Carlos Schmerkin
Conseil en édition, membre du comité éditorial du magazine "Books"
Abonné·e de Mediapart

102 Billets

0 Édition

Billet de blog 20 déc. 2018

En Argentine, deux directeurs de Ford reconnus coupables de crimes contre l'humanité

Pendant qu’en France l’entreprise Ford refuse le plan de reprise et jette ses salariés de l’usine de Blanquefort au chômage, la justice argentine condamne pour la première fois les membres du personnel hiérarchique de Ford Motors Argentina et les considère comme des "participants nécessaires" à l’enlèvement et la disparition de 24 travailleurs.

Carlos Schmerkin
Conseil en édition, membre du comité éditorial du magazine "Books"
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il a été prouvé que les dirigeants et les employés hiérarchiques de Ford avaient collaboré de manière concrète avec les militaires en fournissant de listes avec les photos des délegués syndicaux pour qu'ils puissent être enlèvés. Les tortionnaires pouvaient se déplacer en toute liberté à l'intérieur de l'usine. La Ford a fourni des fourgonnettes avec lesquelles ces travailleurs ont été kidnappés et fourni également des endroits discrets pour y être torturés.

"Il était pleinement reconnu que la société Ford était un complice de la dictature militaire", a déclaré Tomás Ojea Quintana, avocat des travailleurs au procès. Dans la cour du tribunal pénal fédéral n ° 1 de San Martín, des travailleurs, des membres de leur famille, des organisations de défense des droits humains et le public ont célébré le 11 décembre 2018 une condamnation historique: l'ancien directeur de l'usine automobile, Pedro Müller, et l'ancien chef de la sécurité, Hector Sibila, venaient d'être condamnés à 10 et 12 ans de prison pour sa responsabilité dans les crimes de la dictature civico-militaire: les juges les considéraient comme des "participants nécessaires" aux enlèvements et à la torture de 24 délégués syndicaux en 1976. 

Les juges ont ordonné que les condamnés restent assignés à résidence en attendant une sentence ferme. Ils seront alors envoyés dans une prison du Service pénitencier fédéral. Avec les deux civils, le chef du commandement des instituts militaires de Campo de Mayo, Omar Rivero, a également été condamné à 15 ans de prison, accusé d’être le co-auteur des enlèvements et de la torture. 

La décision fut historique. "Cela a montré comment une entreprise a été utilisée afin de mettre toutes ses ressources à la disposition de la chaîne de commandement, contribuant ainsi aux crimes contre l'humanité", a déclaré Elizabeth Gómez Alcorta, avocate plaignante avec Ojea Quintana.

Suite à une décision unanime, les juges Diego Barroetaveña, Osvaldo Facciano et Mario Gambacorta, ont consideré que les dirigeants de Ford Motors Argentina n’étaient pas des complices mais de "participants" au plan systématique d’extermination du terrorisme d’État.

Les trois accusés, Riveros, Müller et Sibila, ont été reconnus coupables des 24 cas de privation illégale de liberté, enlèvement et torture. Les motifs de la décision seront lus le 15 mars de l'année prochaine.  

L’ancien délégué de l’usine de General Pacheco. Carlos Propato, a declaré avec la gorge serrée :  " Je suis très ému, cela à prit beaucoup de temps mais nous l’avons fait, pour les nôtres et pour les 30 000 disparus. »

"Ce fut un long combat. J'avais 35 ans quand ils m'ont kidnappé et aujourd'hui j'en ai 77. Mais on ne lâche rien, on va continuer ", a ajouté Pedro Troiani, un autre ouvrier enlevé et torturé à l'usine. Sur les 24 travailleurs enlevés et torturés, 12 sont morts avant le débat.

Etaient présents dans la salle Nora Cortiñas, mère de la Place de Mai, le journaliste et président du CELS, Horacio Verbitsky, le procureur Felix Crous, Victorio Pulón (Sec. DD.HH CTA), Horacio Pietragalla, député national et petit-fils récupéré par les Grands-Mères de la Place de Mai et l'économiste Victoria Basualdo, chercheuse en matière de complicité des entreprises avec la dictature.

Lorsque les travailleurs, leurs proches et leurs avocats ont quitté le Tribunal, ils ont été accueillis par des applaudissements de la part de militants politiques et défenseurs des droits de l’homme qui n’ont pas réussi à pénétrer dans la salle d’audience. Les juges ont été applaudis lorsqu’ils sont sortis du tribunal.

"Cette sentence est fondamentale et montre que, malgré les besoins du gouvernement d’arrêter ces procès, la mobilisation sociale et la sensibilisation qui existent dans les secteurs de la justice sont également très importantes ", a-t-il déclaré à la presse Horacio Verbitsky, (CELS). 

L'entreprise responsable

Pour Ojea Quintana, les peines constituent un "jalon très important" qui devrait marquer la voie du reste des procès en quête de justice pour la complicité et la participation des entreprises aux crimes de la dictature. "Ce débat visait les individus, les dirigeants et notre prochain objectif est la multinationale,le constructeur automobile Ford lui même. Nous allons explorer les possibilités judiciaires pour que l’entreprise soit jugée car c’est elle qui doit rendre des comptes ", at-il ajouté. 

Pour l'avocat Maximiliano Chichizola, du Secrétariat aux droits de l'homme de la province de Buenos Aires, la sentence reconnaissant la participation criminelle de l'entreprise marque un avant et un après. "Elle reconnaît ce qui s'est passé chez Ford, mais elle sert aussi à démontrer que le plan systématique mis en place par la dictature avait des intérêts économiques et qu'il y avait un bénéficiaire direct, à savoir les grands groupes transnationaux", a-t-il déclaré.

(Extraits traduits d'un article du journal Tiempo Argentino)

https://www.tiempoar.com.ar/nota/sentencia-historica-condenan-a-dos-gerentes-de-ford-por-delitos-de-lesa-humanidad

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Social
Lidl : les syndicalistes dans le viseur
Dans plusieurs directions régionales de l’entreprise, les représentants du personnel perçus comme trop remuants affirment subir des pressions et écoper de multiples sanctions. La justice est saisie.
par Cécile Hautefeuille et Dan Israel
Journal — Social
Conditions de travail : la souffrance à tous les rayons
Le suicide de la responsable du magasin de Lamballe, en septembre, a attiré la lumière sur le mal-être des employés de l’enseigne. Un peu partout en France, à tous les niveaux de l’échelle, les burn-out et les arrêts de travail se multiplient. La hiérarchie est mise en cause.
par Cécile Hautefeuille et Dan Israel
Journal
Fonderies : un secteur en plein marasme
L’usine SAM, dans l’Aveyron, dont la cessation d’activité vient d’être prononcée, rejoint une longue liste de fonderies, sous-traitantes de l’automobile, fermées ou en sursis. Pour les acteurs de la filière, la crise économique et l’essor des moteurs électriques ont bon dos. Ils pointent la responsabilité des constructeurs.
par Cécile Hautefeuille
Journal — Politique
Zemmour : quand le candidat parle, ses militants frappent
À Villepinte comme à Paris, des antifascistes se sont mobilisés pour ne pas laisser le premier meeting d’Éric Zemmour se tenir dans l’indifférence. Dans la salle, plus de 10 000 personnes s’étaient réunies pour l’entendre dérouler ses antiennes haineuses, dans une ambiance violente.
par Mathieu Dejean, Mathilde Goanec et Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
Aimé Césaire : les origines coloniales du fascisme
Quel est le lien entre colonisation et fascisme ? Comme toujours... c'est le capitalisme ! Mais pour bien comprendre leur relation, il faut qu'on discute avec Aimé Césaire.
par Jean-Marc B
Billet d’édition
Dimanche 5 décembre : un déchirement
Retour sur cette mobilisation antifasciste lourde de sens.
par Joseph Siraudeau
Billet de blog
Le fascisme est faible quand le mouvement de classe est fort
Paris s’apprête à manifester contre le candidat fasciste Éric Zemmour, dimanche 5 décembre, à l’appel de la CGT, de Solidaires et de la Jeune Garde Paris. Réflexions sur le rôle moteur, essentiel, que doit jouer le mouvement syndical dans la construction d’un front unitaire antifasciste.
par Guillaume Goutte
Billet de blog
« Pas de plateforme pour le fascisme » et « liberté d’expression »
Alors que commence la campagne présidentielle et que des militants antifascistes se donnent pour projet de perturber ou d’empêcher l’expression publique de l’extrême droite et notamment de la campagne d’Éric Zemmour se multiplient les voix qui tendent à comparer ces pratiques au fascisme et accusent les militants autonomes de « censure », d' « intolérance » voire d’ « antidémocratie »...
par Geoffroy de Lagasnerie