A 45 ans du dernier coup d’État en Argentine, « Plantar Memoria»

Le 24 mars 1976, la dernière dictature la plus sanglante de l’histoire argentine, installa le terrorisme d’État. Les organisations de défense de Droits humains, faute de pouvoir remplir les rues comme d’autres années à cause de la pandémie, ont appelé à commémorer cette date en plantant des arbres en souvenir des 30 000 disparus.

Quand l’Argentine se met à planter des arbres

Lita Boitano plantant un arbre à l'ex ESMA Lita Boitano plantant un arbre à l'ex ESMA
A l’ancienne ESMA (Ecole de mécanique de la Marine), le plus grand centre clandestin d’extermination, Lita Boitano, présidente de « Familles des disparus pour raisons politiques », Taty Almeida (Mères de la Place de Mai), des ministres du gouvernement, d'anciens détenus et des petits-enfants récupérés, ont tous souligné la resignification de cet espace de mémoire. 

La consigne était de planter 30 mille arbres pour les 30 mille disparus, dans l'ancienne ESMA, mais aussi dans toutes les maisons, écoles, syndicats et clubs. «Défiler sur la place de Mai était et sera toujours notre objectif, mais la consigne «Plantons la mémoire » a eu une telle force, s'est tellement répandue dans la société que je n'ai jamais senti mes enfants aussi proches », explique Lita Boitano (91 ans), quelques minutes avant de planter, de ses propres mains, l'un des arbres qui, pour toujours, habitera le centre qui a englouti et fait disparaître son fils en 1976.

Le président Alberto Fernández a exhorté les Argentins à garder la mémoire vivante, lors d'un hommage aux travailleurs détenus et

Sacs mortuaires, Palais présidentiel © Alejandro Pagni, AFP Sacs mortuaires, Palais présidentiel © Alejandro Pagni, AFP
disparus pendant la dictature. « Je demande à tous que chaque 24 mars, nous nous souvenions avec force de l'horreur que nous avons vécue ». « Beaucoup veulent que l'oubli nous gagne », a prévenu le président. «  Mais le 24 mars 1976, il y a eu une rupture morale dans la société argentine que nous ne devons jamais cesser de répudier », a-t-il souligné. Le président fait alors allusion à la marche de l'opposition fin février 2021 pendant laquelle des sacs mortuaires prétendant contenir des cadavres et portant les noms de défenseurs des droits humains et de dirigeants politiques, furent installés devant le Palais présidentiel. 

La jeunesse prend la relève

Toute la jeunesse argentine née en démocratie qui s'engage dans le combat contre la pauvreté et la faim, contre les féminicides et pour l'avortement "libre, sûr et gratuit" récemment adopté, n'a pas manqué ce rendez-vous avec la mémoire.

Ce 24 mars des jeunes ont installé des photos de disparus sur la Place de Mai, en respectant les gestes barrière. Ce même lieu emblématique où depuis le 30 avril 1977, les mères ont organisé sans relâche des rondes tous les jeudis autour de la Pyramide de Mai, réclamant leurs enfants disparus. Cette jeunesse qui reprend le flambeau a participée ce jour là à beaucoup d’événements et était très présente sur les réseaux sociaux.

Une lettre émouvante de ma nièce, née quatre ans après la fin de la dictature.

Publiée sur les réseaux sociaux, voici la traduction:

"Dans notre histoire la plus proche, comme dans les mythes les plus anciens, les démons les plus sinistres sont arrivés un jour, cherchant à semer l'horreur dans nos cœurs. Et non, il n'y avait ni deux adversaires ni deux démons, c'était seulement le terrorisme d'État : une grande blessure a été ouverte.

Les crimes contre l'humanité ont été pensés, calculés, planifiés. Toutes les ressources de notre pays ont été utilisées par les militaires "chargés" de mettre en place des stratégies d'extermination. Tortures physiques et psychologiques, meurtres, disparitions, enlèvements de bébés, démembrement de familles, exil, centres clandestins d’internement, cris désespérés, couloirs sombres, douleur, peur et solitude.

Avec leur terreur et leur violence, ils ont essayé d'écraser la lutte et l'espoir de créer un monde meilleur, de bâillonner l’idéologie et la solidarité, de persécuter l'art, la rébellion, le courage de la jeunesse. Il ont voulu effacer les nouvelles idées permettant que la vie nous englobe toutes et tous et que elle ne soit pas un délire impitoyable d'inégalité, de faim, d'injustice, d'ignorance, d'égoïsme et de désolation. Ils ont voulu détruire toute altérité, tuer, contrôler, soumettre, arracher, éliminer, séparer, anéantir.

Aujourd'hui, offrons notre étreinte, notre gratitude et notre profonde reconnaissance aux plus grandes déesses de cette véritable histoire: les Mères et les grands-Mères de la Place de Mai qui, avec leurs foulards blancs de courage, de noblesse et de force sans pareil, continuent de provoquer des frissons d'admiration dans nos corps et des larmes d'émotion pour lesquelles les mots ne suffisent pas. Et aussi à chaque jeune, chaque femme, chaque homme, chaque enfant qui a offert son corps au combat et qui a donné son sang, son âme et sa vie.

Pour Ana, la mère de mon frère aîné, disparue ; pour lui qui, à 3 ans assistait à l’enlèvement de sa mère. Pour mon oncle, emprisonné et exilé. Pour mon cousin, exilé. Pour ma tante séquestrée, torturée et exilée. Pour mes parents, militants infatigables, qui ont eu la chance de voir leur vie préservée et qui malgré toutes les contraintes nous ont rempli d'amour. Pour tous leurs amis et camarades qui ne sont plus là."

Solana Gómez.

En France

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Le 23 mars, la Assemblée de Citoyens Argentins en France (ACAF), lors de la session inaugurale de sa librairie, a organisé une rencontre virtuelle en commémoration du 45ème anniversaire du coup d'Etat. « Histoires de témoignages, fiction littéraire, poèmes, peintures… constituent divers affluents qui contribuent au processus historique de reconstruction de la mémoire ». Représentés par six livres, les auteurs, - citoyens argentins résidant en France, en Suisse et en Argentine -, ont raconté leur expérience d'écriture, leurs souvenirs du jour fatidique du coup d'Etat, et ont exprimé leur sentiment sur les répercussions du livre présenté. Une rencontre riche en émotions. Voir la vidéo ici

Les représentantes de HIJOS-Paris ont arrosé l’arbre que la présidente des Grand-mères de la Place de Mai, Estela Carlotto, avait planté en 2007 lors de l’inauguration du Jardin de Mères et Grand-mères de la Place de Mai dans le 15ème arrondissement de Paris.

HIJOS-Paris dans les jardin de Mères et Grand-mères de la Place de Mai © HIJOS-Paris HIJOS-Paris dans les jardin de Mères et Grand-mères de la Place de Mai © HIJOS-Paris

Dans le cadre de la Journée Nationale de la Mémoire pour la Vérité et la Justice, l'Ambassade de la République Argentine en France a rejoint la campagne "Nous plantons de la Mémoire" ("Plantamos Memoria"). L'Ambassadeur Leonardo Costantino a planté un arbre dans le jardin du Siège Diplomatique qui commémore les 30.000 disparus et les victimes du terrorisme d'État.

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