Le Covid 19, une zone de guerre ?

L'ennemi n'est peut-être pas seulement un microbe invisible, mais un système politique impitoyable qui a démontré ses limites. Et la rhétorique martiale a été utilisée pour cacher l'échec total de nos sociétés actuelles face à une crise qui aurait dû faire ressortir le meilleur des institutions bien huilées et du progrès scientifique.

Mes recherches sur le destin des femmes dans les zones de guerre que j'entreprends depuis plus d'un quart de siècle m'ont amenée à réfléchir aux références constantes à la guerre faites par nos politiciens pendant cette pandémie de Covid 19 en cours.

 J'ai demandé à Azra, ma grande amie à Sarajevo, de comparer la situation avec le siège féroce qu'elle a vécu il y a 25 ans. Elle a ri : "Les hommes politiques qui parlent de guerre n'ont aucune idée de ce qu'ils disent. Oui, ayant plus de 65 ans, mon mari et moi ne sommes pas autorisés à quitter notre appartement. Alors notre fille ou nos voisins livrent des colis de nourriture à la porte. Mais cette fois, nous pouvons communiquer avec notre famille tout le temps, nous avons plein de provisions et surtout nous projeter dans l'avenir et construire des projets".

 S'il est évident que nous ne sommes pas en présence d'un conflit armé réel, assistons nous à une guerre véritable comme le prétendent les médias et les politiques ? Dans ce cas, qui est exactement l'ennemi identifiable ? Ce n'est pas uniquement ce virus évanescent mais vicieux, voilà qui est clair.

La rhétorique martiale a été utilisée par les dirigeants du monde entier pour justifier des mesures extrêmes et souvent contradictoires, effaçant les frontières entre les espaces personnels et publics, contrôlés d'une manière qui provoquerait des émeutes à tout autre moment. Dans ce cas particulier, ça rappelle la "guerre contre la terreur", qui a permis les forces d'ordre d'intervenir sans avertissement contre des individus et directement dans leurs foyers.

 Dans son premier discours, le 16 mars dernier, le président Macron a prononcé le mot "guerre" à six reprises pour justifier les politiques répressives en place, sans préciser les failles en matière de santé qui éventuellement les justifieraient — l'absence d'équipement, en particulier de ventilateurs, de masques et du gel hydroalcoolique. Rappelons que jusqu'au 3 avril dernier, 6 507 morts plus tard[ le directeur général de la santé, Jérôme Salomon n'a cessé de répéter que les masques étaient inutiles sauf pour les malades. Erreur fatale, comme on l'a vu qui n'a servi qu'à cacher la destruction massive de masques par l'État lui-même, sous les présidences de François Hollande et Nicolas Sarkozy. Mesures qui se sont révélées, on le sait, non seulement irresponsables, mais encore mortifères.

 Alors que la stratégie guerrière repose sur des investissements massifs dans l'armement et l'industrie dite "de défense", l'impréparation totale des gouvernements occidentaux face à cette pandémie massive - mais non pas sans précédent - n'a jamais été reconnue publiquement. Envahir l'Iran ou sauver nos héroïques alliés kurdes dans le nord de la Syrie serait plus facile à organiser, car l'armement nécessaire est prêt et la stratégie a été élaborée dans d'innombrables cellules de crise.

 Derrière les discours de guerre musclés se cache une sombre réalité. Les politiques économiques néo-libérales, fondées sur le profit, ont systématiquement détruit les services de santé publique occidentaux, à tel point qu'il a fallu à peine trois semaines pour que les structures hospitalières des pays les plus avancés du monde s'effondrent.  Le destin des malades dans des pays moins développés est pire que catastrophique.Tous les efforts étant tournés vers la pandémie, les patients atteints de maladies mortelles nécessitant des transplantations et des traitements urgents sont totalement abandonnés à leur sort. Les femmes enceintes craignent à juste titre pour leur grossesse et leur accouchement. En bref, la disponibilité tant célébrée d'un système de santé fiable et sûr en Occident s'est avérée entièrement fictive. Le roi est nu, mais ses sujets incrédules sont non seulement blâmés, mais maintenant punis.

Précédemment définies par les usages de la société et leurs besoins personnels, des villes entières ont été découpées en minuscules zones autorisées, transformant l'espace public en ce qui tient à la fois du siège et de l'occupation, où l'ennemi est simultanément un virus invisible et ses victimes, à savoir les citoyens qui enfreignent des mesures en constante évolution destinées à les rendre tout aussi invisibles. En France, l'équivalent actuel d'un Ausweis (permis de circuler) de l'époque de l'occupation allemande, est nécessaire pour toute personne quittant son domicile, uniquement pour des raisons urgentes prédéfinies par le gouvernement. La dénonciation, voire la délation est à l'ordre du jour. "Quarantine shaming" est le terme utilisé outre Atlantique pour désigner ceux qu'on vilipende parce qu'ils sont sortis. Faire la fête est une chose, mais pénaliser les femmes qui achètent des serviettes hygiéniques ou des tests de grossesse en est une autre. Selon les plaintes des particuliers, les amendes abusives sont pléthore.

Est-il vraiment surprenant que tant de gens réprimandés et infantilisés de la sorte ne prennent pas au sérieux les avertissements du gouvernement ? Comment faire confiance à un gouvernement qui a failli dans sa mission première, à savoir nous diriger efficacement et de façon prévoyante en pleine crise ? Les fanfaronnades paternalistes d'un Johnson ou d'un Trump, le bain de foule pris par le président Macron en plein confinement, le 8 avril dernier, laissent pantois. Et si on avait essayé le respect, l'aveu public des erreurs et la proposition d'un partenariat pour lutter de façon responsable contre la pandémie? C'est ce que Jacinta Arden a réussi en Nouvelle-Zélande.

 Contrairement aux conflits armés, les soldats se retrouvent ici dans une situation pire que celle des soldats mal équipés, l'équivalent de fantassins miséreux du Moyen-Âge confrontant une Panzer Division, les arbalètes en moins. Ceux qui travaillent "sur le front" dans les secteurs de la santé, la distribution, la livraison travaillent 60 heures par semaine ou plus dans des conditions dangereuses sans aucune autre option. Oui, le monde applaudit et chante à leur fenêtre tous les soirs pour saluer les médecins et les infirmières, mais ces héros œuvrent sans masques ni blouses et leur nombre de morts est élevé.

Même si la mortalité masculine avec le Covid 19 est la plus élevée, ce sont les femmes employées comme infirmières, techniciennes de surface, aides-soignantes, caissières de supermarché - en bref, les employées sous-payées qui sont les plus vulnérables. Les troupes de cette armée en haillons se situent au niveau le plus bas de l'échelle sociale. Ce sont surtout des femmes, ce qui signifie qu'au-delà de quelques médailles ici et là, elles n'obtiendront vraisemblablement jamais la reconnaissance qu'elles méritent - contrairement à la première usine pharmaceutique qui sortira un vaccin.

Parmi ceux qu'on imagine en train de passer leurs vacances en captivité, une partie peut travailler à la maison, l'autre peut être assurée pour le moment de recevoir du moins une partie de leur salaire et une autre, de loin la plus importante, souffre déjà de la perte de tout revenu prévisible, dont les femmes, aux États-Unis, sont la majorité. Sans oublier les dangers réels de l'enfermement avec des partenaires violents qui se multiplient partout. Peut-on les classer dans la catégorie des dommages collatéraux ?

Les privatisations massives, fer de lance de l'économie néolibérale, qui ont fait tomber les hôpitaux sont également responsables de ce qui promet d'être le record absolu en matière de chômage, annihilant quelque trente ans de progrès réalisés dans le domaine de la santé mondiale. Selon Oxfam, cette crise pourrait plonger un demi-milliard de personnes dans la pauvreté extrême.

Quel est donc ce type de guerre qui détruit la base-même de notre société ? Une pandémie seule ne pourrait pas plus y parvenir que la peste noire au Moyen-Âge. L'ennemi n'est peut-être pas seulement un microbe invisible et ses victimes désobéissantes, mais plus encore un système politique impitoyable qui a montré ses limites. Et la rhétorique martiale a été utilisée pour cacher l'échec total de nos sociétés actuelles à faire face à une crise qui aurait dû faire ressortir le meilleur des institutions bien huilées et du progrès scientifique.

Comme Azra me l'a dit depuis Sarajevo, la troisième et plus importante différence entre aujourd'hui et demain est que nous pouvons avoir des projets, c'est-à-dire imaginer un avenir alternatif auquel nous, en tant que citoyens, pouvons et devons contribuer

Voilà qui serait la victoire véritable contre Covid 19 et le système qui a permis son explosion.

 

Carol Mann  est sociologue et spécialiste de l’étude du genre et conflit armé,  chercheuse associé au L.E.G.S. Paris VIII, fondatrice de l’association Women in War

 

 

 

 

 

 

 

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