Le président argentin face à la pression pour libérer les prisonniers politiques

Plus de 1 600 dirigeants politiques, sociaux, syndicaux et des droits de l'homme argentins ont réclamé, par le biais d'une lettre publié dans plusieurs journaux, la liberté immédiate de Milagro Sala en désignant Gerardo Morales, le gouverneur de la province de Jujuy, comme responsable de sa persécution.

Dans une lettre intitulée "Pour une démocratie sans prisonniers politiques », militants et responsables politiques ont exprimé leur soutien à la dirigeante de l’organisation « Tupac Amaru », victime d'une «persécution politique, judiciaire et médiatique » dont le principal responsable est le gouverneur de Jujuy, Gerardo Morales, ainsi que le Tribunal Supérieur de Justice de cette province du nord de l’Argentine. 

Milagro Sala assignée à domicile © Prensa Tupac Milagro Sala assignée à domicile © Prensa Tupac
"Ce 16 janvier marque la cinquième année de détention arbitraire de Milagro Sala. Depuis lors et jusqu'à aujourd'hui, elle continue d'être détenue, actuellement assignée à résidence, ainsi que d'autres membres de son organisation », commence le texte qui a été signé par plus de 1600 personnalités politiques et sociales. Parmi les signataires figurent plusieurs responsables du parti au pouvoir, tels que le ministre du Développement territorial et de l'Habitat, Jorge Ferraresi, le secrétaire aux Droits de l'homme, Horacio Pietragalla, la directrice de l'Agence fédérale de renseignement, Cristina Caamaño, Mayra Mendoza (maire de Quilmes), Paula Español (secrétaire au Commerce intérieur), María Laura Garrigós (sous-secrétaire aux Affaires pénitentiaires du ministère de la Justice), Julio Alak (ministre de la Justice et des droits de l'homme de la province de Buenos Aires) et Dora Barrancos (conseillère présidentielle).

L’emprisonnement de Milagro Sala a un objectif bien déterminé : « décimer l'organisation populaire Tupac Amaru, qui a réussi à briser le monopole du logement public et construire des budgets participatifs en la matière, qui ont mis en échec le système politique et économique de Jujuy en dénonçant les pactes mafieux avec la dernière dictature civico-militaire, et qui a donné la priorité et une place importante aux exclues, aux autochtones, aux chômeurs et aux jeunes, en tant que sujets de droits et de transformation sociale », ont déclaré les signataires de la lettre. " Milagro Sala est emprisonné à Jujuy pour avoir été une dirigeante politique confrontée au pouvoir. Elle est emprisonnée pour être une femme, noire et combattante », ont-ils assuré.

Le 16 janvier 2016, le gouverneur de Jujuy, Gerardo Morales, a fait arrêter Milagro Sala afin d'annuler son activité politique et sociale et de détruire la principale organisation sociale du peuple de Jujuy: Tupac Amaru. Il était intolérable pour le gouverneur et pour le reste de la classe dirigeante que des milliers de « jujeños » soient organisés en coopératives pour construire des maisons, des usines textiles, des centres de santé, des centres culturels, des écoles primaires, secondaires et supérieures; et qu'ils soient capables de construire leurs propres organisations sociales et politiques, de se présenter aux élections provinciales avec leur propre front politique et d'obtenir l'élection de plusieurs législateurs. C'est pourquoi Morales parle d'un «État parallèle», en référence claire au pouvoir social et politique accumulé par les organisations populaires. 

Une campagne féroce est déclenchée dans les médias hégémoniques, les décisions de la Cour interaméricaine de DDHH sont refusées, et le président de l'époque Mauricio Macri annonce que la privation illégale de liberté de Milagro Sala doit être maintenue car "la plupart des gens pensent qu’elle est coupable. »  Les irrégularités de procédure signalées par les organisations de défense des droits de l'homme ont conduit à des décisions de la Commission interaméricaine des droits de l'homme et de la Cour interaméricaine des droits de l'homme.

Le fait que l'assignation à résidence de la Chambre soit toujours en vigueur et que la Cour suprême n'ait pas tranché le recours extraordinaire présenté par la défense montre qu'il y a une raison d’Etat qui soutient cette illégalité.

Milagro Sala avec Evo Morales, ex président de la Bolivie © Pagina12 Milagro Sala avec Evo Morales, ex président de la Bolivie © Pagina12

Dans une interview accordée à la chaîne IP, Milagro Sala assure que sa détention est politique: « Cela a été démontré dans plusieurs exemples, audios et vidéos, où les mêmes juges et procureurs ont déclaré que nous étions détenus par Gerardo Morales". "Le juge de Jujuy a peint les couleurs des radicaux", a-t-elle indiqué. En effet, il y a quelques jours, le gouvernement de Gerardo Morales a réussi à imposer sa majorité à l'Assemblée législative de Jujuy et a nommé Ekel Meyer, son ministre de la Sécurité comme nouveau membre du Tribunal Supérieur de Justice. La désignation du fonctionnaire provincial a été remise en question par les secteurs politiques et des droits de l'homme.

De son côté, la dirigeante sociale a rappelé qu'elle ainsi que huit de ses camarades sont toujours détenus sans condamnation ferme, actuellement assignés à résidence . "La Constitution de Jujuy est claire: personne ne peut être emprisonné sans une condamnation définitive. Dans notre cas, par exemple, il y a déjà eu jusqu'à trois prolongations de détention préventive", a précisé Sala et ajouté: "Nous ne pouvons pas continuer à vivre comme ça."

Milagro Sala est prisonnière politique dans une démocratie, elle est une otage de la classe dirigeante de Jujuy et de son gouverneur, déterminé à détruire la plus importante construction sociale, politique et culturelle menée par les secteurs populaires du Nord-Ouest argentin. 

La démocratie est incompatible avec l’existence de prisonniers politiques

Le gouvernement de Alberto Fernández est confronté à l’exigence de libérer les prisonniers politiques du précédent gouvernement. Le président (péroniste de centre-gauche) avait affirmé, lors de sa campagne électoral qu’il n’accordera le pardon aux prisonniers de l’ère Macri. Face à une importante mobilisation, Fernández a été obligé de mentionner la possibilité qu’une « amnistie » soit éventuellement votée par le Congrès. Concernant les agissement de la Cour Suprême, lui même avait émis de critiques le 11 décembre 2020 en évoquant «l'étonnante discrétion» avec laquelle la plus haute juridiction du pays opère, concernant les critères qu'elle utilise pour traiter ou non les décisions judiciaires qui atteignent cette dernière instance.

Le mois de février 2020 le président Alberto Fernández , avait assuré que "ces dernières années, le " lawfare" avait été installé en Argentine" en affirmant qu'il y avait « une complaisance judiciaire et médiatique à l'égard du pouvoir politique qui a rendu possible la persécution et la détention arbitraire des opposants». «Plus jamais une justice qui décide et persécute au gré des vents politiques », a déclaré le président argentin. Son message était accompagné d'une vidéo dans laquelle il est indiqué que, pendant le mandat de son prédécesseur, Mauricio Macri, le pays a été témoin de « graves violations des droits de l'homme » et que « l'état de droit a été systématiquement violé par le application régionale des tactiques de poursuites judiciaires".

Liberté pour Amado Boudou et tous les prisonniers politiques

Une autre lettre publié dimanche dernier demande la liberté de l’ex vice-président de Cristina Kirchner. Elle a été ignée par des ex présidents latinoaméricains (Lula Da Silva, Dilma Roussef, Rafael Correa, Evo Morales, Fernando Lugo, Ernesto Samper, Manuel Zelaya) et plusieurs personnalités politiques, intellectuelles, syndicales et associatives). Voici quelques extraits :

« La persécution politique contre les militants et les dirigeants de l'expérience kirchneriste persiste en Argentine malgré la victoire populaire aux dernières élections. Nous sommes en présence d'une guerre qui se déroule à travers des mesures judiciaires, la fabrication d'informations qui manipule l'opinion publique et la tentative de créer un climat de haine et d'intolérance au sein de la population. C'est une guerre qui, comme on le voit, s'est épanouie sous le gouvernement de Mauricio Macri sous la supervision de plusieurs de ses principaux responsables, dont le ex président lui-même. Les médias hégémoniques et des segments corrompus de l'appareil judiciaire ont généré une stratégie commune qui empoisonne l'atmosphère politique. » La situation d'Amado Boudou témoigne fidèlement de cette stratégie de guerre. « ...condamné à la prison dans un procès dont les anomalies ont été publiquement rapportées par ses propres dirigeants (à la télévision, le témoin clé du procès a reconnu avoir reçu de l'argent pour son témoignage de "repentant") Boudou est aujourd'hui prisonnier à son domicile. La plus haute juridiction nationale a refusé de traiter le recours contre sa condamnation manifestement nulle.

En France

Dans une lettre publiée aujourd’hui dans le journal Pagina12, signée par de personnalités politiques, intellectuelles, militantes, associatives, de France et d’autres pays, l’Assemblée de Citoyens Argentins en France (ACAF) sous le titre « Pas de démocratie avec de prisonniers politiques » déclare :

"Tout au long de son histoire, la construction de la démocratie en Amérique latine a été systématiquement compromise par l'ingérence des intérêts économiques des puissances étrangères et des oligarchies locales. En Argentine, au milieu des années 1970, le terrorisme d'État a éliminé les opposants politiques, laissant un solde de milliers de prisonniers, assassinats et portés disparus. Il a installé des politiques néolibérales et des mécanismes de domination au travers de dettes impayables conduisant à la faillite de l'État en 2001.

Aujourd'hui, on observe de nouvelles stratégies de déstabilisation qui affaiblissent le jeu démocratique, telles que différentes formes de coups d'État - empêchement de Dilma Rousseff au Brésil (2016), coup d'État contre Evo Morales en Bolivie (2019) - et le "lawfare" (ou harcèlement judiciaire), mécanisme de persécution judiciaire des opposants politiques avec la complicité des médias concentrés et leur diffusion massive. Le "lawfare" a été - et est - utilisé dans notre région contre les dirigeants des gouvernements populaires, comme le montrent l'emprisonnement de Lula Da Silva au Brésil (2018), l'interdiction de Rafael Correa en Équateur (2018), et la persécution de la vice-présidente Cristina Fernández de Kirchner et d'anciens membres de son gouvernement en Argentine à partir de 2016.

L’arrivée au pouvoir de Mauricio Macri en 2015 a marqué le début d'un nouveau plan d'endettement de l'Argentine par le biais de prêts non remboursables accordés par des banques privées internationales et par le FMI. Parallèlement, des politiques répressives ont été mises en œuvre, criminalisant la protestation sociale et utilisant la justice à des fins politiques.

Dans son discours inaugural du 10 décembre 2019, le président élu Alberto Fernández a déclamé : "PLUS JAMAIS une justice contaminée par les services de renseignement, les opérateurs judiciaires, les procédures obscures et les lynchages médiatiques". Cependant, un an après son investiture, plusieurs personnalités politiques et militants des mouvements sociaux emprisonnés sous le gouvernement de Mauricio Macri sont toujours en détention.

Le cas de Milagro Sala, dirigeante sociale de l’organisation Tupac Amarú, détenue arbitrairement depuis le 16 janvier 2016 dans la province de Jujuy, est un exemple d'école de l'utilisation du "lawfare". Le gouverneur de Jujuy, Gerardo Morales, a déployé tout l'appareil répressif en ouvrant une procédure entachée de graves irrégularités, dans le seul but de la maintenir en prison et de l'empêcher de participer à la vie politique, l'empêchant ainsi d'occuper son poste de députée du Parlasur (parlement du Mercosur) obtenu au suffrage universel.

Un autre cas emblématique est celui d'Amado Boudou, ancien vice-président de la Nation, dont la condamnation était basée sur un témoin de corruption avéré, et dont la révision du dossier a été rejetée sans explication par la Cour suprême de justice en décembre dernier. En 2009, Boudou a été l'architecte du retour à la nationalisation du système de retraite privatisé dans les années 1990 sous la présidence de Carlos Menen.

Face à un pouvoir politico-médiatico-judiciaire qui répond à des intérêts hégémoniques, et s’en prend ouvertement aux règles du jeu et des institutions démocratiques, l'Assemblée des citoyens argentins en France - ACAF - ainsi que des parlementaires et des représentants politiques, sociaux et syndicaux de différents pays, expriment leur solidarité avec les processus démocratiques en Amérique latine, leur rejet à l’utilisation du droit comme nouvelle arme de domination dans la région, et demandent à l'État argentin de libérer immédiatement les prisonniers politiques.

Liberté pour Milagro Sala et toutes et tous les prisonniers politiques en Argentine

Lettre demandant la libération des prisonniers politiques en Argentine © ACAF, Pagina 12 Lettre demandant la libération des prisonniers politiques en Argentine © ACAF, Pagina 12

 

 

 

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