Lettre ouverte à Emmanuel Macron sur l’extradition d’un tortionnaire

Le collectif des enfants de tortionnaires argentins s’adresse au président de la République en posant des questions au sujet de l’ex policier Mario Sandoval qui vient d'être extradé vers l’Argentine

Buenos Aires, le 16 décembre 2019

Monsieur Emmanuel Macron

Président de la République Française

 

Objet : lettre ouverte au sujet du criminel argentin (naturalisé français) Mario Sandoval

(Traduction de l’espagnol)

Monsieur le Président de la République française,

 Le 15 décembre dernier, après plusieurs années de bataille judiciaire, Mario Sandoval, ex-policier accusé de crimes contre l’humanité et soupçonné d’avoir participé dans plus de cinq cents cas de meurtres, tortures et séquestrations pendant la dictature argentine, a été extradé de Paris vers Buenos Aires.

Tout en nous réjouissant de cet acte de justice, nous regrettons qu’il ait trop tardé à se produire. Aussi, en tant que membres du Collectif « Histoires Désobéissantes. Familles de tortionnaires pour la Mémoire, la Vérité et la Justice », nous adressons-nous à vous, Monsieur le Président, pour vous exprimer notre indignation face à l’accueil que la France et ses institutions ont offert pendant plusieurs années au criminel Sandoval, en lui attribuant même la nationalité française en 1997.

Nous, les membres de ce Collectif, nous avons tous des liens de parenté avec les responsables des crimes contre l’humanité commis pendant les dictatures argentine et chilienne. Dans la position qui est la nôtre, nous sommes conscients que, parmi les facteurs ayant favorisé l’impunité qui a régné et règne encore dans nos pays se trouvent, d’une part, la « normalisation » de ces criminels et leur intégration à la collectivité en occultant leur passé, et d’autre part l’absence d’intervention de la communauté internationale pour mettre un terme à la tyrannie dictatoriale et à ses prolongements après le retour de la démocratie.

À l’encontre des atavismes filiaux et des mandats de silence qu’ils supposent, en tant que membres des familles des tortionnaires, nous nous sommes organisés collectivement afin de faire savoir à la société que les crimes contre l’humanité n’auront pas été ni ne seront commis en notre nom. En dépit des coûts personnels d’un tel geste, nous avons assumé une position éthique en accord avec les droits fondamentaux de l’être humain, et sans ambiguïtés. Avec tout notre respect, nous vous invitons – vous et les instances compétentes – à faire de même, en mettant au clair les nombreuses questions que le cas de Mario Sandoval nous conduit à nous poser au sujet de la France.

Comment le pays des Droits de l’Homme a-t-il pu offrir un poste à un criminel de masse dans un de ses plus prestigieux instituts d’enseignement et de recherche ? Comment a-t-on pu confier à un tel individu la charge de former des jeunes dans une société démocratique ? Comment a-t-il pu organiser un colloque où il n’invitait que des militaires sans que cet événement (heureusement annulé) n’ait pas été précédé de signes avant-coureurs ? Comment cette personne a-t-elle pu diffuser depuis la France des mensonges criminels sur un blog négationniste sans être nullement inquiété par la justice ? Comment celui qui était le directeur de l’Institut de Hautes Études de l’Amérique Latine (IHEAL) à cette époque peut-il prétendre avoir ignoré les agissements passés et actuels du criminel en question – d’autant plus que cet ancien directeur est aujourd’hui Ministre de l’Éducation Nationale de votre pays ? Et, si cette ignorance était avérée, pourquoi ne s’est-il pas exprimé lorsque la vérité a été connue en France pour soutenir les procès en cours contre la personne recrutée sous son mandat ?

Enfin, sachant que lors de l’attribution de la nationalité française à tout citoyen étranger les Services de Renseignement mènent une enquête, on peut s’étonner du fait qu’ils n’aient rien trouvé concernant le passé criminel de ce bourreau. Cela nous paraît d’autant plus inacceptable que la nationalité française est refusée à tant de migrants pour des raisons qui, la plupart du temps, sont sans commune mesure avec les crimes contre l’humanité.

Par respect pour les victimes de ce tortionnaire et pour leurs familles, nous nous permettons donc de vous demander, Monsieur le Président, qu’une enquête soit menée afin d’éclaircir ces différents points, ainsi que ceux qui, sans avoir été pour l’instant prouvés, ont été soulevés par la presse internationale – nous pensons notamment, et entre autres, au rôle qu’aurait joué Sandoval dans l’administration de Nicolas Sarkozy au cours de son mandat.

 En vous remerciant par avance des initiatives que vous prendrez à ce sujet, nous vous adressons l’expression de notre très haute considération,

Collectif Histoires Désobéissantes

Familles de tortionnaires pour la Mémoire, la Vérité et la Justice

 

 

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