Décès du chanteur et compositeur César Isella, auteur de "l’Hymne Latino-américain"

Le musicien argentin fut le créateur de classiques tels que "Canción con todos" et "Canción de las simples cosas", entre autres. Il a construit une longue carrière solo après avoir quitté le groupe folklorique "Los Fronterizos". Il avait 82 ans et souffrait de problèmes cardiaques.

César Isella est décédé le 28 janvier, à l'âge de 82 ans, des suites de graves problèmes cardiaques. Il est né à Salta le 20 octobre 1938 et a construit une carrière prolifique et profonde qui l'a transformé en une figure incontournable du folklore argentin et latino américain. Il est l'auteur de la musique de "Canción con todos", devenue un hymne populaire.

Son premier succès a été avec Los Fronterizos. Il entre dans le groupe en 1956 pour remplacer Carlos Barbarán. Son entrée dans le groupe, formé par Gerardo López, Eduardo Madeo et Juan Carlos Moreno a été décisif pour définir le style qui ferait de Los Fronterizos l'un des groupes les plus marquants de l'histoire du folklore argentin. Avec eux, en 1964, il participe à l'enregistrement original historique de  La Misa criolla, de Ariel Ramírez (1921-2010), considérée comme l'une des œuvres les plus emblématiques de la musique argentine.

César Isella à l'Ambassade Argentine à Paris © Carlos Schmerkin César Isella à l'Ambassade Argentine à Paris © Carlos Schmerkin
En 1966, il entame une carrière solo, sous le nom de César Isella. La décision a surpris le public, car après  La Misa Criolla,  Los Fronterizos étaient au sommet du succès. Cette année-là, il compose la musique de "Canción con todos", avec les paroles du poète Armando Tejada Gómez, thème qui a été désigné par l'Unesco comme l'hymne de l'Amérique latine et traduit en trente langues. En 1970, avec Tejada Gómez et Los Trovadores, il présente le spectacle América Joven . En 1974, il remporte le prix Martín Fierro pour son émission de radio  Argentina canta así (Argentine chante comme ça), qu'il anime sur Radio Continental de Buenos Aires.

En 1984, avec Víctor Heredia et le Cuarteto Zupay, il interprète le spectacle Canto a la poesía, composé de poèmes musicalisés de Pablo Neruda, María Elena Walsh et José Pedroni, présenté avec un succès retentissant au Luna Park, récital diffusé par la suite dans un album vendu à 300 000 exemplaires. Cette même année, il lance également un appel à de jeunes auteurs inédits, recevant plus d'un millier de chansons, dont il en sélectionne dix, avec lesquelles il compose son album Frágil amanecer. Un an plus tard, Isella se produit au Théâtre Alvear de Buenos Aires, avec la participation d'Armando Tejada Gómez, Cuchi Leguizamón, Los Trovadores, Teresa Parodi, Los Carabajal, le Ballet folklorique national dirigé par El Chúcaro et Norma Viola, et Los Huancara, entre autres. Cette même année, alors que la dictature d'Augusto Pinochet était toujours au pouvoir, il réapparait au Chili après treize ans d'interdiction.

En 1993, il réalise l'album Canción con todos au profit de l'Unesco, dans lequel le célèbre thème musical est interprété par Joan Manuel Serrat, Silvio Rodríguez, Pablo Milanés, Tania Libertad, Guadalupe Pineda, Jairo, Manuel Mijares, Osvaldo Pugliese, Inti Illimani , Miguel Mateos, Astor Piazzolla, Atahualpa Yupanqui, Lito Vitale. L'album a reçu le prix ACE. En 1995, à l'occasion du Sommet ibéro-américain de Punta Arenas, Chili, il chante "Canción con todos", et la fait chanter aux dirigeants ibéro-américains présents, dont Fidel Castro, le roi Juan Carlos I de Espagne, Felipe González et Eduardo Frei, entre autres. Cette même année, il participe au Festival Todos la Voces, organisé à Quito par le peintre équatorien Oswaldo Guayasamín, avec d'éminents chanteurs latino-américains.

César Isella a raconté plus d'une fois à propos de cette époque: «En 1963, avec Los Fronterizos, nous étions allés à Mendoza et avions rencontré Atahualpa Yupanqui et Armando Tejada Gómez, Oscar Matus, le peintre Carlos Alonso, Tito Francia, et le même jour. une femme maigre de Tucumán, la femme de Matus, nommée Mercedes Sosa. J'ai été très surpris par le répertoire qu'ils chantaient car c'était différent de ce que je connaissais, tant mélodiquement que poétiquement. Ils ont ajouté du contenu à la musique qui jusqu'alors n'était que descriptive. Ce nouveau son m'a étonné et m'a complètement séduit." C'est alors qu'Isella adhère aux postulats du "Movimient del nuevo cancionero", que Armando Tejada Gómez, Mercedes Sosa, Oscar Matus et d'autres artistes lancent en 1963. Dans cette nouvelle ligne artistique, en 1968, il sort son premier album solo intitulé Je suis de retour , qui comprend des chansons comme la magnifique "Zamba para no morir" de Hamlet Lima Quintana, et aussi un tango, la célèbre "Milonga triste", de Homero Manzi et Sebastián Piana.

Pendant la dictature civico-militaire (1976-1983), Isella a été inclus dans les listes noires. C'est pourquoi il a dû s'exiler en France et en Espagne. Parmi les œuvres réalisées à l'époque par Isella, on distingue l'album Juanito Laguna (1976), sur le personnage d'enfant du peintre Antonio Berni, avec la musique et la poésie d'Astor Piazzolla, Horacio Ferrer, Atahualpa Yupanqui, Gustavo Cuchi Leguizamón, Manuel J. Castilla, Armando Tejada Gómez, Eduardo Falú, Jaime Dávalos et lui-même. L'album a été saisi par le régime militaire, qui a interdit sa diffusion.

Il retourne en Argentine le 29 octobre 1983, lorsque Raúl Alfonsín avait déjà été élu président et donne un récital mémorable au stade Obras Sanitarias. À cette époque de retour d'exil, Isella  participe à des récitals historiques, comme celui joué au Luna Park avec Horacio Guaraní, le Festival Cosquín à l'été 1984, et les concerts emblématiques avec Silvio Rodríguez et Pablo Milanés, chanteurs censurés par le régime militaire.

En 1999, les États-Unis ont acquis les droits de "Canción con todos", la chanson est étudiée dans les écoles secondaires comme matériel d'étude pour la musique et la culture d'Amérique latine. César Isella a été directeur général du Théâtre Général San Martín et vice-président de la SADAIC (Société argentine des auteurs et compositeurs). Il a musicalisé des poètes tels que Nicolás Guillén, José Pedroni et Pablo Neruda. En plus de "Canción con todos", Isella a composé de nombreuses autres chansons remarquables, parmi lesquelles: "Fuego de Animaná", "Canciones de las simples cosas" (avec des paroles d'Armando Tejada Gómez), "Canción de lejos", "Canción para despertar un negrito » (poésie de Nicolás Guillén), « Canción de la ternura » et « La patria dividida » (poésie de Pablo Neruda), entre autres.

Canción con todos © Comounhacha

Canción con todos

Début mai 2009, César Isella a partagé un entretien mémorable avec l'animateur Guito Gaich, dans le cadre de l'émission "La matinale du dimanche", diffusée sur Radio Noticias en racontant des anecdotes sur sa vie avec d'autres grands artistes et sur ses expériences à travers le monde.

«Je n'ai jamais quitté la barricade», a-t-il avoué au début de l'entretien. Et il considérait que «Canción con todos » était la synthèse de sa vie. Il s’est inspiré du 'Cordobazo' (insurrection populaire contre la dictature du général Onganía, le 29 mai 1969 à la ville de Córdoba): " j'ai vécu les premiers festivals et rencontres qui avaient à voir avec la culture et la politique. J'ai assisté au "Cordobazo" et j'étais le secrétaire culturel "ad honorem" du dirigeant syndical Agustín Tosco. Quelques jours plus tard, j'ai voyagé avec un groupe d'artistes argentins en République dominicaine et de là cette idée a commencé à émerger.
- Est-ce que Tejada Gómez a écrit le poème et vous l'a donné, avez-vous fait la musique?
Je suis allé en République dominicaine très inquiet que des gens soient tués dans notre pays. Et j'ai commencé à connaître le «ventre» de l'Amérique latine, les gens dans le besoin, les marginalisés, les dictateurs comme Balaguer, en République dominicaine, mort à 90 ans aveugle, stupide et dictateur, mais choisi par le les gens, quelque chose de très surréaliste. Là, une mélodie a commencé à naître qui allait nous rapprocher. Quand je suis arrivé à Buenos Aires, j'ai contacté Armando Tejada Gómez et il a adoré la mélodie. Et quand Armando a quitté la maison ce soir-là, il se dit "Je vais me promener dans la ceinture cosmique du sud". Et il a aimé la phrase. Proche de chez moi il y avait un bar ouvert où il a demandé au serveur un verre de vin et des papiers, et c’est là qu’il a terminé la chanson. Le lendemain matin, il est venu, il m’a appelé par l’interphone en disant «poète à domicile »; je l'ai reçu endormi et il m'a jeté le morceau de papier avec les paroles complètes et il a dit "voici le poème, boludo" (rires). J'ai attrapé mon petit magnétophone et j'ai terminé de composer la chanson. Nous l’avons chanté toute la matinée.
- Où vous l’avez jouée pour la première fois?
J'avais rencontré le Quinteto Tiempo. Je les ai appelés, nous l'avons répétée et immédiatement enregistrée. Il existe des versions infinies, mais  la plus accomplie et connue était celle de Mercedes Sosa. Ce fut un hymne de combat, qui s'est immédiatement répandu dans toute l'Amérique latine. Aujourd'hui, tu peux aller dans n'importe quelle école que tous les petits enfants vont chanter avec toi.
- Et qu'est-ce que ça fait d'être le créateur de cette chanson?
- Je l'ai déjà incorporé. La même chose doit arriver à León Gieco quand il chante « Solo le pido a Dios ». Quand j'ai dû vivre en Espagne, j'ai beaucoup voyagé à travers les pays. Et j'ai des anecdotes de gens qui sont venus du Groenland à Copenhague parce qu'ils savaient que j'allais jouer.

Tejada Gómez a expliqué que "Con todos » (avec tout le monde) signifie que "personne ne doit être oublié, car dans cette formidable aventure de la vie - si brève - être tout le monde, c'est être quelqu'un dans l'éclair de l'histoire. Être tout le monde, c'est penser à tout le monde. De cette façon, aucune larme, aucune joie, ne nous sera étrangère ». Isella est - selon les mots de Tejada - «prophète brûlant, fils de sa chanson; il connaît la solitude de chacun, c'est un ancien sage transformé en mot, une rivière tonale d'homme, un cour d’eau fou ».

Juin 2013 à l'Ambassade Argentine à Paris © Carlos Schmerkin Juin 2013 à l'Ambassade Argentine à Paris © Carlos Schmerkin
César Isella avait été nommé ambassadeur de la musique populaire latino-américaine par le Secrétaire à la culture de la présidence de l'Argentine, le 25 septembre 2012. Il a donné un concert à l'Ambassade Argentine à Paris en juin 2013 où j'ai eu l'occasion de l'écouter chanter et de lui dire à quel point ces chansons ont marqué notre génération pendant les différentes dictatures en Argentine, notamment "Canción con todos". Maintenant on continuera à la chanter sans lui.

 

 

 

 

 

 

 

 

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