Horacio González, un intellectuel lumineux vient de s’éteindre

L’écrivain, sociologue et ancien directeur de la Bibliothèque Nationale Argentine est décédé hier, mardi 22 juin, à l'âge de 77 ans, des suites d'une infection nosocomiale après avoir vaincu le coronavirus.

L’Argentine pleure la disparition d’un grand. Une explosion de messages furent publiés sur les réseaux sociaux lorsque la nouvelle fut annoncée par un proche. Intellectuels, artistes, écrivains, politiques, le président Alberto Fernandez et la vice-présidente Cristina Kirchner, ont twitté sans discontinuité depuis 16h en Argentine (21h en France). Les journaux argentins ont publié plusieurs articles d’opinion sur celui qui demeure l’un de plus grands penseurs d’Argentine.

J’ai eu la chance de le connaître tardivement et d’écouter ses brillantes interventions en France et en Argentine lors de colloques ou assemblées, de me plonger dans ses livres et ses innombrables articles, lucides et profonds. J’ai aussi eu la chance de collaborer avec lui en 2012 en réalisant la mise en page de l’édition française du livre de Paul Groussac, « Les Îles Malouines, nouvel exposé d’un vieux litige », préfacé par Horacio González et Patrice Vermeren (Editions de l’Harmattan). Paul Groussac fut le premier directeur de la Bibliothèque Nationale argentine.

Lorsque Médiapart publie en 2016 un article du journaliste Philippe Riès accusant Horacio González de « dénigrer » Alberto Manguel, nommé par M. Macri comme nouveau directeur de la Bibliothèque Nationale, j’ai alerté Horacio en lui proposant de publier sur mon blog sa réponse.  Lire ici

Plusieurs articles parurent ce matin dans les journaux argentins. Les auteurs ont été des compagnons de route, des amis proches, des collègues, des disciples. J’ai décidé de traduire et partager un florilège d’extraits qui m’ont touché et qui expriment la douleur et le chagrin de cette tragique disparition.

Horacio González © Diario El Día Horacio González © Diario El Día

Eduardo Jozami (Ecrivain, journaliste, militant des Droits humains)

« Une peine qui s’approfondira avec les jours car son absence sera insupportable. Pendant plus de 50 ans, il a été une référence intellectuelle incontournable. Horacio a repris tous les grands thèmes de la tradition nationale, mais a rejeté les regards des répétiteurs de slogans. Péroniste de ceux qui lisaient Perón, son admiration pour Borges était notable et il entretenait un rapport de plus en plus riche avec la pensée de gauche. Loin de tout éclectisme, il trouvait toujours des explications originales...A l'Université il laissa une multitude de disciples. Ses cours étaient toujours différents et défiaient toutes les conventions académiques. Il a fait de la Bibliothèque nationale un laboratoire de réflexion ainsi qu’un espace privilégié pour contribuer à l'expérience du kichnérisme. Notre travail au Centre Haroldo Conti lui doit beaucoup. »

https://www.pagina12.com.ar/349906-mi-adios-a-horacio

Maria Pía Lopez (Sociologue, écrivaine)

« Il était l'intellectuel le plus puissant de ces terres, l'écrivain de précieux ouvrages et le fonctionnaire le plus audacieux à diriger une institution publique. C'était l'imagination politique, capable d'ouvrir, sans cesse, des possibilités pour nous tous. Comment penser à lui en son absence, à lui qui était toute présence ? Je ne peux imaginer ce pays sans la parole d'Horacio. »

https://www.pagina12.com.ar/349982-horacio-gonzalez-el-conjurado

Ricardo Forster (Philosophe et historien)

« Peut-être que le dernier des grands intellectuels argentins part avec Horacio González. Quelqu'un qui a su allier la passion politique, la soif d'émancipation et d'égalité, la culture de l'amitié bâtie comme s'il s'agissait d'une tour de Babel dans laquelle toutes les idées et toutes les langues se mêlent volontiers, et qui a été l'infatigable professeur de nobles causes destinées à galoper sans destination ni garantie de succès. Avec Horacio González, une grande partie de notre monde s'en va. Sans sa parole, sans son écriture, le temps devient plus sombre et plus indéchiffrable. 

https://www.pagina12.com.ar/349987-como-escribir-sobre-horacio-gonzalez

Mario Wainfeld (journaliste)

« Une seule personne a su être plus profonde, engageante et unique que l'écriture d'Horacio González : c'était Horacio González qui parlait. Il levait les yeux, comme s'il cherchait l'inspiration qui lui restait, joignait les mains, souriait avec une franchise assidue. Il a pris ses publics (dans les salles de classe, les événements, les cafés, les lieux plus pompeux, dans la rue) comme une Shéhérazade nationale et populaire…L'intellectuel-militant-essayiste-enseignant aimait l'Argentine en couleurs, d'une manière orageuse et passionnée. Il l'a peinte tel quelle, sans fausse piété, sans slogans ni dissimulation. C'était un patriote sans chauvinisme ni excès. Il fit taire les sceptiques : il fut un grand directeur de la Bibliothèque nationale, transformée en foyer de culture, de controverse, de diversité. Il a éclaté de rire en se voyant dans ce rôle mais il ne l'a pas pris à la légère.

Il s'est battu pendant des semaines, avec la force qui le caractérisait. Liliana Herrero, la compagne qu'il méritait, sa compagne depuis des décennies, une autre Argentine exceptionnelle, créative et sublime, l'a veillé au plus près dans cette atroce pandémie. À elle, à sa famille, à des centaines de personnes connues pour être ses disciples, un gros câlin.A toi, Horacio, référence, compagnon et ami, j'espère t'avoir transmis dans la vie ce que j'écris maintenant avec une douleur que je ne sais comment l’exprimer. »

https://www.pagina12.com.ar/349961-horacio-gonzalez-el-ultimo-romantico-nacional-popular

Eléments biographiques de Horacio González

Né à Buenos Aires en 1944, Horacio Luis González fut sociologue, enseignant et essayiste. Il a dirigé entre 2005 et 2015 la Bibliothèque Nationale Mariano Moreno de Buenos Aires. Il a été l'un des professeurs qui ont crée les Chaires Nationales, entre 1968 et 1972 à la Faculté de philosophie et lettres de l'Université de Buenos Aires, dans le cadre de la carrière de sociologie, un mouvement de résistance à la dictature militaire. Il a obtenu sa maîtrise en sociologie à l’Université de Buenos Aires en 1970 et son doctorat en sciences sociales à l’Université de Sao Paolo, Brésil, en 1992. Depuis 1968, il a été professeur à l’Université de Buenos Aires et de Rosario, ainsi qu’à la Faculté libre de Rosario. En 2004, il reçoit le Prix Konex pour son apport aux lettres argentines. En 2008, Horacio González fut l'un des fondateurs de « Carta Abierta », un groupe d'intellectuels qui soutenaient le gouvernement de Cristina Kirchner et qui s’est dissout en décembre 2019. La dissolution de ce mouvement est intervenue deux jours avant qu'Alberto Fernández ne prête serment en tant que président. Horacio González a toujours maintenu une position critique vis-à-vis du gouvernement de Mauricio Macri. Il avait été nommé en 2019 directeur de l'éditoriale Fondo de Cultura Económica, poste qu'il avait occupé jusqu'à son décés le 22 juin 2021.

Horacio González a publié de nombreux essais sur la culture et la société: Arlt : política y locura (1996) ; Retórica y locura. Para una teoría de la cultura argentina (2003); Perón: reflejos de una vida (2007); Paul Groussac: La lengua emigrada (2007); Las hojas de la memoria. Un siglo y medio de periodismo obrero y social (2007); Genealogías. Violencia y trabajo en la historia argentina (2011); Las redacciones cautivas (2015); Ecos alemanes en la historia argentina (2015); Tomar las armas (2016); Traducciones malditas - La experiencia de la imagen en Marx, Merlau-Ponty y Foucault (2017); Manuel Ugarte - Modernismo y latinoamericanismo. (2017); Saberes de pasillo - Universidad y conocimiento libre  (2018); La Argentina manuscrita - Cautivas, malones e intelectuales (2018).

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