Un décret sur la défense nationale suscite un tollé en Argentine

Le président Mauricio Macri a annoncé lundi 23 juillet un changement dans la politique de défense nationale en incluant la «collaboration» des trois forces armées dans les tâches de «sécurité intérieure», ce qui est actuellement interdit par la loi 23 554 adoptée en 1988 durant la présidence de Raul Alfonsín.

Dans un hangar de la caserne de Campo de Mayo, flanqué de Oscar Aguad, ministre de la Défense, et de responsables militaires, Mauricio Macri, dans un passage clé de son discours a souligné « qu’il est important que les forces armées puissent collaborer avec la sécurité intérieure, principalement en fournissant un soutien logistique dans la zone frontalière et en intervenant face à des événements stratégiques". Il a également parlé de la garde et de la protection des «objectifs tels que les centrales hydroélectriques », actuellement sous la responsabilité des effectifs de la Gendarmerie dépendants du Ministère de la Sécurité. L'annonce a suscité la réaction immédiate de l'opposition et des organisations de défense des droits de l'homme, qui ont souligné l’illégalité du décret et que son contenu était contraire au consensus existant depuis le retour de la démocratie sur la nécessité de ne pas mélanger la politique de sécurité et celle de la défense.

Macri dans un hangar de l'armée © Misionesonline Macri dans un hangar de l'armée © Misionesonline

Dans son discours le président a estimé que "les forces armées doivent avoir des salaires adéquats et un service de santé de qualité pour eux et leur familles". Il fut écouté avec attention par le chef d'état-major des forces armées, le lieutenant-général Bari del Valle Sosa, et les chefs de l'armée, de la marine et de l'aviation, assis dans les premières rangées . Macri sort d'un affrontement récent avec les forces armées, après que le ministre Oscar Aguad ait annoncé que l'augmentation des salaires pour cette année serait de 8%. La colère militaire a été si grande que le défilé prévu pour célébrer le 9 juillet (jour de l’indépendance), fut suspendu. Macri a dû annoncer alors une augmentation de 20% et son ministre de la Défense a du avouer que cela avait été une erreur de sa part afin de calmer la gronde des militaires.

Dès les premiers mois de son mandat, Macri a exprimé son intention de donner un nouveau rôle aux forces armées, suivant les prémisses de la doctrine provenant du Commandement Sud des États-Unis, concernant les «nouvelles menaces» afin que les militaires puissent se consacrer à la lutte contre le trafic de drogue et le terrorisme. Les organisations des droits de l'homme et les spécialistes de questions de sécurité intérieure ont souligné que les expériences de la Colombie et du Mexique - ou les forces armées étaient intervenus contre les narcotrafiquants - avaient été très mauvaises et que, dans le cas de l'Argentine, la situation était plus compliquée en raison de la tragique expérience de la dernière dictature militaire.

Paru mardi 24 juillet dans le bulletin officiel argentin, le décret 683/2018 modifie le décret 727 de 2006, signé pendant la présidence de Néstor Kirchner avec Nilda Garré comme ministre de la Défense, qui réglemente la loi de Défense et limite l'action militaire à l'agression extérieure par un autre État.

Selon les organisations des droits de l'homme qui travaillent sur ces questions, comme le CELS, « derrière les paradigmes des «nouvelles menaces» promues par les États-Unis, l’implication des militaires dans la sécurité intérieure permettra une plus grande répression de la protestation sociale et l'utilisation de renseignements militaires pour les tâches d'espionnage interne. »

Felipe Solá, ancien gouverneur de la province de Buenos Aires a déclaré à la presse « qu’il est inconvenant pour un pays qui a eu un parti militaire, que les forces armées soient chargées de la sécurité intérieure. Si nous devons abroger les lois qu’elles soient traitées au Congrès ".

Carlos Pisoni, de l’association HIJOS, a déclaré que « c’est une mauvaise nouvelle qui nous ramène au pire moment de l’histoire argentine" et a assuré que "en tant qu’enfant de disparus, imaginer que les militaires seront en mesure de faire les tâches qu'ils ont réalisé pendant la dictature me donne des frissons."

"Ils veulent avoir les forces armées sous la main afin de réprimer la protestation sociale qui va se multiplier pour faire face à l'ajustement sévère exigé par le FMI ", a déclaré le député Nicolás del Caño (FIT-PTS), alors que Gabriel Solano (FIT-PO) a associé le nouveau décret au «plan répressif conçu par le Pentagone».

Par un communiqué, les députés kirchneristes (opposition) ont indiqué que "introduire les forces armées en questions de sécurité intérieure nécessite la modification de trois lois pyramidales de la démocratie argentine: la défense, la sécurité intérieure et le renseignement. Sans cela, ce serait illégal. Nous demandons donc que le débat passe par le Congrès de la Nation".

Ce décret ne fait qu’augmenter la gronde des argentins qui s’amplifie depuis décembre 2017 motivée essentiellement par :

- l’accord avec le FMI pour un prêt de 50 milliards de dollars en échange d’un plan d’austérité très dur ce qui a motivé une manifestation monstre le 9 juillet,

- le licenciement intempestif et sans motif de 357 journalistes de l’agence officielle d’information TELAM,

- la dégradation sociale et l’augmentation de la pauvreté dû à l’inflation galopante que Macri est incapable de contrôler,

- les propos anti-avortement de certains membres de la coalition gouvernementale Cambiemos, entre autres, de la vice-présidente Gabriela Michetti et de la deputée Elisa Carrio. La loi adoptée par la Chambre des députés doit être traitée le 8 août par le Sénat.

L’image de Macri et Maria Eugenia Vidal est particulièrement affaiblie par la découverte d’une fraude de grande ampleur lors des campagnes électorales de 2015 et 2017 (voir mon post du 17/07) https://blogs.mediapart.fr/carlos-schmerkin/blog/160718/la-decouverte-d-une-fraude-electorale-eclabousse-la-gouverneure-de-buenos-aires

Les organismes de défense de droits de l’Homme argentins appellent à un grand rassemblement ce jeudi 26 juillet face au Ministère de la Défense avec le mot d’ordre : « Plus jamais des forces armées répressives en Argentine »

 

 

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