Parler de la révolution 1917 dans une Ukraine post-vérité

Quand j'ai lancé à Odessa le projet d'un colloque international sur les conséquences sur les femmes des révolutions inspirées par l'exemple bolchevique, j'étais loin d'imaginer les scandales que j'allais déclencher. C'est que tout ce qui concerne le bolchévisme et le communisme est balayé de l'histoire et de la mémoire officielles...Le colloque 'Gender in Revolution' s'est tenu en octobre dernier

affiche du colloque d'Odessa organisé par Women in War © Natasha Tzeluba affiche du colloque d'Odessa organisé par Women in War © Natasha Tzeluba
Parler de la révolution 1917 dans une Ukraine post-vérité

 Quand j'ai lancé à Odessa le projet d'un colloque international sur les conséquences sur les femmes des révolutions inspirées par l'exemple bolchevique, j'étais loin d'imaginer l'avalanche de problèmes qui allait s'abattre sur nous. Comme tant d'autres issus d'une certaine classe d'intellos baba-cool européens, j'étais poussée par une vision romantique de la ville de Babel, Trotsky, Eisenstein, la révolte de 1905, les marches légendaires, le fameux landau, l'esprit si particulier (les Odetskye anekdoti, en vérité la plus pure forme d'humour juif). À Kiev on me demandait sans arrêt : pourquoi Odessa ? Je déballais inlassablement les mêmes rêves, d'autant que la ville, dentelle de ruines invraisemblables est belle à couper le souffle… Et devant l'incompréhension générale, je concluais : Odessa is sexy, Kiev is n't…

 Deuxième question de la part de mes interlocuteurs, d'éventuels sponsors à Kiev : pourquoi 1917, si ce n'est pas pour parler du martyr exclusivement subi par le peuple ukrainien- en ce cas-là, pourquoi Odessa ? Quel centenaire voulez-vous commémorer? Sidération de ma part quand je découvrais que, comme dans la Russie de Poutine pourtant ennemie, telle est la seule version autorisée des faits, en changeant le nom du peuple-martyr … Portée par mon enthousiasme jusqu'ici increvable, je persistais, argumentais : l'importance de l'histoire, l'influence incommensurable sur les mouvements révolutionnaires du monde entier, une évaluation des succès et des échecs etc. Des échecs m'a-t-on précisé, c'est la seule chose qui compte, nous sommes dans la nouvelle Ukraine, vous ne le saviez pas ? Contemplez Kiev : Mac Do, Auchan, Billa, Uber, des tours guidés à Tchernobyl, des cafés branchés sur Foursquare identiques à ce qu'on trouve à Bastille, n'est-ce pas ça le progrès ? Il est même question d'enlever les étoiles soviétiques qui ornent l'extraordinaire monument à la "Grande Guerre Patriotique" à Kiev : au train où l'on va, une fois les derniers vétérans disparus, on peut même craindre qu'on racontera que ce sont les Américains (ou les alliés du jour) qui ont libéré l'URSS du joug nazi...

Monument à la Seconde Guerre Mondiale, Kiev. © C.Mann Monument à la Seconde Guerre Mondiale, Kiev. © C.Mann

L'antisémitisme ? Connais pas, vous ne saviez pas que nos leaders sont juifs, donc les affaires marchent, pour eux (clin d'œil qui se voudrait complice). Pas beau ça ? Les croix gammées sur le mémorial de Babi Yar ? sûrement les Russes… Heureusement notre église (et il s'en construit tout le temps, pimpantes, dorées) est là pour renforcer les mœurs chrétiennes et débarrasser définitivement le bon peuple de toute velléité d'égalitarisme héritée de ces sombres années communistes…

 Parce que, mine de rien, n'en déplaise à mes interlocuteurs, les droits des femmes, même ceux des minorités sexuelles auraient-ils pu être même envisageables sans l'exemple soviétique, même si celui-ci n'a pas duré et a fini par n'être qu'un souvenir vite censuré : ces rêves ont fait avancer le monde...

Si nous avons pu bénéficier d'un certain soutien français au nom de la volonté de tisser des liens entre les institutions culturelles et la France, ainsi qu'un engagement en faveur de la réflexion sur l'histoire, ce n'a pas toujours été le cas d'une certaine organisation onusienne destinée aux femmes par qui toute aide est désormais filtrée à Kiev. Discuter de guerre et de révolution est strictement interdit, il ne faut parler que le 'peacebuilding', en l'occurrence uniquement les célèbres résolutions qui ont fait couler beaucoup d'encre et presque autant de sang tant l'indifférence est énorme. L'histoire avec une grande hache comme disait Perec est censurée, aussi impitoyablement que sous Staline. Beria doit applaudir des deux mains du fond de sa tombe.

Il est vrai que bien des personnes que l'on rencontre ont des grands-parents qui ont connu la Sibérie, mais ce n'est pas pour autant qu'ils rejettent le système entier. Quand on discute dans les bus, le taxi, les supérettes, les regrets sont énormes, pour le système scolaire, les soins médicaux, l'absence de chômage: le choix étendu de fromages (entre autres) dans les supermarchés ne saurait compenser ces manques d'autant que seule une infime minorité peut se permettre d'en acheter. Regrets sans doute partagés par les vieilles femmes qui disputent les restes aux chats devant les poubelles des restaurants près de la statue de Potemkine…

Par miracle, l'université pédagogique Ushinsky avec son département de Gender Studies très entreprenant, avec laquelle nous nous sommes associée,s a bien voulu m'écouter, certes à reculons au départ, m'octroyer sa confiance et rassembler de brillants jeunes chercheur.e.s ukrainiens. Un colloque organisé par une association universitaire française, certes modeste, avec des locuteurs prêts à se déplacer d'Australie, de Chine, d'Israël, des États-Unis aussi bien que l'Europe de l'Est et de l'Ouest, ce n'est pas tous les jours à Odessa, avec en prime de la photo contemporaine, de l'art d'avant-garde (dont une écrivaine et chanteuse ukrainienne, domiciliée à Paris, interdite de voyage en dernière minute). Les autorités ont le bras long, l'œil de Kiev est partout...

 Plus important encore, ce colloque a été l'occasion de comparer le sort des femmes dans l'ex-empire communiste, les Balkans et le Caucase, la montée sinistre tant que sournoise du phénomène religieux dans toute cette aire. Et surtout donner la parole à des chercheur.e.s et des activistes ukrainiens féministes, dont une bonne partie en colère. Un espace pour dire la dissidence, formuler le mécontentement, la frustration devant les promesses non-tenues du gouvernement après la dernière révolution populaire et cette guerre interminable au Donbass. Nous avons entendu les veuves de guerre abandonnées à leur sort, les volontaires militaires au féminin qui se battent pour une autre d'idée de l'Ukraine, non pas par soutien au nationalisme ou au militarisme de notre part, tant s'en faut, mais parce qu'elles aussi ont droit à la parole au débat dans un colloque de révolution et de guerre. Pour la première fois, ces militaires ont échangé avec une activiste anti-guerre de Tel-Aviv, et une militante kurde qui a décrit le projet égalitaire de Rojava unique dans son genre. De part et d'autre, des horizons se sont élargis.

 Nous avons travaillé en collaboration avec une association pour les Droits Humains comme nous le faisons toujours (ici le Democracy Development Centre) qui a fait venir des activistes, les militaires, des femmes des villages. Un colloque fait de bric et de broc question logistique sur place avec une partie des participants logée en dernière minute dans une auberge de jeunesse (ce qui a scandalisé notre université locale qui a d'autres attentes d'une Parijanka au rouge à lèvres écarlate). Mais la priorité était ailleurs, payer les voyages, faire venir des interlocutrices, des artistes qui n'avaient jamais assisté à un pareil événement, filmer, publier.

Et surtout ébranler le tabou de la post-vérité, en l'occurrence ici de la post-histoire, écouter la parole des femmes de cet ancien empire communiste qui n'a pas fini de s'écrouler. Et tout ça dans une des villes magiques du monde, qui, telle Venise, s'enfonce dans les décombres de sa propre légende...

Odessa © C.Mann Odessa © C.Mann

 

 

Le colloque Gender in Revolution, War and Peacebuilding a eu lieu en octobre 2017 au Ushinsky South Ukrainian National Pedagogical University, organisé par Women in War et le Democracy Development Centre.

Carol Mann, sociologue et historienne, chercheure associée au LEGS à Paris 8, dirige l'association Women in War qui organise des colloques internationaux annuels sur différents aspects de genre et conflits armés dans des zones "difficiles". Pour plus de détails voir www.womeninwar.org. Voir aussi la page Facebook 'Gender in Revolution and War'.

On peut entendre les communications en anglais, russe ou ukrainien : https://www.youtube.com/watch?v=6PeicZJ2MQ8&list=PL6ctOS7eJAdQug5P7gybJu3Beyj7lXSbM

 

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