Cette habitude de tuer

Quelques jours avant la réunion du G20 à Buenos Aires, la police argentine continue de tuer, attisée par les propos de la Ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich. Ce texte de l’ancien juge Carlos Rozanski dénonce avec vigueur l’escalade répressive du gouvernement Macri.

Le régime actuel est un bateau qui avance et le président tient le gouvernail avec l'énergie qu'il déclame, sans qu’aucun vent, ouragan ou tempête ne fasse trembler son pouls. C’est que ni Macri ni ses partenaires et ses tueurs à gages n’ont jamais pensé à changer de cap. Ce qui se passe c’est que de nombreux politiciens, peut-être désorientés, pensent que ce gouvernement est en échec total. Ils ont tort car Cambiemos (alliance gouvernementale) n’a jamais consideré la politique comme un outil permettant chaque jour plus de droits et de bien-être, moins de souffrances et de pauvreté. Ceux qui prennent aujourd'hui les décisions n’y ont même pas songé. 

Appartenant au secteur de la société qui concentre le plus de richesses, ils n’ont d’espoir que d’augmenter leur fortune et c’est pour cela qu’ils on été formés. Bien sûr, pas dans les écoles publiques du Grand Buenos Aires ni dans le nord argentin de Milagro Sala ou la Patagonie de Santiago Maldonado; mais bien dans ces écoles coûteuses où, comme le dit si bien le président de la nation, « le harcèlement est facteur de réussite ». Depuis 2013, l’Unesco a institué le 2 mai comme la Journée mondiale contre le « Buylling », ou harcèlement physique ou psychologique auquel est soumis un élève à plusieurs reprises par ses camarades de classe; une pratique désastreuse subie par des milliers de scolaires à travers le monde. Il est bon de rappeler que le 2 novembre 2017 Mauricio Macri a déclaré publiquement qu’à son école (le cardinal Newman) la pratique du "Bullyng" était répandue.  Il a d’ailleurs ajouté que "cela aide à former la personnalité (sic)". Et c’est celui qui occupe la plus haute fonction politique de notre pays qui l’affirme. A la tête du pouvoir, avec ses compagnons de route locaux et ses partenaires étrangers, ils ont compromis la santé, la vie, l'éducation et le patrimoine de plusieurs générations d'Argentins. Les dettes impossibles à payer seront échangées pendant des décennies contre les ressources industrielles, éducatives, de santé, de retraite ainsi que les ressources naturelles de notre pays. Rien ne sera pareil pour ceux qui, en plus de leur travail, ont perdu espoir pour leurs enfants et leurs petits-enfants. Et là, dans le ventre vide de chaque enfant victime de ce véritable plan d’extermination, il y a la douleur; douleur qui se multiplie avec chaque licenciement, chaque coup, chaque balle.

Il y a quelques jours, Rodolfo Orellana, militant de la Confédération des travailleurs de l'économie populaire (CTEP), a été tué par un tir ayant traversé l'omoplate et ressorti par son visage. Le crime a été commis lors de la répression policière contre une centaine de familles tentant de prendre possession de terres dans la région de Puente 12, dans la commune de La Matanza. Une fois de plus la douleur infinie des cinq fils de Rodolfo, la terreur pour des centaines de familles à la recherche d’un toit, comme pour de millions d’habitants argentins et étrangers qui se rêvaient en tant qu’êtres humains il y a trois ans. Tuer par un tir dans le dos est devenu la coutume du gouvernement argentin. Le corps précédemment disparu de Santiago Maldonado, flottant dans la rivière Chubut, ou ceux de Rafael Nahuel, de Pablo Kukoc et de nombreux autres cadavres de victimes tuées de la même façon en témoignent de manière dramatique. Lorsque ces tragédies sont étrangement banalisées et que le président de la nation félicite et promet assistance à ceux qui sont poursuivis pour ces crimes horribles, tout est en danger. J’ai à l’esprit Miguel de Unamuno, recteur de l’Université de Salamanque, quand en 1936, horrifié par le cri du général fasciste Millan Astray: «À bas l’intelligence! Vive la mort! a répondu durement au militaire dans l'auditorium de la célèbre université, ce qui lui a coûté son poste, la détérioration de son état de santé et son décès peu après.

Notre pays a subi plusieurs dictatures, la dernière, génocidaire. C’est toutefois dans cette région qu’elle a duré le moins longtemps, grâce à la résistance d’un peuple qui n’a jamais toléré la barbarie et a fait face aux tyrans, accompagné des Mères, des Grand-mères et des enfants de disparus en exaltant la vie. Aujourd'hui, lorsqu’on prétend exalter la mort, il ne suffit pas d’accuser le « bullyng », comme étant la cause du manque de sensibilité face à l'injustice et à ceux qui félicitent un meurtrier. La faute en revient au système pervers mettant en œuvre un modèle économique brutal qui appauvrit des millions d'habitants pour en enrichir quelques-uns. Ces quelques-uns paieront pour leurs crimes quand les gens, comme ils l'ont toujours fait, réussiront à transformer en réalité le mot d’ordre « se va a acabar esa costumbre de matar » (on va en finir avec cette habitude de tuer).

Carlos Rozanski

(Paru dans Página 12, le 27/11/2018)

 

Le juge Carlos Rozanski était président du Tribunal pénal fédéral (TOF n °1) de La Plata, qui depuis 2006 (sous la présidence de Néstor Kirchner) avait en charge les procès pour crimes contre l'humanité commis lors de la dernière dictature militaire. Il a condamné l'ancien directeur des enquêtes de la police de Buenos Aires, Miguel Etchecolatz, à la réclusion à perpétuité et l'ancien aumônier de cette force, Christian von Wernich ainsi que l'ancien ministre du gouvernement de la province de Buenos Aires, Jaime Lamont Smart. Carlos Rozanski a du démissionner en novembre 2016 suite à des pressions du gouvernement de Macri.

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