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Billet de blog 14 janvier 2026

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Incendies en Patagonie : ni Mapuches ni Israéliens

Les incendies qui ravagent la région de la Patagonie argentine, notamment les localités d’El Hoyo et d’Epuyén dans la province de Chubut, ont déclenché une vague de spéculations sur leurs origines. Alors que les autorités locales confirment une intervention humaine délibérée, des théories infondées circulent sur les réseaux sociaux, accusant des groupes mapuches ou des soldats israéliens.

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Selon le ministère public de Chubut, les premiers éléments recueillis sur place permettent de présumer une intervention humaine volontaire. Les perquisitions ont révélé la présence de carburant au sol près du point de départ du feu, situé à 300 mètres d’une route menant à Puerto Patriada, dans une zone isolée. Le parquet a écarté l’hypothèse initiale d’un défaut électrique, confirmant ainsi la probabilité d’un acte criminel. Débora Barrionuevo, procureure générale de Lago Puelo, a souligné que la localisation du départ de feu, ainsi que les preuves matérielles, renforcent la thèse d’une action préméditée. Les incendies, qui ont débuté le 5 janvier 2026, ont coïncidé avec la présence de plus de 3 000 touristes dans la région, aggravant les risques et les difficultés d’évacuation.

Illustration 1
Incendie en Patagonie © Enlace Mapuche Internacional

Des théories infondées : groupes mapuches et soldats israéliens

Le ministère argentin de la Sécurité a publié deux communiqués, les 7 et 11 janvier, suggérant que les incendies pourraient être liés à des "groupes terroristes autoproclamés mapuches", en se basant sur des "indices préliminaires". Cette accusation a été fermement démentie par le procureur Díaz Mayer, qui a déclaré au journal Página 12 : "C’est la chose la plus éloignée de la réalité que nous vivons."

Dans un communiqué, plusieurs communautés mapuches et organisations sociales ont condamné la tentative du gouvernement de les rendre responsables des incendies. Dans ce texte, elles ont souligné le manque de prévoyance « après ce qui s'est passé l'année dernière à Epuyen, où plus de 70 habitations ont été détruites et où la plupart n'ont pas été reconstruites. Malgré ce contexte, aucune mesure préventive n'a été prise, ni en matière de réservoirs, ni en matière de nettoyage des forêts de pins. Sans parler des travailleurs chargés de la gestion des incendies, des pompiers, qui ont des contrats précaires et dont près de 50 % ont été licenciés au cours de l'année dernière », souligne le communiqué. « Toute la région participe à l'aide, on demande des motopompes, des totems d'eau, des transferts volontaires » en précisant que « des groupes organisés dans différentes cuisines préparent des repas pour ceux qui se trouvent dans les zones à risque, tout cela grâce à des dons ou à leur propre argent ».

Soldats israéliens ?

Sur les réseaux sociaux, des publications virales accusent un soldat israélien, se faisant passer pour un touriste, d’avoir provoqué les incendies. Ces allégations s’appuient sur une vidéo montrant un jeune homme interpellant un touriste qui allumait un feu dans une zone boisée du Parque Nacional Los Glaciares, dans la province de Santa Cruz — à plus de 1 400 km de Chubut. Le touriste, qui s’excuse en anglais, a été présenté à tort comme un soldat israélien. Cependant, Martín Morales, l’auteur de la vidéo, a confirmé que l’incident s’est produit à Santa Cruz et n’a aucun lien avec les incendies de Chubut. Carlos Díaz Mayer, procureur en chef de Lago Puelo, a catégoriquement rejeté cette hypothèse, la qualifiant d’"invention". Sur le site Chequeado il a insisté sur le fait que l’enquête ne suit pas cette piste, qui est "loin de la réalité" des faits.

Face à l’avalanche des post dénonçant « des sionistes ou des juifs » comme étant les auteurs des incendies afin de racheter des terres à bas prix, Martin Gak, philosophe, journaliste, expert en éthique et en religion juive, a démonté la théorie conspirationniste qui s’inspire du "Plan Andinia", un pamphlet des années 1970 attribuant aux Juifs un projet d’installation en Patagonie pour y créer un État. Selon lui, cette idée est absurde : « Israël n’a aucun intérêt à déplacer sa population vers l’Argentine, alors que sa stratégie en Palestine repose sur la supériorité démographique et la colonisation des territoires occupés ». Gak a également mis en garde contre les dangers de ces théories, qui alimentent l’antisémitisme et détournent l’attention des véritables enjeux : le trafic d’influence israélien en Argentine, notamment via des entreprises comme Mekorot, et les contrats opaques avec l’État. "Ce sont les contrats, pas les territoires, qui intéressent ces acteurs", a-t-il précisé sur son compte Instagram.

L’association « Llamamiento argentino judío » (Appel juif argentin), regroupant une partie significative de la communauté juive argentine, condamne fermement dans son communiqué du 13 janvier « la gestion irresponsable, incompétente et désastreuse du gouvernement national et de la province de Chubut face aux incendies qui ravagent la Patagonie. Les causes de ces incendies sont sans aucun doute liées à la crise climatique, à la négligence du gouvernement et à l'intention manifeste de ceux qui privilégient l'extractivisme destructeur et la spéculation immobilière. Jusqu'au lundi 12 janvier, le feu a ravagé 15 000 hectares de forêts sans que Javier Milei ne daigne déclarer l'état d'urgence environnementale, répétant l'attitude d'insensibilité dont il avait fait preuve lors des inondations de Bahía Blanca en 2024...Face à cette situation grave, qui met en danger la vie de dizaines de milliers de nos compatriotes, des secteurs minoritaires tentent de semer la discorde et la division au sein de notre pays, en recourant à de vieux libelles judéophobes »

Neuquén et Salta, laboratoires de la vente du pays

Le gouvernement argentin, dirigé par Javier Milei, a clairement affiché son intention de libéraliser la vente des terres rurales aux étrangers, une mesure qui suscite une vive polémique alors que la Patagonie est ravagée par des incendies sans précédent. Selon des déclarations récentes de Manuel Adorni, porte-parole et chef de cabinet de Javier Milei, l’exécutif compte supprimer les restrictions actuelles sur l’acquisition de terres par des étrangers et autoriser le changement d’usage des sols après un incendie, une disposition qui, jusqu’à présent, était interdite pendant 30 à 60 ans pour préserver la vocation productive des terres.

La mesure vise à abroger ou modifier la Loi sur la protection du domaine national des terres rurales (Loi n° 26.737), adoptée en 2011 pour limiter la concentration de terres entre les mains d’étrangers. Cette loi fixe un plafond de 15 % des terres d’une province pouvant être détenues par des étrangers. Or, selon une étude menée par le CONICET (Conseil national de la recherche scientifique et technique) et l’Université de Buenos Aires (UBA), 36 départements argentins dépassent déjà ce seuil, avec des pointes à plus de 50 % dans des zones stratégiques comme Lácar (Neuquén), General Lamadrid (La Rioja), Molinos et San Carlos (Salta).

Ces régions abritent des ressources naturelles critiques : eau douce, terres rares et minerais précieux, ce qui explique l’intérêt croissant des investisseurs étrangers.

Pour sensibiliser l’opinion publique, les chercheurs du CONICET et de l’UBA ont développé une carte interactive appelée "Observatoire des Terres". Cet outil permet de visualiser, département par département, le niveau de propriété étrangère. Matías Oberlin, l’un des chercheurs impliqués, a expliqué à Página/12 que cette initiative vise à alerter sur les risques de la libéralisation annoncée, notamment en période de crise environnementale comme les incendies actuels en Patagonie.

Les opposants à ce projet dénoncent une vente massive du patrimoine national, avec des conséquences potentielles sur :

La sécurité alimentaire : risque de spéculation et de changement d’usage des terres agricoles.

L’accès à l’eau : privatisation des sources d’eau douce dans des régions déjà touchées par la sécheresse.

Les ressources minières : exploitation intensive des minerais stratégiques par des entreprises étrangères.

Selon le Registre National des Terres Rurales (RNTR), voici les principaux propriétaires étrangers de terres en Argentine

États-Unis : Plus de 2,7 millions d’hectares (la superficie la plus importante, supérieure à celle de la province de Tucumán).

Italie : Environ 2 millions d’hectares, principalement via des entreprises comme le groupe Benetton (902 000 hectares en Patagonie, notamment à Chubut, Santa Cruz et Río Negro).

Espagne : Environ 1,8 million d’hectares.

Ces trois nationalités concentrent à elles seules la moitié des terres étrangères en Argentine. Les principaux propriétaires identifiés sont :

Luciano Benetton (Italie) : 902 000 hectares en Patagonie, via la Compañía de Tierras del Sud Argentino. C’est le plus grand propriétaire étranger du pays.

Joe Lewis (Royaume-Uni) : Propriétaire du Lago Escondido (Río Negro), acquis dans les années 1990 via des opérations controversées. Il contrôle des terres stratégiques pour l’accès à l’eau douce.

Douglas Tompkins (États-Unis) : Via The Conservation Land Trust, il possède des terres dans des zones protégées, notamment en Patagonie.

Peter Lee McBride (États-Unis) : 469 460 hectares à Catamarca.

Grupo Wallbrook (Royaume-Uni) : 480 000 hectares, principalement à Mendoza.

Heilongjiang Beidahuang (Chine) : 330 000 hectares à Río Negro.

Entreprises offshore et sociétés écrans :

Estomonte AG (Suisse, offshore) : 400 000 hectares à San Juan.

Unicampos S.A. (Suisse/Italie) : 179 000 hectares à Mendoza, Santa Luis et Santa Fe.

Alto Paraná S.A. (Chili) : Présente dans plusieurs provinces, souvent via des montages sociétaires complexes.

Plus d’1 million d’hectares sont détenus par des sociétés enregistrées dans des paradis fiscaux, ce qui rend difficile l’identification des véritables propriétaires.

Zones critiques des terres en mains étrangères.

Neuquén (Lácar) : 54 %

Salta (San Carlos) : 58,8 %.

La Rioja (General Lamadrid) : 57 %.

Chubut (Cushamen) : 23 %, avec une forte présence du groupe Benetton.

Mendoza (Malargüe) : 15 %, souvent lié à des projets miniers

Des organisations sociales, des communautés autochtones et des partis politiques ont déjà exprimé leur opposition à la libéralisation de la vente de terres aux étrangers, dénonçant un manque de transparence et un risque de spoliation des terres. Elles appellent à une mobilisation citoyenne pour protéger la souveraineté territoriale argentine.

Un cagnotte sur HelloAsso permet d’aider les communautés mapuche.

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Urgence incendies © Association Teje-France

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