Malaise et mobilisation sociale en Argentine

A la veille du 41ème anniversaire du coup d’état du 24 mars 1976, un ras le bol généralisé déferle dans les rues : grève et mobilisation massive des enseignants, manifestations ouvrières, défilés gigantesques le 8 mars pour la journée internationale de la femme, blocages des rues par les organisations sociales, et grève générale annoncée pour le 6 avril par tous les syndicats.

Le président Mauricio Macri n’en a pas fini avec ses provocations. Il s’attaque aux enseignants qui réclament la tenue annuelle de la Commission Paritaire Nationale (CPN) dont le but est de fixer le même salaire minimum entre toutes les provinces. Les syndicats demandent une augmentation de 35 % du salaire de base, actuellement de 9000 pesos (530 €) afin de récupérer les 45% d’inflation de 2016.

Macri refuse de convoquer la CPN ce qui a provoqué une grève générale les 6 et 7 mars, le 15 et 16 puis le 21 et 22 mars. Des centaines de milliers d’enseignants ont défilé partout dans le pays réclamant une augmentation des salaires comme l’explique Mirta Petrocini, enseignante, dirigeante syndicale : " L'inflation a réellement mis à mal nos salaires. Il était nécessaire que l'on discute. Mais nous n'avons obtenu aucune véritable réponse depuis début février, lorsque nous avions clairement expliqué qu'aucun proffesseur ne pouvait vivre sous le seuil de pauvreté. Les propositions qui nous ont été faites ne sont pas acceptables, car elles ne répondent pas à la perte de pouvoir d'achat consécutive aux augmentations des tarifs des transports, des aliments, etc."

Les provocations du président argentin envers les enseignants sont multiples. Il les accuse de priver de cours des millions d’élèves. Sur son compte twitter il a publié une photo de la ville d’Hiroshima dévastée avec un professeur dictant cours aux élèves, suivi de la phrase : « Pour qu’un pays puisse se relever, l’école ne doit jamais s’arrêter ». Dans un brillant article, Horacio González, ancien directeur de la Bibliothèque Nationale Argentine remarque : « L’irresponsabilité d'un gouvernement obtus, incompétent et désespéré peut se résumer dans cette image d'Hiroshima. En utilisant des allégories d’une manière stupide, Macri montre les enseignants japonais comme des briseurs de grève. Ils étaient en réalité des représentants d'un grand acte éducatif de témoignage et de survie. »

Mardi 21, lors d’une conférence de presse, Mauricio Macri a declaré : « Il s’agit d’un problème de fond : la terrible inégalité entre celui qui peut aller dans une école privée par rapport à celui qui tombe sur l'école publique ». L'utilisation du verbe « tomber » a provoqué la réaction des personnalités politiques et intellectuelles, des syndicats d'enseignants et des centaines de réactions dans les réseaux sociaux l’accusant de dénigrer l’enseignement publique.

L’image du président Macri ne cesse de se dégrader. Dans un récent sondage, 40% de personnes questionnés approuvent son action et seulement 27% considèrent que la situation du pays va s’améliorer. On est loin des 58% des opinions positives de novembre 2016.  Cela s’explique par le rejet croissant de l’équipe gouvernementale, mêlée aux affaires de blanchiment d’argent dans les paradis fiscaux du “Panamá papers ». Le président Macri lui-même est poursuivi pour trafic d’influence et négociations incompatibles avec sa fonction, en acceptant d’abandonner la dette de plusieurs millions que le groupe entrepreneurial de la famille Macri doit à la poste argentine, ou encore le récent scandale de la concession donnée à la compagnie aérienne Avianca suite à des conflits d’intérêts.

La dégradation économique et sociale provoquée par les mesures anti populaires durant ces quinze mois motive également cette perception négative. La liste est longue :

- Dévaluation du peso de 40%, endettement faramineux (plus de 52 milliards de dollars en quelques mois) après avoir accepté de payer les fonds vautour, augmentation des tarifs de l’énergie (entre 400 et 1000 %), licenciements massifs, inflation annuelle de 45% , 1,5 millions de nouvelles personnes jetées dans la pauvreté en moins d’un an.

- Un vaste plan répressif s’est mis en place dès le début de son mandat : incarcération arbitraire des dirigeants sociaux (Milagro Sala, membres de Tupac Amaru, Jujuy), répression contre les Mapuches en Patagonie, attaques contre des permanences et des journaux de l’opposition avec la complicité de la police, nouvelle loi sur l’immigration durcissant les conditions d’entrée et facilitant les expulsions, "dérapage" policier lors de manifestations (6 militantes féministes brutalisées le 8/03), menaces de mort sur des dirigeants syndicaux encouragées par le discours de Macri, etc. La persécution politique est monnaie courante dans les instances publiques et privés. Le harcèlement médiatique et juridique de l’ex présidente Cristina Kirchner depuis plus d’un an est sans précèdent en Argentine. Un air de revanchisme politique plane lors de chaque accusation dont elle est l’objet.

- La droite néo-libérale qui gouverne l’Argentine depuis décembre 2015 est pressée de réécrire l’histoire : une vague de propos négationnistes relayée par différents fonctionnaires et membres du gouvernement est la marque de naissance de ce gouvernement dirigé par une « PDGcratie » qui vante ses capacités à gérer le pays comme une entreprise. Cette droite met en question le nombre des disparus, coupe les budgets de lieus de Mémoire, décrète la destruction des archives historiques, certains couvrant la période de la dictature, encourage la prison domiciliaire de militaires condamnés à perpétuité dans de prisons de droit commun, ce qui autorise quelques juges à repousser les procès des tortionnaires en cours comme celui de l’ESMA (ex école de la marine).

Le 23 janvier le président Macri a essayé de déclarer mobile le jour férié du 24 mars, « Jour National pour la Mémoire, la Vérité et la justice ». Devant l’impressionnante réaction des associations de défense des Droits de l'Homme et des personnalités politiques de tous bords il a dû reculer par un nouveau décret du 1er février. Ce vendredi 24 mars une vaste mobilisation populaire se prépare pour commémorer cette date de triste mémoire et montrer à cette droite récalcitrante qu’on ne peut pas s’attaquer impunément aux symboles de la lutte contre la barbarie.

 

 

Pour information :

Plusieurs associations argentines, latino-américaines et françaises appellent à un rassemblement ce vendredi 24 mars. 18h : devant la plaque commémorant les disparus, située à l’intérieur de l’ambassade argentine, 6 rue Cimarosa. 18h30 : à l’angle de l’avenue Kléber et rue Cimarosa (prises de parole et hommage aux victimes du terrorisme d’état)

https://www.facebook.com/Assembleedecitoyensargentinsenfrance/

  

 

 

 

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