La Ville de Paris nous pisse à la gueule

La nouvelle campagne "Pas pipi dans Paris" de la Ville de Paris soulève des critiques sans nombre. Et si ce clip qui vise, en principe, les hommes qui urinent contre les murs de Paris, révélait un mépris profond des femmes, reflet de la réalité de la violence en augmentation aussi bien que les affinités profondes avec les gouvernements misogynes alliés du gouvernement actuel ?

"Pas pipi à Paris" © Ville de Paris "Pas pipi à Paris" © Ville de Paris
"Pas pipi à Paris" © Ville de Paris "Pas pipi à Paris" © Ville de Paris

Apparemment préoccupée par l'odeur de pisse qui émane des murs des "beaux quartiers" (autrement dit, ceux que fréquentent les touristes), la Mairie de la Ville de Paris a installé, on le sait, des uritrottoirs écarlates dans le 4eme arrondissement. Ce qui a surtout fait la joie des Instagrammeurs étrangers, sans avoir pourtant recueilli de résultats concluants: en témoignent les effluves nocturnes dans ces mêmes quartiers, et ailleurs.
Loin de se décourager, la Ville de Paris, dans son immense sagesse, nous offre à présent un clip instructif, commandée à l'humoriste Swann Périssé, qui est censé transformer les habitudes masculines des noctambules parisiens.

Pas pipi dans Paris débute par le visage de ladite humoriste encadré par une lunette de WC, ce qui est le leitmotiv de cette œuvre. Costumes en PQ, maquillage fluo, décors, tout d'un jaune pipi tape à l'œil, accompagnés d'images de boissons diurétiques (bière, champagne etc.) de la même teinte. Les comédiens entonnent leur "grand merci à ceux qui ne font pas pipi dans Paris", force coups de balai à chiottes géant et kilomètres de papier hygiénique.

Et pourtant, quel hymne aux fétichistes d'urine, excités par ses visions combien célestes de lèvres, de langues jaunes, de jets couleur topaze, de ces océans de pisse qui n'ont pu être imaginés que par des adeptes de l'ondinisme (ce que le Larousse définit sobrement comme " érotisation des fonctions urinaires"). Ce qui dit long sur la nature des fantasmes des commanditaires de ce clip. Version modernisée de l'Histoire de l'œil de Georges Bataille, où les héros n'ont cesse de s'uriner dessus et d'en boire avec délectation, hommage au 'omarashi' pratiqué peut-être par quelques touristes japonais ou alors à l'ami Trump qui défraya la chronique grâce à ses partouzes avec des professionnelles du sexe russes à qui il commandait des "douches dorées" au Ritz Carlton à Moscou ?
La Ville de Paris soigne ses hôtes étrangers.

Si les pisseurs parisiens ne risquent nullement d'être convertis à la bienséance, il est certain que l'autre message de ce clip douteux enrage celles et ceux qui ont à cœur le statut des femmes. Dès la première image, on pisse impunément, au (mal) propre et au figuré sur le visage d'une femme souriante qui a l'air d'en redemander. C'est elle qui, en premier, se précipite au WC, baisse la culotte et renverse la cuvette- comme si ce n'était pas exclusivement les hommes qui en réalité arrosaient nos murs de leurs déjections. Pourtant ceux-ci, dans le clip, ne sont que des accessoires (consommateurs en chemise-pantalon jaune) quand ils n'embrassent pas la brosse à chiottes, la langue enduite de jaune, en pleine extase. C'est sur le dos dénudé d'une femme qu'on a dessiné façon tatouage, la signalétique convenue des toilettes Hommes/Femmes- comme si son corps servait exclusivement de terrain de jeu touche-pipi et plus si affinités.

 Déjà avilie par la pornographie banalisée de l'industrie publicitaire, un pallier de plus aura été gravi ici dans la représentation publique des femmes. Une pratique privée entre adultes consentants ne saurait représenter une politique de la Ville, et par extension le gouvernement Macron. L'espace public est gouverné par des règles toutes autres que celles qui doivent être restreintes à l'espace privé.

Ce dérapage serait-il simplement le reflet de notre époque ? En dépit de la bienséance politiquement correcte qui nous taxe de grossophobe, de roussophobe, d'appropriateur culturel au moindre écart de vocabulaire ou de coiffure, la violence réelle contre les femmes n'a cessé d'augmenter cette année. Partout, sur le lieu de travail  ou pendant la coupe de Monde (malheur aux compagnes des supporteurs des équipes perdantes). Sans parler des violences conjugales. 27 728 faits de violences sexuelles ont été recensés par les forces de l'ordre dans les sept premiers mois de 2018, soit une augmentation de près d'un quart par rapport à l'année dernière.

En dépit d'une apparente (et superficielle) libération de la parole, le nombre de condamnations pour viol a baissé de 40 %, alors que le celui de viols enregistrés par la police a augmenté dans les mêmes proportions. Dans les faits, au pays du Pas Pipi à Paris le chiffre réel serait de 75 000 par an, dont seulement 16 400 ont été déclarés en 2017.

 On peut aller plus loin encore en examinant la politique étrangère de notre gouvernement : qui sont ses alliés, ses clients, ceux qu'il soutient de nos deniers et de ses applaudissements ? Entre autres, la Turquie d'Erdogan, l'Arabie saoudite, la Russie de Poutine. Force est de constater que ces pays partagent un record lamentable concernant les droits humains et ceux des femmes, institutionnelle à Riyadh, en chute libre à Istanbul et à Moscou, sans qu'on s'en émeuve à l'Élysée.

 En conclusion, ce clip non seulement reflète ces tendances délétères, mais  fait ressortir la cohérence des politiques actuelles, intérieures et extérieures. Admirable publicité en somme pour la France que nous sommes en train de devenir. Sous couvert d'images guillerettes nanties d'un habillage pseudo-esthétique, une seule constatation s'impose : on nous pisse à la gueule.

 

 

 

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