Argentine: quarante ans après

Pendant que Barak Obama et son épouse dansent le tango à Buenos Aires, l’Argentine se prépare à commémorer le 40 ème anniversaire du coup d’état du 24 mars 1976. Le terrorisme d’état instauré par les militaires argentins jusqu’en 1983 fut la dictature la plus sanglante de toute son histoire.

Le bilan est lourd : dix mil prisonniers politiques, trente mille disparus, cinq cent bébés volés et toute une population soumise à la terreur quotidienne des groupes militaires en civil débarquant chez les gens, armées jusqu’aux dents, les menaçant pour qu’ils dénoncent un proche ou en les séquestrant.

Pendant sept ans les militaires ont imposé une politique économique dévastatrice pour le pays, notamment pour les plus défavorisés car le coup d’état bénéficiait de l’appui non seulement de la classe dominante et des principaux médias mais aussi de la plupart des partis politiques de l’époque. La dette extérieure est passé de 8 à 43 milliards de dollars et un pan significatif des PME a disparu au profit des importations

Depuis 1977 les Mères et les Grands-Mères de la Place de Mai ainsi que l’ensemble des organisations de défense de Droits de l’Homme n’ont cessé de réclamer l’apparition en vie des disparus et la restitution des bébés volés. Elles ont mené une lutte acharnée, bravant la police et les militaires lors des rondes autour de la place de Mai. Deux sœurs françaises, Alice Domon et Léonie Duquet ont été séquestrées, torturées et jetées vivantes à la mer comme des milliers d’autres prisonniers, notamment ceux détenus à la tristement célèbre ESMA et dans d’autres camps clandestins de détention (plus de 360).

Le retour à la démocratie en 1983 a permis de juger et condamner cinq des neuf commandants de la junte dirigée par Videla, Massera et Agosti. Malheureusement lorsque la justice a voulu s’attaquer aux cadres moyens de l’armée, un soulèvement militaire a obligé le président Raúl Alfonsin à décréter les lois de « Point final » et d’« Obéissance due » en 1987. Puis le président Carlos Menem (1989-1999) a rapidement amnistié les militaires condamnés.

Après la crise économique qui éclate en décembre 2001, Nestor Kirchner est élu président en 2003. La Chambre des députés annule les lois dites d’amnistie et en juin 2005 la Cour Suprême déclare inconstitutionnelles les lois de « Point final » et de « Obéissance due » en les abrogeant définitivement. Les procès recommencent alors et à ce jour ont été prononcé 669 condamnations, 62 absolutions sur les 2354 accusés ; 255 parmi les accusés sont morts sans avoir été condamnés. (Source : Procureur Général de Crimes contre l’humanité). Il faut ajouter à ce bilan les 119 « bébés », aujourd’hui adultes, qui ont récupéré leur identité grâce à la lutte des Grands-Mères de la Place de Mai et la création du CONADI (Commission nationale pour le droit à l’identité).

Les organisations de Défense de Droits de l’Homme qui ont œuvré pour que la lutte pour la Mémoire, la Vérité et la Justice devienne une politique d’Etat craignent un recul, voir l’abandon des procès par le nouveau gouvernement de Mauricio Macri qui disait avant d’être élu que les Droits de l’Homme est « une affaire bidon qui doit cesser » (« hay que terminar con el curro de los derechos humanos »). Les cent premiers jours de son mandat illustrent clairement son orientation : dévaluation de 40% du peso, répression de toute manifestation, licenciements massifs dans le public et le privé (108 000 en trois mois) et capitulation face au fonds "vautour".

 Y a-t-il un risque aujourd’hui des nouveaux coups d’état militaires dans les pays d’Amérique Latine ? Très faible car les classes dominantes et les monopoles financiers n’ont nul besoin des tanks pour récupérer le terrain perdu grâce aux politiques menés par des gouvernements progressistes. La complicité de certains juges, voir des membres de la Cour Suprême et surtout des monopoles médiatiques suffissent pour déstabiliser n’importe quel gouvernement démocratique qui essaye tant bien que mal de mener une politique de justice sociale et d’indépendance économique.

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