A 25 ans de l’attentat de l’AMIA: des photos qui parlent de l’horreur

Le 18 juillet 1994, une voiture piégée, bourrée d’explosifs, a détruit complètement le bâtiment de l’AMIA, (Association Mutuelle Israélite Argentine). Un attentat féroce qui a fait 85 morts et plus de 300 blessés. 25 ans plus tard, le travail du photographe argentin Julio Menajovsky sera exposé le 14 novembre prochain à la Galerie de l'ambassade argentine à Paris.

Extraits du texte d'Elio Kapszuk, commissaire de l'exposition:

"Julio Menajovsky a été l’un des premiers photo-reporters à arriver sur les lieux. Ses photos ont d’abord parcouru les médias, puis se sont installées dans notre mémoire collective. Nous faisons appel à elles pour retrouver notre passé. Nous ne pouvons pas revenir aux événements, mais nous avons les images qui les représentent. C’est l’objet de la mémoire, ce chemin intemporel entre le passé et le présent qui nous fait honorer nos souvenirs. En ce sens, ces photographies sont la signalétique de l’inaltérable et un rempart contre le travail corrosif de l’oubli. Elles sont là, comme les ancres stoïques d’un instant, des échardes lacérant le corps d’une nation, car elles sont plus que le témoignage visuel d’une tragédie : elles sont la représentation vivante d’un acte impuni.

Les images de Menajovsky ne sont pas dérangeantes, ni dures, ni douloureuses, ni accablantes ; ces adjectifs ne s’appliquent qu’au moment représenté. Par contre, elles incarnent l’horreur. Elles sont l’évidence visuelle qu’il ne voulait pas être là, pas plus qu’il n’était disposé à se mettre au service du spectaculaire. Sa présence n’était pas une opportunité professionnelle, mais une responsabilité, celle de laisser un témoignage. Par conséquent, ces photographies sont dépourvues du rôle de protagoniste de l’auteur. Seule la litanie de l’horreur les habite. Ces photos n’ont pas de date d’expiration, mais elles accumulent des dettes au fil du temps. C’est pourquoi, 25 ans plus tard, nous avons proposé à Julio de les mettre en dialogue avec d’autres images. Plus précisément, nous l’avons invité à faire des portraits en studio, des portraits parfaits et immaculés, qui montreraient une rencontre de personnes qui ont été concernées de différentes manières par l’attentat. Une excuse pour partager des histoires permettant de revenir sur des faits historiques et leurs conséquences sur le présent...Les 38 images de Julio Menajovsky proposent un parcours de 25 ans et, loin de clore un chapitre, elles réaffirment le chemin parcouru : il n’y a pas de construction du présent sans l’exercice permanent de la mémoire, et la photographie est un instrument vital pour cette tâche."

Julio Menajovsky dans le CCK © Julio Menajovsky Julio Menajovsky dans le CCK © Julio Menajovsky

Julio Menajovsky

Julio et moi nous habitions le même quartier à Buenos Aires. Nous avons partagé le même engagement contre les dictatures de l’époque et avons subi l’incarcération dans les mêmes prisons. En 1982, après huit années dans les geôles de la dictature de Videla il a pu venir en France ou il a retrouvé sa femme et son fils, qu’il n’a pas vu grandir, eux mêmes exilés. Il a alors pu se consacrer au photojournalisme. Nous nous sommes rencontré à nouveau à Paris ou j’étais également exilé depuis 1979.

En Argentine depuis son retour en 1985, il a travaillé pour plusieurs magazines et journaux, notamment “Periodista de Buenos Aires”, “Diario Sur”, “Editorial Perfil” , “Revista Caras” , “Noticias”, le jornal “La Razón”, “La Capital” de Rosario, le magazine “Crisis”. Il a été enseignant dans des universités publiques (Universidad de Buenos Aires (UBA), Universidad Nacional del Centro de la Provincia de Buenos Aires (UNICEN) et privés (Universidad de Palermo). De 2000 à 2003, il a été recteur de photojournalisme de TEA (Atelier École Agence), carrière de niveau tertiaire intégrée à l'enseignement officiel. De juillet 1997 à 2005, il était membre du conseil d’administration de l’ARGRA (Association des reporters graphiques de la République Argentine), responsable du lancement et de la direction de l’école ARGRA. En outre, il a été membre de l’espace audiovisuel des Archives nationales de la mémoire (ANM), qui relève du ministère des Droits de l’Homme de la Nation.

L’attentat

Les secouristes portent un garçon sur une civière. Il s’appelait Germán Parsons, il avait 29 ans. © Julio Menajovsky Les secouristes portent un garçon sur une civière. Il s’appelait Germán Parsons, il avait 29 ans. © Julio Menajovsky

Ce matin-là, Julio était à quelques pâtés de maisons pour prendre des photos pour un reportage sur le chômage. Lorsqu’il a entendu l’explosion, il s’est rendu rue Pasteur avec son appareil photo. « Un événement vraiment monstrueux », se souvient-il. Lía, la sœur de Germán, vivait très près de l’AMIA. Quand elle a entendu l’explosion, elle a immédiatement pensé à lui. Elle lui a téléphoné plusieurs fois. Ça sonnait occupé. Elle a tout de suite pris son manteau et a couru le chercher. À 19 heures on lui a confirmé qu’il était à la morgue. « Germán était un artiste. Incroyablement, après l’explosion, ses peintures étaient intactes », explique Lía. Récemment, elle a vu la photo en couleurs pour la première fois. « C’est une image complètement différente mais tout aussi impressionnante que la première », avoue-t-elle. Les deux se demandent ce que cette image signifie pour chacun. Julio pense que c’est une façon de cristalliser un moment de sa vie, un moment qui l’a marqué personnellement et professionnellement depuis 25 ans. « J’avais besoin de connaître l’histoire de cette photo », dit Lía. « Maintenant, j’ai le sentiment que Germán a été accompagné ». 

Julio et Lia Parsons © Julio Menajovsky Julio et Lia Parsons © Julio Menajovsky

L'exposition "Vingt cinq"

Après une première exposition au consulat argentin à New York, les 39 photos de Julio ont été exposées en septembre de cette année au Centre Culturel Kirchner à Buenos Aires. Lors du vernissage, Julio s’est exprimé ainsi : "Après le 18 juillet 1994, j'avais l’impression que je restais coincé avec les images que j’avais prises ce matin-là". «Ce projet m'a donné la possibilité d'ouvrir tout ce qui avait été obstrué. Lors de chaque rencontre avec les protagonistes des photos, un lourd fardeau a été ouvert depuis ces 25 dernières années » «Nous vivons dans un pays qui n'a pas rendu justice à ce qui s'est passé. J'espère que cette exposition aidera à prendre conscience de cela et à réfléchir sur la façon dont l'attentat est toujours présent parmi nous aujourd'hui, à l'instar des éclats disséminés dans le corps de nombreux survivants ».

Le 14 novembre prochain, jour du vernissage à la Galerie de l’Ambassade argentine à Paris, j’aurai l’immense plaisir d’accompagner Julio Menajovsky et ses photographies, toujours dans le combat contre l’impunité de cet attentat et pour la Mémoire, la Vérité et la Justice.

 

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