France - Argentine, quarante ans après

Les mondiaux de foot se succèdent, les joueurs changent et les contextes aussi. Il est salutaire de revenir sur le passé douloureux du Mondial de 78 lorsque l’Argentine affrontera la France à nouveau ce samedi 30 juin 2018.

En juin 1978 je me souviens d’avoir écouté par les hauts parleurs de la prison (la U9 de La Plata)* les deux buts argentins contre la France, les 6-1 contre le Pérou et la finale lorsque l’Argentine, en battant le Pays-Bas 3 à 1, est devenue championne mondiale de football. On a vu dans les journaux la photo de Videla exultant, tenant la coupe avec un grand sourire. Le drame argentin entrait dans une étape surréaliste.

Videla offre la coupe à Daniel Passarella Videla offre la coupe à Daniel Passarella

« Un surréalisme douloureux et tragique. En organisant la coupe du monde de football et en profitant, grâce à des contrats troubles, de millions d’investissement, la dictature cherchait à gagner en notoriété, à montrer au monde qu’elle était « forte, saine, droite et humaine1«  La mise en scène a fait plusieurs victimes parmi les prisonniers. Le régime les désigna comme otages « au cas où il se passerait quelque chose ». Quelques uns ont été assassinés préventivement ...Le surréalisme a trouvé son expression dans la prison. On entendait les matchs de l’équipe argentine par hauts parleurs, non sans avoir écouté les accords de l'Hymne national préalablement. Quelques prisonniers respectaient ce rite debout, conformément aux souhaits de la dictature. Comme les Argentins commençaient à la rejeter ainsi que la répression, l’objectif des militaires était de réunir la population derrière le même porte-drapeau, pour faire preuve d’un même sentiment national.

Le commentateur vedette des matchs était José María Muñoz.2 Il ne se privait pas de crier, euphorique, que c’était ça « la véritable Argentine ». La presse et l'opinion publique mondiales verraient bien qu’en Argentine on vivait heureux, sans violation des droits de l’homme, sans prisonniers politiques ni supposés disparus.

José María Muñoz, épigone des tortionnaires, de sinistre mémoire, est aujourd’hui décédé. Il a été le porte-parole d'une étape schizophrénique. En prison, nous apprenions de vive voix que nous, les prisonniers politiques, nous n'existions pas... »

Extraits de La colombe entravée, récits de prison, Argentine 1975-1979 de Félix Kaufman et Carlos Schmerkin, Tiempo Editions, 2004

 

Boycotter ou pas le Mondial

Affiche du COBA Affiche du COBA
Même si la plupart des argentins exilés en France étaient contre le boycott, force est de constater que l’action du COBA (comité pour le boycott de l’organisation par l’Argentine de la coupe du monde de football) dirigé entre autres par François Gèze, a permis de sensibiliser la société française sur les exactions commises par les militaires argentins.

Il est intéressant de lire quelques extraits de l’article « La coupe est pleine Videla ! Le Mundial 1978 entre politisation et dépolitisation » par Jean-Gabriel Contamin et Olivier Noé paru dans la revue Le Mouvement Social (N° 230, 2010)

« En France, même si on tend à présenter Marek Halter comme l’instigateur du mouvement , ce sont en réalité quelques militants en faveur des droits de l’homme en Argentine, rassemblés depuis 1975 au sein du Comité de Soutien aux Luttes du Peuple Argentin (CSLPA), qui appellent, dès avant la qualification de la France pour la phase finale de la coupe du monde, au boycott de cet événement. Surtout, ils sont à l’origine de la constitution le 17 décembre 1977 du COBA, comité pour le boycott de l’organisation par l’Argentine de la coupe du monde de football, dont le succès est rapide et incontestable : l’appel au boycott recueille plus de 150 000 signatures, dont celles de personnalités aussi diverses que Louis Aragon, Roland Barthes, Bertrand Tavernier, Jean Lacouture, Marguerite Duras ou Yves Montand ; 200 COBA locaux se constituent sur le territoire français ; les numéros 3 et 4 du journal L’Epique réalisés par le COBA sont vendus à plus de 120 000 exemplaires.

Du reste, même si la capitale compte une trentaine de groupements de quartier ou d’arrondissement, le COBA ne se résume pas à une expression parisienne : la mobilisation est relayée grâce à l’essaimage des comités en province. Les foyers locaux d’expression de la mobilisation sont variés. Les actions au sein ou aux abords des lycées sont conçues « en vue de l’intervention vers la jeunesse scolarisée et les associations de jeunesse ». Ces initiatives, développées à partir d’un « débat-information Mundial 78 », qui se tient mi-février à Paris, visent la création et la coordination de comités lycéens – et même collégiens – en plus des étudiants. En outre, les matches de football, quel que soit le niveau des rencontres, deviennent de potentielles tribunes d’expression de la contestation favorable au boycott qui utilisent le même répertoire d’action que dans les lycées : distribution de tracts, diffusion de pétitions, vente du pastiche L’Epique. Enfin, les manifestations constituent des temps forts du mouvement. Les grandes villes régionales en sont le théâtre tout au long du mois de mai 1978 : Lyon, Grenoble, Bordeaux, Nantes, Dijon. La plus importante d’entre elles se déroule à Paris, le 31 mai : 8 000 personnes y prennent part.

Cette réussite inattendue rend cet épisode particulièrement révélateur puisque des protagonistes issus de milieux très diversifiés – sportifs, intellectuels, militants politiques et syndicaux, journalistes – se trouvent mis en demeure de se positionner, d’abord, quant à l’opportunité de l’organisation de la coupe du monde par l’Argentine, mais aussi, plus généralement, quant à l’articulation à leurs yeux légitime des ordres sportif et politique. »

La polémique enfle parmi les sportifs ; les partis politiques et les syndicats sont obligés de prendre position, la plupart contre le boycott, même si certains se prononcent pour s’y rendre en Argentine et dénoncer la dictature...

« Nous n’allons pas en Argentine à la rencontre d’un régime, mais d’un peuple […]. Nous ne sommes pas des professionnels de la politique ».

(Michel Hidalgo, sélectionneur de l’équipe de France, Le Monde, 24 mai 1978)

« Le peuple argentin en lutte nous demande d’apporter un soutien politique au combat qu’il mène contre le complot qui, au sein même de l’armée et du gouvernement, tend à faire sombrer le pays dans le fascisme. Il craint par-dessus tout l’isolement et l’oubli […]. Dans ces conditions, proposer le boycottage du Mundial relève de l’irresponsabilité ou de la manœuvre ».

(Guy Hermier, responsable sport du Parti communiste français, L’Humanité, 12 janvier 1978)

Michel Hidalgo déclarait « qu’il s’efforcera d’obtenir des nouvelles des 22 Français détenus ou disparus en Argentine » (Le Monde, 24 mai 1978). C’est surtout la position que rejoint un petit groupe de joueurs autour de Jean-Marc Guillou et Dominique Rocheteau. 

"...Finalement seuls les joueurs suédois et néerlandais se signalent par un geste politique collectif : les uns en allant à la rencontre des « folles de la place de mai », les autres en refusant d’aller chercher la médaille des finalistes et de participer au banquet de clôture pour ne pas avoir à serrer la main du général Videla. »

« ...Le bilan des partisans de l’alternative politique semble donc de ce point de vue assez mince. Comme le résument abruptement les membres du COBA : « Qu’est-ce que les joueurs et les dirigeants de la délégation française ont pu faire et obtenir en Argentine ? Une liste de Français prisonniers ou disparus, déjà connue, et fournie par l’ambassade de France à Buenos-Aires. RIEN […]. Qu’ont vu les visiteurs étrangers, de quoi ont-ils pu témoigner, sur quoi l’information du Mundial a-t-elle porté ? […] L’information s’est concentrée sur la perfection technique de l’organisation et le confort de l’accueil ».

L’Argentine d’aujourd’hui

Difficile d'imaginer dans ma cellule en juin 1978 que quarante ans après je verrai le match France - Argentine à Paris et en toute liberté, entouré d'amis argentins et français. Je supporterai l’Argentine, mon pays de naissance qui souffre actuellement d’une situation économique et sociale dramatique. En même temps je crains que l’actuel gouvernement, qui mène le pays droit à une crise majeure, profite d'une eventuelle victoire de l'équipe argentine pour se refaire une santé.

En effet l’image de Mauricio Macri est au plus bas : la grève générale du 25 juin a été très suivie: la CGT et les deux CTA avec plusieurs organisations sociales se sont prononcés contre l’intervention du FMI qui exige - en échange d’un prêt de 50 milliards de dollars - un plan d’austérité encore plus dur que celui appliqué depuis deux ans et demi. On commence à voir ses effets : il y a deux jours 354 journalistes de l’agence nationale d’information TELAM ont été licenciés, les budgets des hôpitaux se réduisent à des proportions dangereuses, l’école publique souffre du manque de moyens et les enseignants réclament des augmentations face à l’inflation galopante. Le journal Clarin, très proche du gouvernement, confirme la perte de 127 595 emplois les neufs derniers mois. Depuis janvier 2016 le chiffre monte à presque 250 000 emplois formels perdus. La degringolade du peso face au dollar ne fait qu'accentuer l'augmentation des prix, ce qui oblige des pans entiers de la population à reduire leur consommation de produits de base, à ne plus pouvoir payer le gaz et l'éléctricité et a recommencer avec le troc comme en 2002.

Certes, nous ne sommes pas en présence d’une dictature mais le programme néoliberal de Macri ne peut pas s'appliquer sans discipliner les travailleurs. Les atteintes aux droits de l’homme s’amplifient, la répression de manifestations devient de plus en plus brutale, des prisonniers politiques sont toujours incarcérés sans procès ni condamnation, les assassinats commis par les forces de l’ordre ne sont toujours pas élucidés.

Seule note positive : l’extraordinaire mobilisation des femmes pour imposer la légalisation de l’avortement déjà adopté par la Chambre des députés et qui sera présentée au Sénat en août prochain. A suivre...

 

1 : Allusion aux propos du général Videla affirmant que « les Argentins sont droits et humains », en réponse aux accusations de violation des droits de l’Homme.

2: Auteur des fameux « Goooooooooooool! », criés quand le onze argentin marquait un but et entendus avec humour et étonnement a la radio et télévision françaises.

* La prison « modèle » U9 de la ville de La Plata, est située a 60km du stade de River Plate, lui même distant de 2000 mètres de l’ESMA, principal camp de concentration argentin où 5 000 détenus-disparus ont trouvé la mort.

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