Entretien avec Myriam Bregman: "Le péronisme est incapable d'unir l'opposition"

Myriam Bregman est avocate et dirigeante du PTS (Parti des Travailleurs Socialistes) et actuellement députée de la ville de Buenos Aire du FIT (Front de gauche des travailleurs). Elle a été députée nationale de juin 2015 a décembre 2016. Elle est également fondatrice et dirigeante du CEPROH (Centre des professionnels pour les Droits de l’homme)

Carlos Schmerkin: - Vous qui avez participé au procès contre le génocidaire Etchecolatz, que pensez vous de son assignation à domicile et de la récente décision de la chambre fédérale de cassation de révoquer cette décision et de l’emprisonner à nouveau ?

Myriam Bregman: Le pouvoir judiciaire se sent protégé par le discours du gouvernement qui tend à pardonner les crimes contre l’humanité ayant eu lieu en Argentine. Il y a même eu des fonctionnaires d’état qui ont émis de doutes à propos du nombre de détenus-disparus ; le président lui même a dit que ce nombre « importait peu ». Dans ce contexte des génocidaires emblématiques comme Etchecolatz sont libérés. Mais évidemment ce que Macri a réussi à imposer dans les urnes il n’a pas encore pu le faire sur le terrain social. La mise en liberté de ce criminel a été fortement rejetée par la société et il a du être emprisonné à nouveau. J’étais avocate lors du jugement historique qui l’a envoyé en prison en 2006 ; c’est pour cela que je suis particulier ment choquée.

CS.- Quel est votre analyse sur le rôle de la justice argentine et son niveau d’indépendance par rapport au pouvoir exécutif ? Pensez-vous que les procès des militaires accusés de crimes contre l’humanité vont être suspendus ?

MB. Depuis déjà plusieurs années le rythme des procès est de plus en plus lent ; il y a un contexte propice pour que peu à peu ils s’arrêtent.

CS. - La dégradation de Droits de l’homme est une caractéristique de ce gouvernement : discours négationniste, emprisonnement indiscriminé d’opposants, protection des crimes de la police et la gendarmerie, répression sauvage touchant les manifestations et les peuples originaires. De quels outils dispose votre parti pour freiner l’escalade répressive ?

MB. Nous utilisons tout ce que nous avons à notre disposition mais surtout la mobilisation. Sur le terrain juridique nous avons réussi à trouver la faille pour qu’il y ait une enquête à propos de l’espionnage du gouvernement sur la famille de Santiago Maldonado, disparu d’abord, puis retrouvé mort sous la responsabilité de la gendarmerie dans le sud du pays.

Au plan législatif nous présentons tout type d’initiative ; c’est par exemple le cas de notre demande en tant que parlementaires d’interpeller notre ministre de la sécurité à propos des dernières mesures répressives contre les manifestations de décembre. Ce sont les outils qui nous servent à diffuser largement cette escalade répressive que nous ne cessons de dénoncer.

Mais notre outil principal c’est la mobilisation la plus grande possible dans la rue. Dans un système capitaliste il faut défendre le droit essentiel qui est le droit de manifester ; et ce droit sans lequel tous les autres sont superflus se défend principalement en l’exerçant : dans les grèves , les blocages des routes, contre les licenciements ou dans les actions directes des classes populaires.

CS. - Mauricio Macri a été élu en octobre 2015 avec une différence de 2 % des voix. C’est la première fois que les argentins élisent un président qui n ‘est ni radical ni péroniste. Peut-on considérer qu’il s’agit d’un accident de l’histoire ?

MB. C’est une question qui es largement débattue en Argentine. Certains caractérisent le macrisme comme un nouveau phénomène, celui d’une « droite démocratique », c’est à dire qui n’accède pas au pouvoir par la voie d’un coup d’état mais bien par la voie électorale. Les intellectuels du kirchnerisme ont un point de vue différent : ils pensent que ce n’est pas un régime démocratique mais une droite autoritaire. Dans plusieurs pays nous voyons bien les limites des gouvernements progressistes. De la même façon en Europe les sociaux démocrates créent des illusions avec des promesses qui ne se réalisent pas et qui ouvrent la voie à la droite suite à la déception de leurs votants. D’une certaine façon ce qui s’est passé avec les gouvernements kitrchneristes de dix derniers années. La droite a séduit les secteurs mécontents par un discours démagogiques qui « promettais une pauvreté zéro » et en finir avec la corruption.

Il en est de même avec l’idée du « changement » lié à toute une série de valeurs néo-libérales comme celle de « l’égalité des chances » par l’initiative privée, ou celle de l’effort individuel pour progresser socialement en dehors de tout projet collectif. A vrai dire, si nous l’analysons au niveau régional, quand la croissance économique de ces dix années passées s’est terminé, tous les gouvernements « populistes » sont entrés en crise.

CS. - Comment pouvez-vous définir la nature du gouvernement issu de la coalition «  Cambiemos » ?

MB. C’est un gouvernement de droite. On dit que c’est un gouvernement « des riches » et c’est vrai. Son noyau dur mélange des éléments de la vieille politique et la nouveauté d’une génération d’entrepreneurs qui sont d’abord entrés au parti PRO, celui crée par Macri, et qui maintenant occupent des charges publiques ou sont devenus ministres. Les plus connus sont Juan José Aranguren, PDG de Shell, à la tête du ministère de l'Énergie; Ricardo Buryaile d'un syndicat agricole patronal comme ministre de l'Agriculture, ou Luis Caputo, directeur de la JP Morgan et de la Banque Deusch à la tête du ministère de l'économie. Il faut ajouter que la famille Macri a multiplié le nombre de ses entreprises lors de la dernière dictature en passant des contrats avec tous les gouvernements.

Le plus trompeur c’est qu'une mystique a été créée autour de ce passage, soi-disant désintéressé, de cette génération d'hommes d'affaires renoncant aux gains d’une carrière professionnelle, en échange du bien commun à travers des charges publiques, les transformant subitement en hommes politiques altruistes. On disait d’eux : comme ils sont déjà millionnaires ils ne vont pas utiliser l’état pour s’enrichir. Cette idée a été habilement utilisée par la communication officielle en opposition aux cas de corruption du gouvernement antérieur, rempli de « nouveaux riches » qui ont augmenté leur patrimoine en étant au pouvoir. Mais ce nouveau récit s’écroule à la lumière des comptes offshore rendus publiques, c’est à dire l’évasion libre d’impôts et la fraude envers l’état de ses représentants les plus importants. A commencer par le le ministre des finances Luis Caputo suivi par le président M.Macri. Ensuite on a découvert que le secrétaire de la présidence, Diaz Guilligan, a été prête-nom pour un compte en Andorre, paradis fiscal, et il a du renoncer à son poste. Après deux ans d’exercice le récit sur l’anticorruption est revenu comme un boomerang contre le gouvernement. Dans le capitalisme la corruption est structurelle car c’est une entente entre les hommes d'affaires et l’État.

CS. - La manifestation du 8 mars a été massive et très hostile au gouvernement. Pensez-vous que la chambre des députés  va bientôt voter la loi pour un avortement légal, sûr et gratuit?

MB. Le 8 mars dernier, la nouveauté du mouvement des femmes en Argentine c’estque des dizaines de milliers de jeunes filles ont participé pour la première fois aux manifestations. Ce qui est exigé c’est que le projet défendu par la Campagne Nationale pour le droit à l’avortement (que j’ai signée) aboutisse sans délai. Nous savons qu’apparaîtront de nouvelles manœuvres et des lobbies parlementaires qui essaieront de repousser ce droit élémentaire.

Si nous tenons compte du fait que les sénateurs représentent le pouvoir de la province où le poids de la hiérarchie catholique est importante, la seule garantie c’est la mobilisation et l’organisation du mouvement des femmes.

La rue devra très certainement affronter de nouveaux obstacles au projet de loi qui est présenté pour la septième foi et qui est resté treize ans dans les tiroirs de ce gouvernement et de celui d’avant.

CS. - Quelle est la position du FIT et particulièrement du PTS à propos de l’appel à l’unité de l’opposition par certains dirigeants péronistes pour les élections de l’an prochain ?

MB. Nous ne sommes pas partisans de la stratégie « #Hay2019 » (2019 c’est possible ), c’est la seule idée d’unité d’un péronisme très divisé. En 2018 il n’y a pas d’élections ; le plus important c’est bras de fer politique qui se joue à travers les luttes contre les licenciements, contre les négociations salariales paritaires ne tenant pas compte de l’inflation et qui ont provoqué les grèves des enseignants. Cela se joue aussi à travers le mouvement pour le droit des femmes et a travers chaque manifestation qui fait face à l’escalade répressive.

Quant aux élections de 2019, le péronisme est incapable d’unir l’opposition alors que leurs gouverneurs de province appliquent les mesures Macri et que leurs représentants au Sénat ont permis que soient votées les lois présentées par la droite comme la baisse des retraites.

Dans la province de Tucuman, dirigée par le péroniste Manzur, ancien ministre de la Santé du gouvernement Kirchner, un cas douloureux vient de se produire : la police a assassiné un pauvre garçon de 12 ans d’une balle dans la nuque. Cette façon d’agir est issue de la nouvelle doctrine de la ministre de la sécurité de Macri, Patricia Bullrich qui justifie la « gâchette facile » de la police. La gauche argentine rassemblée autour du FIT s’est développée justement grâce à son indépendance politique face à la droite et au péronisme. Cette gauche commence à devenir un acteur de la vie politique, une alternative nouvelle et anti capitaliste. 2018 sera l’année servant à conquérir plus de forces militantes pour faire face à la situation qui arrive,en renforcer une alternative politique d’indépendance de la classe ouvrière en instaurant un gouvernement des travailleurs et en faisant enfin payer la crise au capitalistes.

CS. - La marche du 24 mars qui commémorait le 42ème anniversaire du coup d’état de 1976 à été massive. Quel ont été les mots d’ordre de votre parti et que pensez vous de la participation -nombreuses pour la première fois- des enfants de répresseurs qui ont répudié leurs géniteurs et qui ont changé de nom comme la fille de Etchecolatz.

MB. En effet la mobilisation a été massive. C’est remarquable que cette manifestation politique se répète année après année dans un pays qui a subi un coup d’état il y a 42 ans.

Juste avant cette commémoration, les hautes sphères de l’État ont fait une provocation en demandant au service pénitentiaire fédéral de proposer la prison à domicile à des génocidaires emblématiques comme Alfredo Astiz responsable de la disparition de Mères de la Place de Mai, des sœurs françaises Léonie Duquet et Alice Domon, de l’écrivain Rodolfo Walsh dont je suis avocate de la famille. Cette provocation a encouragé une plus grande participation de jeunes à la journée du 24 mars.

Alors qu’elles avaient déjà manifesté le 8 mars les femmes étaient très présentes. Le 24 mars a également été une manifestation contre le gouvernement, contre la baisse du pouvoir d’achat, contre la répression de Macri et nous ajoutons, contre les gouverneurs de province car plusieurs d’entre eux appartiennent aux rangs du péronisme comme Urtubey dans la province de Salta, Manzur à Tucumán ou Alicia Kirchner à Santa Cruz. Nous ne pouvons pas juger des baisses du pouvoir d’achat selon leur provenance

Et comme toujours depuis 1983 nous réclamons l’ouverture des archives de la répression ainsi que la levée du secret d’état sur les archives de la dictature, de ses forces armées et de police ainsi que de tous les services d’intelligence.

Aucun gouvernement depuis la dictature ne l’a envisagé. Cela permettrait de connaître l’endroit où ont été enfermés plus de 400 cent petits enfants qui n’ont toujours pas récupéré leur identité.

Cela permettrait aussi de débuter des procès et de prononcer des peines de prison de droit commun pour tous ceux qui ont agi dans plus de six cent centres de détention clandestine installés dans des lieux publiques comme l’ESMA et l’hôpital Posadas et dans des lieux privés comme les usines Ford et Mercedes Benz.

Nous réclamons toujours que soient jugés les complices civils et militaires mais également que la justice s’applique à la hiérarchie de l’église qui a cautionné la dictature et a permis la disparition systématique et forcée des personnes.

CS. - Enfin, je voulais connaître votre opinion sur la situation générale en Amérique Latine, de la droitisation de la région et de la place prépondérante des militaires, comme c’est le cas au Brésil ou l’assassinat de Marielle Franco a ému et mobilisé de nombreuses personnes dans le monde.

Myriam Bregman © @myriambregman Myriam Bregman © @myriambregman

Le cas de Marielle Franco est un crime politique contre une femme courageuse qui dénonçait l’intervention des militaires fédéraux à Rio. Dans la ville du chômage et d’une décomposition sociale s’aggravant depuis de dizaines d’années, malgré les promesses des gouvernements antérieurs, le régime actuel affaibli et illégitime issu d’un coup d’état parlementaire essaie maintenant de renforcer son pouvoir en agitant le drapeau de la « sécurité ». En tant que députée nationale j’ai dénoncé le coup d’état institutionnel de Temer dès le début. A la chambre des députés de la ville de Buenos Aires nous avons réussi a faire condamner cet infâme assassinat perpétré par les responsables du coup d’état avec la protection des militaires.

Comme le disent mes camarades brésiliens ce régime réduit les droits humains et les services publiques, par contre il augmente les violences contre les habitants et les retards de salaires. Tout cela sous couvert d’un discours mettant en avant la sécurité publique alors qu ‘en réalité les rues sont tachées de sang.

Nous faisons nôtres l’indignation et la colère de dizaines de milliers de manifestants brésiliens suite à l’exécution de Marielle. Nous participons à la campagne internationale exigeant une enquête indépendante de la justice partie prenante du coup d’état institutionnel pour que ce crime ne reste pas impuni.

Entretien réalisé le 2 avril 2018.

Traduction: Annie Escoda

 

 

 

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