliquant la Petrobras, n’est alors plus requise.

Or, comment les juges savent-ils que Lula a articulé quoi que ce soit ou tout simplement était au courant de ce qui se passait dans la compagnie pétrolière ? La réponse est encore plus étonnante : c’est que plusieurs individus, tantôt témoins tantôt inculpés et parfois condamnées dans des procès connexes, l’affirment. Ainsi, tel « témoin » décrit des rencontres au cours desquelles Lula aurait dit certaines choses à certaines personnes. D’autres déclarent avoir entendu dire que Lula a prononcé certaines phrases... Il s’ajoute à cela que l’écrasante partie de ces témoins ou inculpés reconnaissent n’avoir jamais participé à des rencontres avec l’ancien président. Ils prétendent simplement avoir entendu dire ce que Lula a dit. Et, pour les juges, cela suffit. La difficulté de la fiabilité des témoins n’est pas prise au sérieux. Et la nature des témoignages, la plupart du temps indirects, du pur ouï-dire, est un problème trop rapidement écarté.

Enfin, impuissants à prouver un lien entre Lula et la corruption dans la Petrobras, ils s’accrochent à une histoire d’appartement. On assure que cet appartement lui était réservé par l’entreprise de bâtiment OAS, en guise de pot-de-vin. La défense a eu beau avoir prouvé que Lula n’a jamais eu la clé de l’appartement, n’y a jamais dormi une nuit ni passé une journée, rien n’y fait. En outre, une juge de Brasilia a beau avoir ordonné, au mois de décembre, la saisie de l’appartement, entre autres biens de l’OAS, dans une action intentée par des créanciers de l’entreprise de construction. Ce verdict, qui prouve que ledit appartement a toujours appartenu à l’OAS et jamais à Lula, « n’interfère pas » dans le procès, martèlent les juges. Pour eux, le fait que Lula ait pu en être l’« acheteur potentiel » constitue à soi seul une raison pour l’envoyer en prison.

Inutile de donner plus de détails –ils sont pléthores – pour se rendre compte de la mystification dont il s’agit. Toutefois, un dernier élément mérite d’être retenu. Pourquoi la prison de Lula n’est-elle guère réclamée aujourd’hui dans les rues du Brésil, à la différence de ce qui se produisait il y a deux ans, quand d’immenses manifestations demandaient également la démission de Dilma Rousseff ? Avant tout, parce que leurs instigateurs politiques ont depuis été dénoncés comme corrupteurs et corrompus, au premier chef Aécio Neves, candidat battu par Mme Rousseff lors des présidentielles de 2014. Dès ce moment-là, ils ont perdu toute crédibilité, bien que comme M. Neves ils restent impunis.

En revanche, le temps a joué en faveur de Lula. Les mois se succèdent, les ressorts et les effets du coup d’État parlementaire de 2016 deviennent perceptibles, et l’ancien président apparaît graduellement comme un homme chassé par la haine de ses opposants via l’arbitraire des tribunaux. L’empressement avec lequel les juges de deuxième instance ont fait passer son procès devant d’autres, qui restent en attente d’être tranchés, en est une preuve de plus.

Dans ce cadre, les rassemblements massifs de soutien à Lula, y compris ceux qui ont immédiatement précédé la session du 24 janvier et ceux qui ont suivi, ne sont ni le signe d’un aveuglement des Brésiliens ni le symptôme de leur radicalisation, mais apparaissent plutôt comme l’effet de leur réveil collectif."

Diogo Sardinha a été le président du Collège international de philosophie, à Paris, de 2013 à 2016.

 

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