Carol Mann
Sociologue spécialisée dans la problématique du genre et conflits armés, chercheure associée au LEGS (Paris 8), directrice de 'Women in War'.
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Billet de blog 17 juil. 2015

La révolution du Rojava voisin attire des idéalistes du monde entier

Carol Mann
Sociologue spécialisée dans la problématique du genre et conflits armés, chercheure associée au LEGS (Paris 8), directrice de 'Women in War'.
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L'État Islamique n'est pas le seul à recruter : le Rojava voisin attire les idéalistes venus du monde entier

Un reportage de Qamislo, au Rojava par Carol Mann

 Carol Mann, sociologue spécialisée dans la problématique du genre et conflit armé, directrice de l’association Women in War  a rencontré des combattants étrangers venus rejoindre le Rojava, en Kurdistan syrien

L'État Islamique ne cesse de défrayer la chronique avec le flot incessant de reportages sur les volontaires occidentaux au djihad qui viennent les rejoindre. Et pourtant ce ne sont pas les seuls à attirer des jeunes, même si les médias grand public n'évoquent que de façon parcimonieuse le seul front idéologique alternatif dans la région.

 Dans la Syrie du Nord, trois provinces kurdes forment l'entité appelée le Rojava, (autrement dit le Kurdistan syrien), où depuis 2012, un projet politique exceptionnel a été mis en place par le PYD (Parti d'union démocratique Partiya Yekîtiya Demokrat), ressemblant à une version des Chiapas pour le Moyen-Orient, décrit par cet auteur dans un article précedent. Cette idéologie est fondée sur celle du PKK, plus particulièrement son leader historique Abdullah Ocalan, revenu de son engagement marxiste-léniniste en faveur du principe de démocratie directe, dérivée de la pensée anarchiste. Ici la notion-même d’État a été bannie, à la faveur d'une nation composée de citoyens engagés dans le même combat partageant le même territoire, qu'ils soient kurdes, chrétiens, assyriens, turcs, voire venus d'horizons lointains. Contrairement au Kurdistan irakien, adoubé par les États-Unis et la France (entre autres), pas le moindre désir ici de conquête territoriale ni de mise en place d'une économie néo-libérale. Exceptionnellement pour toute cette région, il s’agit d’une charte qui ne dépend nullement la Charia, et où les droits des femmes sont inscrits en son centre—à tel point que même la plus petite institution est gérée par un tandem homme-femme. Comme pour les Chiapas du Mexique, l'écologie est également importante, entre autres pour contrer les projets d'une agriculture massifiée dépendante des débordements de l'Agribusiness.

 Même si le PKK est toujours inscrit sur la liste des terroristes et le Rojava n'est reconnu par aucun pays, pâtissant de l'embargo imposé à l'ensemble de la Syrie, son projet social ne cesse d'attirer de jeunes idéalistes du monde entier, en particulier ceux qui ont fait partie de la mouvance contestataire des mouvements Occupy. Les bataillons du YPG (Unités de Protection du peuple) et de YPJ (l'Unité de Protection féminine, les fameuses combattantes kurdes, 40 % de l'effectif total) ‎étant les seuls a avoir fait leurs preuves contre les hordes de l'État Islamique, attirent les jeunes d'ailleurs prêts à se battre à leurs côtés.

D'Australie, des États-Unis, d'Europe, y compris la France de Turquie, même d'Israël, des jeunes femmes et hommes ont fait le choix de rejoindre la révolution et de lutter contre l' l'État Islamique. Contrairement aux recrues de l' EI, ils n'ont pas de sponsors, personne ne les aide ni ne leur facilite le passage. Pas de propagande tapageuse non plus, on ne trouvera nullement des sites de recrutement et des vidéos avec des mises-en scène spectaculaires. Tout au plus quelques pages timides sur Facebook, comme les Lions of Rojava qui ne font vraiment pas le poids comparés au savoir-faire médiatique inquiétant de l’EI. Si les Émirats et la Turquie financent les djihadistes et cette dernière leur facilite le passage des frontières, ici tout est fait pour les empêcher et les décourager. Mais n'en déplaise à ces idéalistes prêts à prendre tous les risques :ceux-ci foncent, portés par leur idéalisme et leur désir de transformer le monde.Il est difficile d'évaluer le nombre de combattants étrangers qui ont rejoint le Rojava, d'autant qu'on n'en n'entend parler presque uniquement quand ils sont tués. Cependant, tout laisse à penser qu'une 'armée de l'ombre' est en train de se former aux fronts multiples, tant sur le champs de bataille qu'à l'arrière, dans les académies et les groupes de reflexion..

Rencontre avec quatre combattants étrangers à Jeziré, au centre du Rojava.

La plupart des nouveaux migrants vers le Rojava ont des racines kurdes, même s'ils sont nés (ainsi que, dans certains cas, leurs parents) à l'étranger. Ne s'identifiant pas à la culture du pays d'accueil, ils retrouvent et parfois réinventent des racines qui les formatent et leur confèrent à la fois un sentiment d'appartenance communautaire et un but existentiel.

C'est le cas de Meral, la trentaine, native de Cologne : en Allemagne, on compte près d'un million de Kurdes. Pendant ses études de sciences politiques, elle travaille au seul journal kurde européen, Yeni Ozgur Politika, milite à l'association des étudiants kurdes, en particulier pour les droits des femmes. C'est en 2013 qu'elle décide de migrer au Kurdistan irakien et fait la navette entre Erbil et le Rojava pour mettre en place des liens entre les mouvements féministes. « C'est ainsi que ma lutte prend vraiment tout son sens, même si du côté irakien, notre présence est risquée parce que justement leur gouvernement est opposé au Rojava ». Sa présence et celle des autres intellectuels occidentaux d'origine kurde est importante. Même s'ils ne lisent pas tous le kurde, n'ayant tout au plus entendu qu'une version villageoise de leur langue durant leur enfance, ils servent d'interface entre les médias occidentaux dont ils manient et le langage et les concepts et la communauté locale dépourvue de ces savoirs.

Et Meral de conclure : « Pourtant je n'idéalise pas les femmes du Rojava comme cela a été parfois le cas dans les médias occidentaux. ce ne sont ni des anges ni des amazones, simplement des femmes, des femmes qui luttent ».

 La trajectoire de Viyan est tout autre. Jeune fille d'origine kurde de la province de Van en Turquie, elle a rejeté en premier lieu le style de vie que ses parents voulaient lui imposer. « Toute cette vie traditionnelle comme celle de ma mère, de ma grand-mère et de toutes les femmes du village avec le mariage obligatoire et tout ce qui s'ensuit, non je n'en voulais vraiment pas. Et puis la vie des femmes en ville, les magasins, le commerce, ça non plus ça ne me plaisait pas ». A cela s'ajoute une prise de conscience politique accélérée par la guerre civile en Syrie et la confrontation avec la résistance des éléments conservateurs de la société kurde au projet égalitaire du PKK. Viyan, alors âgée de 17 ans, décide rejoindre le Rojava à ses débuts en 2012 «Avec deux de mes cousines, nous avons décidé de partir en secret pour défendre nos sœurs et nos frères kurdes. On l'a jamais regretté ». Viyan fait donc figure de vétéran ici et exerce une autorité calme et pondérée. « Non, je n'ai plus jamais recherché le contact avec ma famille. À l’époque ils étaient déjà contre ce que je voulais faire et même maintenant, ils ne comprendraient pas ». Une jeune fille silencieuse assise à côté d'elle acquiesce d'un hochement de la tête. Blessée à la tête, elle a préféré rester avec ses compagnes plutôt que de rentrer dans son village en Turquie, et dit que ce n'est qu'ici qu'elle se sent en sécurité. Et pourtant, Kobané n'est pas loin, ces jeunes militaires dont les plus âgées ont 22 ou 23 ans se préparent à regagner le front.

 Plus intrigante encore est la présence d'étrangers qui n'ont pas la moindre racine kurde. Venues par conviction idéologique, ce sont le plus souvent de jeunes intellectuels de gauche, d'extrême gauche et des anarchistes d'origine bourgeoise. Sans parler turc ni kurde, ils ont le bagage intellectuel et souvent un passé militant pour naviguer les frontières, les différences culturelles et les changements de niveau de vie. Adaptables, souples, chacun à sa façon s'est débrouillé pour trouver les contacts et remonter les filières. D'une certaine façon, les promesses non-tenues  des élites, refus d' intégrer une société qu'on ne respecte plus: bref, la recherche  d'une cause qui en vaille la peine. Mais ici, aucune ambition de martyr ni de sacrifice total, mais la volonté passionnée de construire un projet collectif, même s'il faut passer par le champ de bataille—un peu à la manière des brigades internationales de la guerre d'Espagne. Si une bonne partie est motivée par l'incapacité de l'Occident de contrer efficacement les progrès apparemment inexorables de l'E.I., un bon nombre de ces combattants pacifiques veulent contribuer leurs compétences intellectuelles et professionnelles à la construction du Rojava.

 « Il m'a vraiment fallu rechercher l'information sur ce qui se passe dans cette région raconte Tchoudi, de son nom de guerre, jeune canadien de 26 ans, venu ici avec tout bagage un Masters en philosophie. »

Somme toute, il n'est guère étonnant que ce jeune homme aux traits fins et à la barbe effilochée ait choisi la révolution du Rojava. Il a été élevé sur une île emblématique du Canada, le Salt Spring Island, le refuge connu des jeunes Américains qui refusaient de partir à la guerre du Vietnam. « Quand j'ai constaté que les mouvements Occupy n'ont rien donné, j'ai cherché ailleurs. Ce que j'ai pu lire sur la mise en pratique d'une anarchie politique au Rojava m’a motivé. C'est l'horreur de Kobané qui a tout déclenché et je suis parti en Turquie, sans connaître qui que ce soit. » Au bout de quelques mois, il noue des contacts et s'infiltre non sans difficulté en Syrie, avec un convoi de livres destinés à la population de Kobané.

« On m'a très bien accueilli, je n'étais pas le seul combattant étranger; ils pensaient j'étais venu pour me battre, mais non, je leur expliquais ce n'était pas mon but et j'ai passé deux mois à l'infirmerie . » Il s'est appliqué à apprendre le kurde et s'est engagé dans des projets culturels et écologiques. Surtout, il cherche à analyser ce qu'il observe avec un sens critique plutôt exceptionnel ici. « Bien sûr, je me pose des questions, jusqu'à où peut fonctionner une société qui refuse la notion-même d'état ? Où sont les limites entre l'absence de contrôle, la confiance et la liberté. » Mais pour rien au monde ne repartirait-il. Comme pour d'autres combattants que j'ai rencontrés ici, Tchoudi s'est approprié cette révolution, il parle de « nous » de «notre avenir». Je lui demande s'il ne serait pas en train, de réaliser les ambitions déçues de ses parents, d’anciens hippies. Il sourit malicieusement en haussant les épaules. «Mais ici, ça marche, chacun peut réellement accomplir quelque chose de positif. Pas là bas. Du moins pour le moment .»

 Ronahi est le nom de guerre, d'une Italienne âgée de 31 ans, venue de Bologne. Elle a un passé de militante anarchiste et féministe très active, impliquée activement dans la cause palestinienne. Prof de maths en Italie, elle ne pense pas pouvoir enseigner ici mais «contribuer autrement».

«Je suis venue parce que je voulais surtout comprendre avant de m'engager complètement. Oui j'ai passé six mois dans les rangs de l'armée, la YPJ mais j'ai vu que je n'étais pas vraiment faite pour me battre, même si j'ai le plus grand respect pour ces filles devenues des amies pro ches. J'ai préféré intégrer la société civile, vraiment engagée dans un projet féministe. C'est pour ça que je travaille au journal, là où on a besoin de moi, où mes connaissances peuvent être utiles, surtout dans les bureaux de Yekita Star et j'apprends la langue». Elle habite dans une famille où elle est traitée chaleureusement comme les autres filles de la maison, gentiment rudoyée par la mère quand il s'agit de venir manger alors qu'elle aurait préféré poursuivre sa lecture méticuleuse des textes d'Ocalan, bréviaire obligatoire. En jean et tee-shirt, son seul bijou est le badge avec la photo du fils de la famille tombé au front dont le poster domine la pîèce principale. Dans chaque foyer, on affiche ses morts et chacun arbore son image.

Lorsque Ronahi en parle avec des étrangers comme moi-même, le formatage d'extrême-gauche qu'elle a subi ressort par sa façon de cadrer tout ce qu'elle dit dans des concepts et des structures formatées. C'est une pro de la contestation contre l'impérialisme néo-libéral et peu de causes recueillent son aval. Cependant, comme Tchoudi, elle est portée par son adhésion d'une cause qu'elle a fait la sienne, sans croire tout à fait qu'elle pourra exporter cette idéologie en Italie. « Mes parents? On ne peut pas dire qu'ils comprennent, alors vraiment pas. Je les rassure comme je peux, mais bon, ma vie c'est ici. »

Les jeunes venus d'ailleurs reconnaissent qu'il y a un problème de communication, mais ils ont beau être engagés corps et âme pour la révolution du Rojava, ils s'opposent à toutes les incarnations du monde neo-libéral et de la société de consommation mondialisée. Et ce refus comprend l'utilisation des smartphones, que l'on ne voit que dans les mains des jeunes Kurdes sur place, toujours très heureux de prendre des photos de groupe à la moindre occasion. Tchoudi et Ronahi possèdent des téléphones portables anciens, tout justes capables d'envoyer un texto, et par ailleurs ne sont guère des fans de Facebook et des médias sociaux. Sans s'en rendre compte, ils rejoignent la génération d'anciens, ceux de l'entourage d'Ocalan, âgés de plus de soixante ans, peu adeptes des moyens de communication modernes. Et c'est bien ce qui leur fait défaut,.

La lutte contre l'État Islamique et son recrutement effréné ne pourront se mettre efficacement en place que lorsque la réalité du Rojava sera mieux comprise et entendue et qu'une contre-offensive médiatique pourra être mise en place, capable de toucher des jeunes qui s'engagent pour le djihad par désespoir et ignorance d'une alternative viable. Voici un champ immense qui s'ouvre que la jeune génération d'artistes et de réalisateurs devrait s'appliquer d'urgence à explorer


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