Argentine: le difficile confinement dans les quartiers pauvres

Décrété le 20 mars par le président Alberto Fernández, le confinement total - le premier en Amérique Latine - a démarré avec 158 cas déclarés et trois morts. Le premier décès - un homme de 64 ans - survenu à Buenos Aires le 3 mars, venait d’arriver de France.

Le président Alberto Fernández considère que 94 % de la population argentine suit correctement l'isolement social. Néanmoins il soutient que le confinement doit suivre des critères différents dans les quartiers pauvres et les « villas de emergencia » (bidonvilles) par rapport à ceux qui vivent dans des quartiers bourgeois. C’est pourquoi il propose une «quarantaine de quartier» car il est impossible de confiner les gens à l'intérieur de leurs maisons, qui n'ont pas le confort minimum. La consigne n'est donc plus « ne quittez pas votre maison » mais « ne quittez pas votre quartier ». Prévue jusqu’au 31 mars, la perception dominante au sein du gouvernement est qu'il serait prudent de prolonger la quarantaine jusqu'au 6 ou 13 avril.

Aide alimentaire et travail

Le ministre du Développement social, Daniel Arroyo, décrit trois outils essentiels pour la population à faible revenu ou sans revenu. Premièrement, le soutien économique déjà en place, auquel s'ajoutait cette semaine le revenu familial extraordinaire (IFE), un versement unique de 10 000 pesos (135 €). Deuxièmement, une aide alimentaire renforcée et actualisée toutes les semaines. Troisièmement, qu'il y ai le moins de mouvements possibles des habitants dans les quartiers. L'investissement social augmente quotidiennement, des fonds ont été retirés aux maires pour promouvoir les travaux dans les quartiers.

Plus de cinq millions de personnes vivent dans des urbanisations précaires en Argentine. © CEDOC Plus de cinq millions de personnes vivent dans des urbanisations précaires en Argentine. © CEDOC
Celui qui dirige ce plan est Daniel Menéndez, sous-secrétaire à la promotion de l'économie sociale et dirigeant du mouvement social « Barrios de pie ». "Le gouvernement a décidé de promouvoir une politique anti-cyclique contre l’absence de travail dans les quartiers. Une politique de compensation car les conditions sont très défavorables. L’État va faire un effort afin que la chute du travail au noir ou précaire ne génère pas une vague de pauvreté. On doit faire en sorte de trouver du travail à tous ces personnes pour qu’elles puissent réaliser des petits travaux dans le quartier », a déclaré Menéndez à Página/12 .

 Le ministre Arroyo a rappelé que des mesures ont été adoptées cette semaine pour "préserver les revenus" des Argentins par le biais « de bons et de plans sociaux » ainsi que « un renforcement alimentaire a été fait dans les cantines scolaires et communautaires ». En effet, avant les mesures de confinement total, les cantines scolaires et communautaires livraient des plats cuisinés sur place aux familles. Actuellement sont distribués pour les familles des sacs contenant des aliments secs: des nouilles, du riz, de la polenta, de l'huile, du sucre, entre autres. L'intention est qu'ils durent environ quinze jours. Des producteurs locaux livrent également des produits frais. La livraison régulière apporte la tranquillité d'esprit en évitant les déplacements.  L'objectif est de distribuer très prochainement un million de sacs dans le Grand Buenos Aires (GBA) et un chiffre un peu plus élevé dans d’autres villes du pays: Rosario, Santa Fe et San Miguel de Tucumán. Des produits de nettoyage ont été ajoutés dans les dernières livraisons selon le ministre.

Confinement et violence

D’après une conversation téléphonique entre le président et le jornaliste Mario Wainfeld, (Pagina/12) « Le confinement accentue les problèmes préexistants, et parmi les plus graves, la violence de genre. La violence intra-familiale ou de groupe s'intensifie. Estela Díaz, ministre des Femmes, des Politiques de genre et de la Diversité sexuelle annonce des chiffres effrayants : les appels vers la ligne 144* ont augmenté de 60% en deux semaines, tout comme les plaintes adressées aux procureurs. Évidemment, il est beaucoup plus difficile de demander de l'aide pendant le confinement, on peut imaginer qu'il y ait plus de cas.

La ministre de la Sécurité, Sabina Frederic, ratifie cette situation, de difficile résolution. Le défi est de trouver des réponses sans tomber dans des tentations autoritaires. Les conséquences sociales psychiques de l'isolement submergent le président. Son collègue italien, Giuseppe Conte, lui a dit que la violence familiale, les homicides et les suicides se sont intensifiés en Italie. Une approche socio-sanitaire de la quarantaine ajoute des éléments pour la raccourcir. La synthèse est sous la responsabilité des autorités, il est impossible de parvenir à une sortie optimale. »

*La ligne téléphonique nationale 144 est destinée à fournir des informations, des conseils et des orientations de soutien aux femmes en situation de violence.

Les grandes entreprises contre le confinement

Selon Roberto Navarro, directeur du portail et radio web «El Destape», les entreprises ont commencé à faire pression sur le gouvernement pour qu'il lève la quarantaine obligatoire d’après la notion : "laissez mourir ceux qui doivent mourir et laissez nous continuer à faire des affaires". Les entreprises ont déjà posé des conditions à Alberto Fernández sur la façon de continuer en disant que l'isolement est mauvais pour tout le monde, sans admettre qu'en réalité, ce sont elles qui ne veulent pas perdre le pouvoir. La Banque centrale a déjà contraint les banques à prêter de l'argent aux entreprises à un taux de 24% par an, au lieu des taux à 70%. Elles peinent à appliquer les consignes car elles considèrent qu'elles perdent de l'argent. Les mêmes entreprises craignent que les tarifs des services (électricité, gaz, transports, etc.) gelés actuellement, ne le seront pas seulement jusqu’au 30 juin, mais qu’elles le seront pour plus longtemps. Elles craignent aussi la nationalisation des entreprises du service public."

Dans un évident partage des tâches, « les médias de la droite frappent le président (Clarín) et le gouverneur Axel kicillof (La Nación). En ce sens, Navarro a souligné ce que l’analyste politique Sergio Berenztein a déclaré dans une note de La Nación dans laquelle il critiquait le gouverneur Axel Kicillof au sujet de l'aide possible de médecins cubains pour combattre le coronavirus. « Ils ne veulent pas perdre d'argent au cours de ces trois mois mais, fondamentalement, ils ne veulent pas perdre le pouvoir de décision en Argentine", a déclaré Navarro « Ce que le patronat craint, c'est que la société commence à valoriser le pouvoir de l'État... "Lorsque le confinement est débattu, ils parlent d’argent: c'est à quel point ils sont misérables". "Soutenir Alberto, c'est soutenir le confinement. Si Alberto perd le consensus, alors il ne pourra pas avoir le pouvoir suffisant pour prendre les mesures extrêmes qu'il doit prendre", a déclaré Navarro.

En pleine quarantaine, Techint licencie 1450 travailleurs. Dirigée par Paolo Rocca, l’homme le plus riche de l’Argentine, l’entreprise métallurgique est un groupe industriel de droit italien-argentin, le plus important du pays et un des plus importants d'Amérique Latine. Les compagnies pétrolières ainsi que d’autres grands entreprises ont annoncé des suspensions, des réductions de salaires et des licenciements. Aucun geste de solidarité des entreprises. Les salariés, les chômeurs ainsi que les indépendants, artisans, commerçants, doivent s’appuyer uniquement sur l’intervention de l’État.

Alberto Fernández © Sandra Cartasso Alberto Fernández © Sandra Cartasso

Le président Alberto Fernández a qualifié ce matin de "misérables" certains hommes d'affaires qui licencient du personnel au milieu de la pandémie de coronavirus en Argentine. «  Je ne les laisserai pas faire » avertit le président. Comme je l'ai dit au G20, personne ne peut se sauver lui même. Il faut faire preuve de solidarité, se mettre à la place de l'autre et l'aider", a déclaré ce matin le chef de l’État sur son compte Twitter.

Décider et bien communiquer

Le président Alberto Fernández dort peu, répond aux sollicitations des journalistes, il est présent dans les médias, vérifie le redémarrage des travaux pour finir deux hôpitaux laissés en rade par le gouvernement Macri. La situation économique du pays est catastrophique liée, entre autres, à la dette faramineuse laissée par le gouvernement précédent. Négocier avec le FMI et les créanciers privés en pleine pandémie demande un effort invraisemblable. Entouré des équipes solides et professionnelles, Alberto garde son calme, écoute, décide et communique. Il a acquis en quelques mois une image d’homme d’État, même en dehors de l’Argentine. 45 millions d'Argentins comptent sur lui comme jamais.

 

 

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