Argentine : héritage et défis du nouveau président, Alberto Fernández

Le mardi 10 décembre Alberto Fernández sera investi au Congrès de la Nation. Il recevra une Argentine endettée, délabrée, affamée. Après quatre années de politiques néolibérales, le lourd héritage de Mauricio Macri sera difficile à surmonter. Tout dépendra du consensus autour des mesures fortes du nouveau gouvernement pour relancer l’économie.

Le président Alberto Fernández, avocat et professeur de droit pénal et civil, ancien chef de cabinet de Néstor et Cristina Kirchner, se dit pragmatique et il se définit comme péroniste de centre gauche. Il dévoilera vendredi 6 décembre prochain les noms de ses 19 ministres ainsi que les secrétaires d’État et les directeurs de principaux organismes de la prochaine administration. D’après différentes sources, la composition du prochain gouvernement reflétera les forces qui composent el « Frente de Todos » (Front pour tous), la formule gagnante au premier tour des élections du 27 octobre. Cristina Fernández de Kirchner, la vice présidente élue, a certainement pesé sur le choix des prochains ministres.

Alberto Fernández © Diego Paruelo Alberto Fernández © Diego Paruelo

L'héritage macro-économique du macrisme comporte quatre composantes principales: la récession , la destruction des salairesune inflation élevée et une dette énorme.

Le taux d’inflation atteint 55 % en 2019 lié à la dévaluation du peso qui s’échange aujourd’hui à 63 pesos pour un dollar (9,5 pesos pour un dollar lors de l’arrivée de Mauricio Macri en décembre 2015). Pour contenir la baisse du peso, la Banque centrale a augmenté les taux d’intérêt à 74 %. Les 22 grandes entreprises qui intègrent l’indice Merval de la Bourse de Buenos Aires ont perdu en août 45 % de leur valeur en moyenne, « les pires chiffres de ces vingt dernières années », selon les analystes financiers.

Le « risque pays », qui mesure la difficulté d’un pays à honorer ses dettes, a atteint cette semaine 2400 points, le plus haut en dix ans (495 en novembre 2015 selon JP Morgan).

Au deuxième trimestre de cette année, par rapport au même trimestre de 2015, le PIB enregistre une baisse de 5%,  La contraction du PIB est beaucoup plus profonde dans le secteur industriel qui a enregistré une baisse de 13,3% pour la même période. La baisse du PIB s'explique principalement par la baisse de la consommation, elle-même causée par la baisse des salaires réels. Les moins touchés sont les travailleurs du secteur privé, dont les salaires ont chuté de 12,4% entre novembre 2015 et août 2019. Selon le rapport Cifra-CTA, sur les 295 branches d'activité du secteur privé, 116 ont enregistré une baisse des salaires réels supérieure à 20%, 133, une contraction comprise entre 10 et 20%, 34 moins de 10 et seulement 12 ont augmenté leurs revenus.

La méga dette 

Le pire héritage en raison des limitations qu'elle génère, des conditionnalités qu'elle autorise et de ses conséquences à long terme est celui de l'endettement avec le FMI. À ce jour, l'Argentine a reçu 44 milliards de dollars du prêt triennal (d'un montant total de 57 milliards) approuvé en juin 2018. Le président élu, Alberto Fernández, a déclaré que "la solution aux problèmes" de l'Argentine "ne consiste pas à continuer à s’endetter" et, dans ce sens, a déclaré qu'il ne demanderait pas au Fonds monétaire international la tranche restante de plus de 11 milliards de l'accord de stand by signé avec l'Argentine.

Les échéances totales de la dette pour les quatre prochaines années équivalent à 40% du PIB actuel. La dette à payer en 2020 s’élève à USD 60,9 milliards, cela inclut le remboursement du capital et des intérêts sur les emprunts auprès d'organismes officiels et de titres publics, ajoutés aux bons du Trésor, obligations qui coexistent avec un scénario de forte réduction des réserves de la Banque centrale, dont 40 milliards ont été perdus en sept mois. Pour comprendre sa dimension, il suffit de revenir en 2015 et de comparer avec la dette que Cristina Fernández de Kirchner avait laissée à Macri: 27,3 milliards USD, soit moins de la moitié.

Le premier défi du président : la lutte contre la faim.

L’Argentine, pays capable d’alimenter 400 millions de personnes compte aujourd’hui 40 % de pauvres. Selon Daniel Arroyo, pressenti pour diriger le Ministère de Développement social, « toute la structure sociale est brisée: les plus pauvres ont faim; ceux qui ont des emplois précaires sont bloqués par la baisse brutale de l’activité économique; 300 000 personnes sont restées sans travail formel. ». Daniel Arroyo prépare la mise en place d’un plan d’envergure : « Argentine contre la faim » avec, entre autres mesures, la création d’une carte alimentaire : « elle commencera à fonctionner en février. Aujourd'hui, en Argentine, 8 millions de personnes reçoivent une aide alimentaire de différents types par le biais de l'État, d'organisations sociales ou des églises. 20% sont des mères d'enfants de moins de 6 ans. L’augmentation permanente du prix des aliments pendant quatre ans ont aggravé les problèmes de faim et de malnutrition. Parmi les couches sociales les plus pauvres, la consommation de lait a chuté: les gens se sont endettés et ont cessé d'acheter de la nourriture. De plus, nous avons une génération de garçons et de filles obèses parce qu'ils basent leur régime alimentaire sur des pâtes, de la farine et du riz. » (extrait de l'interview du journal Tiempo Argentino le 1/12/2019)

Les autres mesures

En tant que président élu, Alberto Fernández a déjà annoncé les mesures qu’il compte appliquer à partir du 10 décembre :

* Améliorer le revenu réel des travailleurs, des retraités et des détenteurs d'AUH (Allocation universelle pour enfant) . Il a évoqué la possibilité d'une augmentation immédiate de 20% pour les revenus les plus faibles. 

* Encourager de la sorte la consommation populaire et, avec cette impulsion, relancer un cycle de croissance économique .

* Il a également promis que les retraités auront un accès gratuit aux médicaments .

*  Avancer dans un accord des prix et des salaires pour freiner l'inertie inflationniste et engager une dynamique de désindexation des principales variables. Pour cela, il propose la création d'un Conseil économique et social .

* Réduire fortement le taux d'intérêt pour alléger le fardeau financier des entreprises, tout en favorisant l’investissement productif. Récupérer et renforcer le secteur après quatre ans de destruction de ce cadre de production vital.

* Réduire le déséquilibre des comptes publics .

* Pour améliorer les recettes fiscales, il a souligné la nécessité d' appliquer des retenues à la source au complexe agro-exportateur , à l'exclusion des économies régionales et de l'industrie.

* Il a également mentionné que les secteurs à revenu élevé devraient apporter une contribution fiscale plus importante.

* Il a affirmé qu'il n'y aura pas de réforme générale du code du travail, mais que les mises à jour des contrats de travail par secteur seront favorisées .

Dédollariser les tarifs des services publics, ce qui se traduira par un soulagement pour les ménages et les PME-PMI.

* En ce qui concerne le lourd héritage de la dette, il a promis de la payer, mais il affirme que l’Argentine doit d'abord se développer pour générer suffisamment de ressources afin de respecter ses engagements. Pour avancer dans cette séquence, il favorisera une renégociation des échéances du capital et des intérêts avec les créanciers privés.

* Cela implique nécessairement le report du versement du capital et des intérêts de deux à trois ans, comme le préconise l'économiste Martín Guzmán, collaborateur du prix Nobel Joseph Stiglitz, et candidat à la gestion des finances du gouvernement d'Alberto Fernández.

Les politiques de déréglementation financière ont plongé l’économie argentine dans l’insolvabilité: le FMI et le monde de la finance ont donc la responsabilité commune de la crise économique et sociale que subit la majorité de la population.

Le nouveau président a promis de présenter un projet de loi en faveur de l’IVG et la création d’un Ministère des femmes, de l’égalité des sexes et du respect de la diversité. "L'Argentine doit entrer rapidement dans le 21e siècle pour mettre fin à toutes les inégalités, car il n'est pas possible de coexister davantage avec la violence sexiste" a t-il déclaré le mois d’octobre lors d’un meeting organisé dans un prestigieux lycée de Buenos Aires. Dans une salle comble de lycéens et surtout de lycéennes, Alberto Fernández a affirmé : «Une société qui investit dans l'éducation est une société qui mise sur l'avenir. Et l’avenir, ce sont les jeunes et c’est pourquoi je m’engage avec vous à œuvrer pour une société sans pauvreté et avec du travail, sans misère et sans faim ».

Contexte international

Alberto Fernández assume la présidence dans un contexte international extrêmement complexe et idéologiquement hostile depuis le coup d’État en Bolivie et l’élection du président libéral de droite Lacalle Pou en Uruguay. Il devra composer avec le président brésilien Jair Bolsonaro qui avait déclaré le 28 octobre que « l’Argentine avait mal choisi son président » Les gestes que Bolsonaro et Fernández ont échangés jeudi 28 novembre pourraient être le début du dégel d'une relation qui est née compliquée . En effet, au cours de la campagne, le dirigeant argentin s'est rendu au Brésil pour soutenir Lula Da Silva alors qu'il était encore en prison et fut vivement critiqué par le ministre brésilien des affaires étrangères.  Et en signe de mépris, Bolsonaro a ordonné qu'aucun officiel de premier rang ne se rende en Argentine pour la cérémonie de passation du pouvoir. On ignore qui représentera le Brésil le prochain 10 décembre. Alberto Fernandez s'est impliqué personnellement pour sauver la vie du président bolivien Evo Morales lors du coup d'Etat en négociant son départ pour le Mexique, pays d'accueil.

Les fortes mobilisations au Chili, en Équateur et en Colombie contre les politiques néolibérales et contre la répression rendent la situation du Cône Sud assez instable. Le conflit commercial entre les USA et la Chine rebondissent également dans toute l’Amérique Latine. Le projet d’accord entre le Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay et Uruguay) et l’UE est suspendu et source de multiples contestations. Cette semaine Donald Trump a annoncé l’imposition de droits de douane sur l’importation d’aluminium et d’acier provenant du Brésil et de l’Argentine. C'est une mesure qui aura un fort impact économique, car pour les deux pays, les États-Unis sont la principale destination de ses exportations.

Cette situation d’une intense volatilité internationale, d’une forte instabilité régionale et d’une grande vulnérabilité nationale est sans précédent. Les défis que le prochain gouvernement aura à l'intérieur, dans la région et à l'extérieur seront incommensurables. Après sa défaite, la droite argentine, malgré ses conflits internes, risque de mettre de bâtons dans les roues au nouveau gouvernement. Elle est toujours soutenue par les médias dominants et la complicité de juges qui ont mené des opérations ("lawfare"), la plupart sans preuves, contre des anciens membres du gouvernement de Cristina Kirchner et contre elle même, aujourd'hui vice- présidente elue.

Alberto Fernandez, qui a suscité un énorme espoir depuis son élection, devra agir avec pragmatisme et détermination pour dépasser la fracture sociale et idéologique interne. Un chemin semé d’embûches que seul un solide pacte social et de gouvernement pourra lui permettre de sortir le pays du marasme actuel.

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