Evo Morales: "Tout ceci m’arrive parce que je suis un Indien”

L'écrivaine argentine Alicia Dujovne Ortiz me fait parvenir cette tribune alors que la situation se dégrade en Bolivie. Des élections sont prévues le 18 octobre dans un pays en pleine crise politique où trois ministres viennent de démissionner et la présidente de facto, Jeanine Añez a décidé de ne plus se représenter.

« Tout ceci m’arrive parce que je suis un “Indien” », a commenté Evo Morales après le Coup d’État qui l’a renversé lors des dernières élections considérées comme frauduleuses par la droite bolivienne. Le premier président aimará de l’histoire de son pays aurait en réalité gagné haut la main, si l’OEA avait comptabilisé les votes de la paysannerie “indienne”. On ajoute dans son entourage :  “et n’oublions pas la gout du sel !”, une expression qui laisse entendre le rôle joué dans cette crise par le lithium issu des salines dont la Bolivie est le premier producteur mondial. Racisme et appât d’affaires juteuses, voici le cocktail qui a jeté à terre le premier État Plurinational créé en l’Amérique (soi-disant) latine, un rêve que les peuples originaires nourrissaient depuis cinq siècles. Plurinational est d’ailleurs le mot que les importants mouvements féministes argentins ou chiliens revendiquent dans chacune de leurs manifestations.     

Une photographie presque exclusivement diffusée dans les réseaux des militants du parti fondé par Evo, le MAS, répond à la question : « qui se cache derrière ce Coup d’État ? ». La scène se passe en septembre 2019 au Nord de l’Argentine. On y voit le gouverneur de la province de Jujuy, brûlant lui aussi de négocier l’extraction de son lithium ; le “Macho Camacho”, leader d’extrême droite qui représente les intérêts des grands éleveurs dans la très blanche province bolivienne de Santa Cruz de la Sierra ; une certaine Jeanine Áñez, alors inconnue au bataillon ; et une tête au-dessus de tout ce monde qui la regarde en levant les yeux comme vers une Madone, Ivanka Trump, grande, blondissime et tout de rose vêtue. Des vidéos montrent également l’impressionnant convoi militaire offert par le père Trump via sa fille, un voyage dont la destination finale n’était autre que le fief du “Macho”.

Le Coup d’Etat a été sanglant. Abandonné par l’armée, menacé de mort, Evo Morales a accepté l’asile politique offert par le Mexique puis par l’Argentine - les deux derniers gouvernements progressistes du continent. S’ensuivirent dans les rues de La Paz des scènes de terreur, avec des groupes de choc lancés à la poursuite des “femmes à jupe” (lisez les “Indiennes” ou les métisses). Dans la ville d’El Alto, les peuples originaires ont résisté comme ils savent le faire face  a des militaires lourdement armés.  On ne comptait plus les blessés, les morts. À la tête du pouvoir, cette même Jeanine Añez présente sur la photographie, devenue Présidente de facto avec la bénédiction de Jair Bolsonaro.                        

Mi vida, de Orinoca al Palacio Quemado © Pagina12 Mi vida, de Orinoca al Palacio Quemado © Pagina12
Dans une autobiographie qui vient juste d’être publiée à Buenos Aires, Evo raconte son enfance au village puis ses activités comme dirigeant syndical cocalero réprimées par la DEA qui ne faisait pas des différences entre la cocaïne et la feuille de coca, aliment traditionnel et élément fondamental dans les rituels de la Pachamama. Le récit s’arrête au seuil de la première de ses quatre périodes présidentielles. Il ne développe donc pas l’un des aspects essentiels de son action politique : le “Bien Vivre”, un modèle issu de la culture andine, respectueux de la nature et qui suppose a terme la suppression du capitalisme. Ardemment soutenue par Evo, cette cosmovision se heurte au pragmatisme de certains membres de son gouvernement qui avancent une toute autre formule : « Il ne peut pas y avoir de Bien Vivre sans le survivre ». Un pays peut-il se nourrir d’une poignée de quinoa alors que sa grande richesse, hormis le lithium, repose sur le gaz ? Contradiction ou compromis, le gouvernement Morales a bien fini par se “moderniser”, attentif à ne pas réitérer les déboires de l’autre grande révolution bolivienne, celle du MNR dans les années 1950 que j’ai personnellement vécue car mon père, ex-communiste, y avait participé, et qui avait institué la Réforme Agraire. Ironie de l’histoire, ce gouvernement nécessitait d’une économie forte en prévision du coup d’Etat qui se profilait à l’horizon... Mais l’idée du Bien Vivre vient de refaire surface dans les paroles de Naomi Klein lors de la rencontre de l’Internationale Progressiste dans le cadre de laquelle Evo Morales a été mis à l’honneur.

Bonne nouvelle, l’armée, non pas celle des commandants soudoyés mais celle des soldats, regrette d’avoir commis des violences et soutient le MAS.  Jeanine Añez a quant à elle renoncé à sa candidature pour soutenir celle de Carlos Mesa, un candidat de droite moins folklorique que le Macho Camacho. Si le 18 Octobre prochain, Luis Arce, le candidat du MAS donné favori alors que Evo est interdit de séjour dans son propre pays, réussit a contrer à lui seul l’union sacrée de la droite, reste à savoir si Donald Trump acceptera le résultat du scrutin. Mais on peut espérer que ce peuple bolivien pétri de révolte et de patience, rudement éprouvé par les massacres et par une pandémie que Añez a gérée en accord avec les critères bolsonariens de négation du virus, avec pour résultat des cadavres a même la rue, des fours crématoires ambulants faisant leur besogne sur la place publique, retrouvera l’élan nécessaire pour que justice soit faite.

Alicia Dujovne Ortiz, écrivaine argentine, membre du Parlement des Ecrivaines Francophones.

  

                

 

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