IVG, lawfare, pandémie: les Argentins en plein débat sur leur avenir

Le 10 décembre, un an jour pour jour du démarrage de la présidence de Alberto Fernández , une très nette majorité de députés a voté le projet de loi pour l’IVG. Ce vote a coïncidé également avec la commémoration de la journée internationale de droits humains.

Une vague de foulards verts a éclipsé pour un jour la pandémie du Covid-19. Des milliers de femmes – et aussi d’hommes -, ont manifesté devant le Congrès argentin. Pendant toute la nuit, les députés ont débattu sur la loi présentée par l’exécutif pour l’avortement libre, sûr et gratuit. Adoptée par 131 voix pour, 117 contre et 6 abstentions, la loi sera débattue au Sénat avant la fin décembre. Le rapport de forces indique que le vote sera difficile. Il y a deux ans c’est au Sénat qu’une majorité a empêché cette loi d’être appliquée. En 2018 le président Macri et la présidente du Sénat étaient contre le projet. Cette fois ci, en cas d’égalité, Cristina Fernández de Kirchner, présidente du Sénat et favorable à la loi, pourra faire la différence grâce à son vote.

En attendant le vote de l'IVG © Pagina 12 En attendant le vote de l'IVG © Pagina 12

Dans une lettre publiée le 9 décembre, Cristina Kirchner réalise un bilan de sa gestion au Sénat. Dans ce document, elle souligne l'effort du pouvoir exécutif pour faire face à «deux tragédies» : la pandémie du coronavirus et «l'économie dévastée» laissée par l'administration de Cambiemos (la coalition de droite qui a gouverné le pays de 2015 à 2019). Elle a également souligné le travail législatif et a vivement critiqué la Cour Suprême de Justice pour avoir «dirigé le processus du Lawfare» (mot qui désigne utilisation du système judiciaire pour combattre les opposants).

La vice-présidente a expliqué qu'au cours de cette année, 40 lois ont été approuvés et 87 projets de loi ont été envoyés à la Chambre des députés. Parmi tous cela on peut citer : le budget 2021 établissant que 65% de dépenses iront au paiement des pensions et des allocations sociales, aux programmes alimentaires et à l'économie sociale, la « Contribution de solidarité extraordinaire » (impôt unique sur la fortune de 12 000 personnes), les lois sur la gestion des incendies, la loi pour la promotion de la concurrence dans la chaîne de valeur alimentaire, mieux connue sous le nom de loi sur les gondoles, une nouvelle loi sur les locations qui, entre autres nouveautés, crée le Programme national de location sociale, la loi sur « l'Economie de la connaissance » qui vise à promouvoir les nouvelles technologies, la loi sur le télétravail, entre autres. "Des lois en faveur des Argentins et des Argentines, pour élargir les droits, faire face à la pandémie, prendre soin de l'économie, renforcer le fédéralisme et défendre notre souveraineté."

"Sur un système de santé pratiquement abandonné par le macrisme et travaillant contre la montre, il fut possible de reconstruire une infrastructure sanitaire qui a permis qu’aucun argentin ou argentine manque de lit, de respirateur ou de médecin quand ils ont en eu besoin à cause de ce vrai malheur du COVID », a-t-elle précisé sur les politiques mises en œuvre pour lutter contre le coronavirus. Concernant la renégociation de la dette, CFK a souligné les travaux menés par le ministère de l'Économie, qui "a réussi à restructurer 99% de la dette extérieure entre les mains de créanciers privés, dette laissée par le gouvernement de Macri."

Lawfare

Contrairement aux éloges adressés aux pouvoirs exécutif et législatif, Cristina Fernández a lancé de vives critiques à l'encontre de l'autre pouvoir de l'État: le pouvoir judiciaire. "Représentée par la Cour suprême de justice de la Nation, l'action de ce pouvoir n'a fait que confirmer que le processus du Lawfare était dirigé depuis cette instance. Une articulation médiatico-judiciaire pour persécuter et emprisonner les opposants, s'est déployé dans notre pays avec toute son intensité depuis l'arrivée de Mauricio Macri à la présidence de la Nation et, ce qui est pire: elle continue", a-t-elle déclaré. 

Concernant le renouvellement de la Cour suprême que Cambiemos a réalisé, CFK a souligné la tentative de nommer par un « décret de nécessité et d’urgence » les juges Carlos Rosenkrantz et Horacio Rosatti comme membres de la plus haute juridiction. "Le plus terrible de cet épisode est que ceux qui devaient garantir le respect de la Constitution et des lois dans tout le pays, ont accepté d'être nommés par décret sans respecter les dispositions de la Constitution nationale et des lois qui exigent une procédure spécifique et précise pour pourvoir les postes vacants de la Cour ", a-t-elle ajouté et rappelé que "Rosenkrantz, est l'un des propriétaires du cabinet d'avocats dont le portefeuille de clients est composé des principaux groupes d'affaires argentins et étrangers du pays. Il a été nommé président de la Cour Suprême en 2018."

Pour conclure, Cristina Kirchner a souligné que "personne ne devrait être surpris, non seulement que le Lawfare continue, mais aussi qu'il protège et garantit l'impunité des fonctionnaires macristes qui, pendant leur gouvernement, n’ont pas cessé de commettre des délits, de piller et endetter le pays en persécutant, espionnant et emprisonnant les opposants politiques à son gouvernement. "

"Si ce pouvoir ... en plus d'être perpétuel ... en plus de ne jamais aller aux élections ... en plus d'avoir le dernier mot sur la vie, l'héritage et la liberté du peuple au-dessus du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif ... si en plus de tout ça, ce Pouvoir n'est exercé que par une poignée de fonctionnaires à vie qui ont toléré ou protégé la violation permanente de la Constitution et des lois, et qui ont également entre leurs mains l'exercice de l'arbitraire à volonté, sans donner d'explications à personne ou être soumis à aucun contrôle ... Eh bien ... Si cela continue à se produire dans notre pays, nous serons loin de construire la République et la Nation auxquelles aspirent, j'en suis sûre, la grande majorité des Argentins », a-t-elle conclue.

Manifestation pour la liberté de prisonniers politiques © Tiempo Argentino Manifestation pour la liberté de prisonniers politiques © Tiempo Argentino

Plusieurs milliers de personnes ont manifesté lundi 14 décembre réclamant la liberté de prisonniers.es politiques, héritage de l’ère macriste. Plusieurs noms ont été scandés, entre autres, celui de Milagro Sala, incarcérée injustement depuis le 16 janvier 2016 (aujourd’hui assignée en résidence) et celui de Amado Boudou, ex vice-président, détenu également à son domicile mais qui risque de retourner en prison car les cinq membres de la Cour Suprême ont confirmé la condamnation à 5 ans de prison et ont déclaré "irrecevable" le recours présenté par la défense d'Amado Boudou et sans aucune explication.

Bilan mitigé pour le président

Le président Alberto Fernández  termine sa première année avec plus de 50% d’avis favorables. Parmi les réussites, une réponse rapide pour assister la population face à la pandémie, et la renégociation de la dette avec les créanciers privés, qui a réussi à apurer le calendrier de paiement pour le reste de la période gouvernementale actuelle.

Dès les premiers jours de son mandat il a mis en place une batterie de mesures en créant la carte Alimentar permettant a presque 2 millions de familles de pouvoir s’alimenter tous les mois; le renforcement de l'AUH (allocation universelle pour enfant); la taxe PAIS (l'achat du «dollar d'épargne»); l'augmentation des retenues à la source et du patrimoine personnel; la fin de la formule macriste d'actualisation des retraites qui ont provoqué une baisse de 18% des revenus, et son remplacement par des augmentations par décret lui permettant de battre l'inflation de quelques points. 

Des discussions ont également été engagées avec l' UIA (Union industrielle argentine) et la CGT pour règlementer - par le biais des accords - l’équilibre des prix et des salaires. L'objectif était que les salaires, qui avaient perdu plus de 20 points en 2016 -19, gagnent légèrement face à l'inflation. En bref, le «plan initial» était de soutenir la demande en empêchant les retraites et les salaires de perdre face aux prix, en renégociant la dette extérieure pour réduire les pressions sur les taux de change et en reconstituant les réserves à partir de l'excédent commercial résultant de la baisse de l'activité.

L'apparition de la pandémie a changé les plans. Le gouvernement a eu de bons réflexes et a rapidement mis en place un dispositif d'assistance à travers l'IFE (allocation familiale d’urgence) qui consiste en un transfert de 10 000 pesos (100 €) pour les chômeurs, les informels, les travailleurs sociaux, les employés de maison privés et les autres personnes non enregistrées. Environ 16 millions de personnes sont concernées. L’IFE a été octroyé trois fois en huit mois de confinement. Puis l'ATP (Programme d’Assistance d’Urgence au Travail et à la Production) qui permet le report ou réduction jusqu'à 95% du paiement des cotisations patronales au système de retraites argentin. D’un salaire complémentaire: il s'agit d'une allocation versée par l'État pour les travailleurs dépendants du secteur privé ainsi qu'un crédit à taux zéro pour les travailleurs indépendants et d’un crédit à taux bonifié pour les entreprises. Par contre, deux problèmes fondamentaux n'ont pas été résolus : le taux de change et la perte de réserves, qui ont diminué d'environ 6 milliards de dollars. 

Pandémie

Le 11 décembre, le président Alberto Fernández a annoncé l'arrivée du vaccin russe: il sera appliqué à 10 millions de personnes d'ici février. Le président a informé que les premier vaccins seront destinés aux personnes à risque courant décembre. "Le premier à être vacciné, c'est moi", a-t-il dit pour rassurer sur la qualité du produit.

Malgré d'importantes mesures de confinement, de tests massifs depuis mars 2020, le nombre total de cas confirmés depuis le début de la pandémie est de 1500 000 et le nombre de décès cumulés est de 40 776. Les lits de réanimation sont occupés par 54,4% à l'échelle nationale et 58,2% dans la région métropolitaine de Buenos Aires. Le rapport du ministère de la Santé du 13 décembre a confirmé 98 nouveaux décès de patients atteints de coronavirus et 3213 personnes ont été diagnostiquées au cours des dernières 24 heures.

Il faut signaler l'opposition farouche de la droite aux mesures de confinement et contre le port de masques pendant toute cette période. Plusieurs manifestations on été organisé dans plusieurs villes du pays appelées par de membres du précédent gouvernement à travers les réseaux sociaux et des médias qui véhiculent les postures idéologiques de la droite. 

Conclusion

Malgré le bombardement systématique de la droite pour fissurer la relation entre le président et sa vice-présidente, Alberto Fernández et Cristina Fernández de Kirchner se sont à nouveau montrés ensemble dans un lieu plein de symbolisme: l'ancienne école de mécanique de la marine (ESMA) où 5000 prisonniers de la dictature furent éliminés. Ce 10 décembre ils ont rendu hommage à six référents du mouvement des droits humains et ont annoncé la

Cérémonie à l'ex ESMA © Pagina 12 Cérémonie à l'ex ESMA © Pagina 12
remise au Secrétariat des droits de l'homme de la Nation, des dossiers trouvés à l'Agence fédérale de renseignement (AFI) contenant 250 000 fiches sur les organisations de DDHH.

Lors de la cérémonie, Alberto Fernández a exprimé que « pendant quatre ans, ou cinq, cela n’a pas été fait, car certains pensent que les retrouvailles des Argentins consistent à oublier le passé, et il y a ceux qui croient que les vraies retrouvailles consistent à ne pas oublier, à revendiquer la vérité et simplement demander la justice, c'est pourquoi nous sommes ici aujourd'hui », a conclu le président.

La coalition du "Frente de Todos" (Front de tous) a démontré qu'elle était capable, non seulement de gagner les élections mais aussi de gouverner, même dans une période de difficulté extrême. Le président Alberto Fernandez a réussi, pour l'instant, à gérer les dissidences internes où cohabitent différents partis politiques et des courantes péronistes autrefois antagoniques. La sortie de la pandémie et la récupération de l'économie seront les principaux facteurs qui détermineront l'avenir et la stabilité du gouvernement. Le président sera jugé aussi sur la question des prisonniers politiques et de sa volonté pour avancer sur une vraie réforme du système judiciaire. Le résultat des élections législatives en octobre de 2021 seront décisives.

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