La petite bête immonde qui monte qui monte (1ère partie: La haine dans les textes)

Voici le premier article dans une série qui tente d'analyser la résurgence actuelle de l'antisémitisme en France aujourd'hui d'un point de vue sociologique. Les suivants évoqueront le contexte mondial de cette poussée, la question de l'antisémitisme-antisionisme et finalement le lien entre l'antisémitisme et la montée de la violence contre les femmes.

1. La petite bête immonde qui monte qui monte: la haine dans les textes et leur circulation.

Banderole photographiée à un rond point près de Lyon (décembre 2018) © S. Rodan-Benzaquen Banderole photographiée à un rond point près de Lyon (décembre 2018) © S. Rodan-Benzaquen

Ces dernières semaines sont été marquées par des manifestations d'un antisémitisme, non pas exceptionnelles numériquement mais dans leur intensité et leur fréquence à présent quotidiennes. Depuis un an, agressions contre des passants anonymes, mais portant des signes d'appartenance confessionnelle, contre des personnalités, profanations parfois massives de cimetières juifs, de monuments aux victimes de la Shoah, graffitis haineux par centaines en France. Sans oublier les meurtres de Sarah Halimi et de Mireille Knoll octogénaire survivante de Shoah, crimes dont l'intention antisémite sinon déclarée a été retenue pas la police dans les deux cas. À cela s'ajoute le déferlement quotidien d'injures haineuses par le biais des médias sociaux, de la blogosphère, sans oublier l'anonymat confortable offert par ces mêmes médias, dont l'avalanche d'insultes, d'appels au meurtre sur le Facebook 'live' mis en place par France 3 Alsace lors de la venue du Président Macron au cimetière profané de Quatzenheim, le 20 février dernier.

Afin de contextualiser ce phénomène, peut-on parler d'une hausse d'actes racistes en général? Le 11 février dernier, Christophe Castaner, ministère de l’intérieur annonçait une hausse de 74 % des actes antisémites commis en France : 541 enregistrés en 2018, contre 311 en 2017. Néanmoins ces chiffres se situent dans la moyenne des dernières années. Selon le Collectif contre l’islamophobie en France, le nombre d'agressions contre la population musulmane (8% de la population française) est très inférieur à celui recensé contre les Juifs (1% de la population). Ajoutons que les chiffres sont forcément vagues, d'une part à cause de l'interdiction faite par la loi de recensements ethniques ou religieux, et de l'autre, chez les laïques en particulier, le refus de se faire compter dans une catégorie confessionnelle. Cependant, force est de constater qu'il existe aujourd'hui pour la communauté musulmane une réelle discrimination en France qui se fait ressentir, entre autres, dans la recherche de travail ou d'emploi, qui sauf exception, a de moins en moins cours aujourd'hui chez leurs contemporains juifs. C'est une première dans l'histoire des Juifs de l'Occident.

Justement, il y a une différence  entre l'islamophobie et l'antisémitisme et elle est de taille, l’ancienneté du sentiment et de la virulence anti-juives sont telles qu'il faut toujours considérer leur émergence comme un symptôme avant-coureur du pire. Certes, l'exemple de l'Allemagne nazie est la premier qui vient à l'esprit, mais on peut ajouter le tournant de plus en plus répressif que prit l'URSS à partir des arrestations de masse et des procès de Moscou (dès 1936) qui comprenaient un nombre important de militants communistes de la première heure et d'intellectuels juifs, ce que remarquait Trotski. Il n'est pas accidentel que les actes antisémites extrêmes ont lieu dans l'Amérique de Trump et non celle d'Obama.

De quoi est la poussée actuelle d'antisémitisme le symptôme, le révélateur? Certes, c'est une forme particulière de racisme exprimé en innombrables paroles, en actes violents. Un faisceau d'explications s'offrent à nous, difficiles à démêler, mais qui reposent, comme nous le verrons dans le présent article, sur certains textes venant de bord très différent, mais qui témoignent d'une certaine convergence, dans leur interprétation française, mais aussi à l'étranger. Car on peut parler d'une véritable poussée mondiale de l'antisémitisme. La nouveauté, si l'on peut dire, c'est la localisation concentrée des manifestations actuelles, soit en Europe et aux États-Unis,  souvent dans des pays au passé raciste durant la Seconde Guerre mondiale et caractérisés par des manifestations les plus extrêmes contre l'immigration aujourd'hui, tels que l'Allemagne anti-Merkel, la Pologne et la Hongrie. Que des pays tels que le Pakistan, l'Arabie saoudite, l'Indonésie ou l’Égypte ne soient pas philo-sémites ne saurait constituer un scoop - mais de cela, on n'en parle même plus, tant c'est une évidence tristement normalisée.


Les Protocoles des Sages de Sion et leur descendance

Quelles sont les bases théoriques des groupes et groupuscules qui soutiennent actuellement un antisémitisme que l'on pourrait qualifier de politique? Il est certain que dans la généalogie du Front National /R.N. et partis équivalents en Europe, on trouve inévitablement des anciens nazis et des collabos notoires, ayant pieusement étudié Mein Kampf et le vaste florilège de textes attenants. En France, ces écrits se situent dans la continuité du vieil antijudaïsme chrétien, remis au goût jour par Edouard Drumont dans la France juive (1886) et l'affaire Dreyfus.

Cependant, pour soutenir des théories complotistes les plus extrêmes, c'est vers un texte plus ancien que des partisans de ces idéologies (qui pullulent toujours sur les médias sociaux) se réfèrent plus volontiers. Il s'agit des Protocoles des Sages de Sion faux notoire commandé par la Okhrana, la police tsariste russe dans les premières années du XXeme siècle pour légitimer les persécutions (et les pogroms) à l'encontre de la nombreuse population juive de l'empire. Le texte prétend révéler un plan secret de domination du monde par les Juifs et les Francs-Maçons; sa publication suit de peu le premier Congrès sioniste à Bâle (1897).

La lecture du 'International Jew' du magnat de l'automobile Henry Ford publié en 1920, inspiré par les Protocoles et d'ailleurs très admiré par Hitler est au cœur de la pensée suprématisme blanche américaine. C'est une des références probables du tueur à la Synagogue Tree of Life à Pittsburgh, massacre qui a fait 11 morts. De plus, l'assassin Robert Bowers l'a actualisé en tenant la communauté juive pour responsable de l'influx de réfugiés musulmans aux États-Unis.

Pourrait-on considérer qu'une des explications de la montée de l'antisémitisme en Allemagne actuellement (1 646 actes souvent violents recensés pour 2018), de la part de l'extrême droite, proviendrait au même type de raisonnement? Il n'y a qu'un pas du populisme et de la xénophobie vers un antisémitisme pour ainsi dire modernisé dans ce pays qui s'est montré au départ généreux avec les migrants fuyant les pays en guerre. En même temps, peut-on se demander si certains jeunes citoyens allemands musulmans partageraient les fantasmes de leurs contemporains en France avec, comme résultat, des opinions et  des réactions proches de ceux qui les détestent le plus, soit les néo-nazis à l'égard des Juifs?

Qu'en est-il de la Hongrie? En dépit des promesses de Victor Orban à Netanyahu sur un degré supposément zéro de tolérance envers l'antisémitisme, la Hongrie conjugue actuellement une politique anti-migrante avec une tolérance marquée pour un discours anti-juif- en témoigne la politique contre le philanthrope d'origine hongroise Georges Soros, sponsor de l'université d’Europe centrale (CEU) créée en 1991, l'une des meilleures universités européennes de sciences humaines et sociales (y offrant des études de genre, interdites à présent par le gouvernement Orban).

En France, bien qu'interdit par la loi, l'antisémitisme tristement classique a été agrémenté de tout un corpus de textes négationnistes, invention tout à fait française. Ces textes, dont l'auteur le plus connu est Robert Faurisson, réfutent l'existence-même de la Shoah et des chambres à gaz. Ils ont été amalgamés dans une expression antisémite contemporaine, véhiculée par ce chantre de la droite la plus extrême qu'est l'idéologue d'extrême droite Alain Soral flanqué du comédien Dieudonné ainsi que leur entourage.

 En décembre 2018, L'Observatoire du Conspirationnisme et la Fondation Jean-Jaurès ont commandité à l'Ifop une enquête sur le complotisme en France. L'affirmation qu'il existe un complot sioniste à l’échelle mondiale a accueilli l'approbation de 22% des sondés. Selon l'enquête, ceux -ci sont surtout des chômeurs et des ouvriers âgés de moins de 35 ans, au niveau d'instruction plutôt basse. De plus surreprésentés chez les sympathisants du Rassemblement national et de la France insoumise. Parmi eux, 44% se considèrent des Gilets Jaunes. L'on se souviendra des groupes de Gilets Jaunes qui, sur les marches du Sacré Cœur en décembre dernier et sur les Champs Élysées en janvier,  entonnaient "La Quenelle" hymne antisémite de Dieudonné qui a fait plusieurs apparitions très acclamées sur les ronds-points.

Ces dérives antisémites, surtout quand elles ne sont pas désapprouvées par les principaux intéresses ont servi à discréditer les Gilets Jaunes et n'ont certainement pas contribué à faire progresser leurs revendications que l'opinion publique, comme l'auteure de ces lignes durant les premiers temps, a approuvé dans ses principes de protestation contre l'injustice sociale qui gangrène la France. Dans une tribune dans le Monde, la rabbine féministe Delphine Horvilleur estimait que les  Gilets Jaunes devaient relever le défi de  faire taire immédiatement et sans ambiguïté les voix qu’ils abritent, s’ils ne veulent être rongés par les forces obscures qui feront de leur mouvement une chambre d’écho ou une vitrine. Or cet appel ne semble pas avoir été entendu jusqu'à présent. 

Les nombreuses traductions en arabe et dans le monde musulman y compris l'Iran et l'Indonésie, les Protocoles ont connu une nouvelle flambée de popularité surtout dans les capitales du Moyen-Orient pour servir de base théorique à l'opposition à Israël et au sionisme. Le texte sert de légitimation pour des explications qui se veulent rationnelles pour la persistance de l'existence de l’État d’Israël. L'Observatoire du Conspirationnisme a noté qu'un antisionisme paranoïaque, fondé sur les théories tirées des Protocoles sur le complot juif mondial se retrouve dans la Charte de l’Organisation de Libération de la Palestine (1968) que dans le mouvement de la Résistance islamique Hamas.

Innombrables articles, blogs, vidéos You-Tube en langue arabe ou destinés à un public musulman occidental proposent une analyse élargie du conflit israélo-palestinien comme produit par une (supposée) emprise du monde juif en général et États-uniens en particulier sur la finance mondiale, suivant en cela leurs contemporains d'extrême droite, agrémentée ici d'une composante (supposée) anti-islamique. Quel est le discours des quelque 2 500 mosquées et salles de prière en France dont une partie est financée par le Qatar, l'Arabie saoudite, le Maroc et la Turquie? Serait-il différent de celui tenu officiellement par leurs sponsors? En Arabie saoudite, un résumé des Protocoles figure au programme scolaire, présenté en tant que document véridique. Est-il permis d'évoquer ici un antisémitisme musulman en France, comme l'ont révélé plusieurs enquêtes sérieuses, sans se faire taxer d'islamophobie?

 La confusion est à son maximum ici et concerne une partie de la communauté musulmane et celle qui se considère juive et sioniste. Les jeunes musulmans français se reconnaissant dans ce discours ont fait un amalgame entre leur identité de descendants de colonisés, la situation des musulmans dans le monde et la cause des Palestiniens- on peut se demander pourquoi il y a un manque de sympathie de leur part pour ces mêmes Palestiniens au Liban, pour des victimes yéménites bombardées par la coalition des forces occidentales et l'Arabie saoudite, les Kurdes dans la Turquie d'Erdogan ou même les musulmans de l'Inde de Modi ou les Rohingyas au Myanmar. Est-ce qu'on ne peut pas nommer le mal quand celui-ci émane de sources musulmanes ou non-occidentales, jadis des terres colonisées? De plus, la cause palestinienne est sans doute celle qui unifie toute la bien-pensance bobo quasiment au détriment de tout autre engagement anti-minorité persécutée sur terre, nous y reviendrons dans un article ultérieur.

Du côté juif, ceux qui s'identifient à Israël tout en choisissant de rester en France, mais n'osent pas critiquer les abus de Netanyahu côté palestinien ou fricotage avec des pays ouvertement racistes tels que la Pologne et la Hongrie, parce qu'il est le président de l’État hébreu, seraient-ils coupables d'un amalgame tout aussi contradictoire ? Peut-on, sans se faire taxer d'antisémitisme, évoquer la présence d'éléments d'instrumentalisation sinistre de ce phénomène délétère de la part des inconditionnels de la politique de Netanyahu pour stigmatiser l'opposition israélienne aussi bien que les Juifs de la Diaspora qui ne s'y reconnaîtraient pas?

Dans l'imaginaire d'une certaine gauche radicale alter-mondialiste et contestataire, force est de remarquer que la classe dominante semble être à présent représentée par les Juifs au lieu de refléter, comme toujours, les intérêts de classe des structures capitalistes qui ont substitué la finance et le retour sur investissement à l'industrie. Retour donc aux anciennes théories complotistes tirées de l’indécrottable pamphlet impérial russe.

 Le danger des médias globalisés.

Aujourd'hui, toutes les options sont visibles sur le moindre smartphone, téléphone supposément intelligent mais qui n'exerce pas la moindre fonction critique. Il suffit de taper n'importe quel mot-clé pour qu'apparaisse, dans l'ordre dans lequel ils ont été consultés, une liste de sites s'y référant. Certes certains groupes peuvent se promouvoir en achetant leur place sur les moteurs de recherches, ce qui est tout aussi pernicieux. De toute évidence, les sites les plus haineux (le plus souvent inspirés des Protocoles) sont les plus visités, donnant une illusion de véracité ("ça doit être vrai puisque ça apparaît en premier", comme dans les définitions au Larousse). Le site d'Alain Soral, idéologue d'extrême-droite, ferait d'ailleurs plus de 7 millions de clics mensuels.

Notons au passage que lorsqu'on tape 'Protocoles sages Sion 2018', sur le moteur de recherche Google, le premier article qui apparaît, est celui de 'Wikistrike', site conspirationniste par excellence, talonné de près par des sites ouvertement antisémites tels que la 'Matrice Juive' ou sa version musulmane 'Dajjal Magazine', sous-titré 'Survivre parmi les diables'.

L'atomisation de la réflexion qui en est le produit de ces expertises fondées sur une lecture incontrôlée de sites à la crédibilité souvent douteuse fait de sorte que n'importe quel individu anonyme, équipé d'un smartphone (près de 40 % de la population mondiale) peut émettre une opinion, aussi délirante fût-elle, et la faire circuler, de façon virale, selon l'expression consacrée, comme la peste jadis ? L'antisémitisme circulant de la sorte entre des milieux qui s'opposent, voire se haïssent, représente sans doute l'élément le plus consensuel des dérives de notre société actuelle.

(à suivre)

Carol Mann, sociologue, spécialiste de genre et conflits armés, chercheure associée LEGS du (Laboratoire d’études de genre et de sexualité),
Université Paris 8, directrice de l’association et Think-Tank 'Women in War' (www.womeninwar.org)

 

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