Argentine: vers un état policier?

Depuis un an le gouvernement de Mauricio Macri s’embourbe dans le « dossier » Milagro Sala. La détention arbitraire depuis le 16 janvier 2016 de cette dirigeante sociale et députée du Parlasur est la manifestation la plus visible d’une dérive autoritaire qui est en train de s’installer dans tout le pays.

La dernière dictature (1976-1983) a laissé ses traces. La complicité de civils et de membres de l’Eglise avec les tortionnaires a été largement démontré. L’appareil judiciaire n’a pas échappé à la règle : plusieurs procès d’anciens juges sont en cours. Rien que dans la province de Mendoza quatre ex-juges attendent leur sentence : prison à perpétuité demandée par le procureur pour complicité directe avec les militaires lors des tortures, violations et assassinats.

Durant les douze années de gouvernement kirchneriste et lors de la reprise des procès de militaires et policiers en 2005 suite à l’annulation des lois d’amnistie, peu de juges ont avancé à bon rythme tandis que beaucoup ont freiné ces dossiers. Malgré cela, 669 condamnations pour crime contre l’humanité ont été prononcées et 121 petits enfants appropriés sur 500 ont été retrouvés. Il reste encore une longue liste d’accusés - plus de 1500 – qui attendent la fin de leur procès. Malheureusement depuis un an les organismes de défense de DDHH observent des ralentissements inquiétants.

La criminalisation de la protestation

Depuis l’arrivée du nouveau gouvernement, la répression a fait irruption et, dans certains cas, avec une brutalité qui rappelle celle des époques que l’on croyait révolues. C’était le cas il y a un an à la ville de La Plata où la police est intervenue en blessant cinq personnes avec des armes à balles de caoutchouc lors d’une mobilisation des travailleurs de la municipalité.

En février 2016 la gendarmerie fait irruption dans un quartier pauvre de la ville de Buenos Aires où 80 enfants et jeunes préparaient les festivités du carnaval : 16 enfants et ados entre 4 et 16 ans ont été blessés par balles de caoutchouc et de plomb.

Début janvier 2017, lors de la manifestation contre les 400 licenciements sans préavis du Ministère de l’Education Nationale, la police a tabassé les représentants syndicaux qui devaient rencontrer la direction du Ministère. Le syndicat des travailleurs d’Etat (ATE) dénonce le prochain licenciement de 2600 autres salariés du Ministère. En un an 200 000 licenciements ont été provoqués par la politique néolibérale de Mauricio Macri. Des milliers de PME ont fermé leurs portes suite à l’ouverture indiscriminée des importations et à l’augmentation brutale de l’électricité et du gaz (entre 400 et 700%). Une forte inflation (+ de 40%) et la faible augmentation des salaires jettent des centaines de milliers de personnes dans la pauvreté (+ de 1,4 millions en 2016).

La judiciarisation de la politique

Le harcèlement médiatique et juridique de l’ex présidente Cristina Kirchner depuis un an est sans précèdent en Argentine. Un air de revanchisme politique plane lors de chaque accusation dont elle est l’objet par un corps judiciaire soumis au pouvoir exécutif actuel.

Une troisième tentative d’inculpation basée sur l’accusation du défunt procureurNisman est en cours malgré les deux non lieux prononcés par les tribunaux et l’inconsistance juridique de cette accusation démontrée par les plus prestigieux spécialistes en la matière.

Autre exemple : son extravagante inculpation par le juge Bonadío dans l’affaire de ventes à terme du dollar dont les principaux bénéficiaires sont les actuels membres du gouvernement, montre à quel point M. Macri utilise le pouvoir judiciaire à des fins politiques. Il est difficile de ne pas faire le lien avec le coup d’état institutionnel au Brésil contre la présidente Dilma Rousseff par une droite récalcitrante et corrompue, aujourd’hui au pouvoir.

L’acharnement contre Cristina Kirchner s’explique par le rôle qu’elle pourrait jouer dans les prochaines élections législatives et sénatoriales d’octobre 2017. Pas un jour ne se passe sans que les médias monopolistiques argentins publient en première page ou sur leurs chaines de télévision un article ou une note en référence à ses « déboires » judiciaires et à l’embargo de ses biens. Ceci contraste brutalement avec l’absence totale d’information sur les différentes accusations à l’encontre du président Mauricio Macri, de sa famille et d’autres membres du gouvernement pour ses comptes offshore dévoilés par le « Panamá - papers ».

Milagro Sala : un an de détention arbitraire

Cela fait un an que Milagro Sala (voir mon post https://blogs.mediapart.fr/carlos-schmerkin/blog/020716/liberez-milagro-sala) est incarcérée de forme préventive pour avoir été à l’origine d’un rassemblement devant le siège du gouverneur de la province de Jujuy, Gerardo Morales. L’ONU, la CIDH, diverses personnalités politiques et organismes de DDHH ainsi qu’Amnesty International ont demandé sa libération immédiate en octobre dernier considérant sa détention totalement arbitraire. Lorsque la question concernant son emprisonnement a été posée au premier mandataire argentin, Mauricio Macri, il a simplement répondu que « l’opinion publique était convaincue de sa culpabilité et que par conséquent il ne voyait pas pourquoi Milagro Sala devait retrouver sa liberté ». 

Lors de son premier procès, le 28 décembre dernier, elle a été condamnée à trois ans avec sursis pour avoir lancé des oeufs, lors d'un "escrache" dans lequel sa participation n'a pas été démontrée et dont le seul témoin s'est avéré être à la solde du gouverneur, qui lui aurait versé un million de pesos à travers une coopérative fictive. Par ailleurs deux députés alliés de Gerardo Morales ont osé proposer un projet de loi pour réaliser un "referendum" afin que Milagro Sala reste en prison, projet qui a été annulé pour son caractère éminemment anticonstitutionnel.

Anibal Ibarra, membre du Comité pour la libération de Milagro Sala a déclaré que "dans un Etat de droit, la liberté ou la detention de personnes ne peut être défini par des enquêtes d'opinion, par ce que les gens pensent ou par referendum. Ignorer les lois, les résolutions des organisations internationales pour prendre en otage une personne démontre l'autoritarisme du gouverneur Gerardo Morales et que la complicité du gouvernement national est d'autant plus grave".

Le prochain jeudi 16 janvier les argentins préparent des manifestations et des blocages de rues pour exiger la liberation immédiate de Milagro Sala.

 

Dernière minute:

Deux cents gendarmes armés de matériel de guerre, ont attaqué hier les membres d'une communauté Mapuche qui barraient une route pour protester contre la vente de leurs terres ancestrales, traînant sur le sol et menottant des femmes et des enfants. La petite communauté mapuche de Cushamen vient d’être témoin de la dérive répressive de Mauricio Macri avec la complicité du gouverneur de la province de Chubut, Mario Das Neves. 

https://www.pagina12.com.ar/13600-doscientos-gendarmes-cumplieron-con-la-amenaza

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.