Mort suspecte d'une journaliste à Istanbul

Durant la semaine du 19 octobre dernier, quelques rares articles, surtout dans la presse britannique, rapportaient la mort de la journaliste britannique Jacky Sutton dont le cadavre aurait été retrouvé par des touristes russes dans les toilettes de l'aéroport Ataturk d'Istanbul. Trois jours après le décès, avant la mise en place d'une enquête sérieuse, la famille de Ms Sutton se disait satisfaite des conclusions de la police turque, à savoir qu'il s'agissait d'un suicide par pendaison. L'éminente agence de presse que Jacky Sutton représentait en Irak, IWPR, the Institute for War and Peace Reporting emboîtait le pas, déclarant que "Jacky a agi seule" .

Un pesant silence s'est abattu sur la presse internationale au sujet de cette situation, même si une certaine presse (de gauche) turque a révélé de nombreuses zones d'ombre.

Et pourtant, ce drame pose la question du devenir des journalistes et des opposants tant locaux qu’étrangers qui expriment leur opposition à la politique intérieure et extérieure de la Turquie et de ses alliés, y compris Daech.

Le dix septembre dernier la journaliste néerlandaise Fredericke Geerdink avait été arrêtée puis expulsée de Turquie, accusée d'avoir aidé des militants kurdes, alors qu'elle effectuait un reportage sur les brutalités policières au sud-est de la Turquie. Elle doit être entendue par une cour de justice turque. Deux journalistes de Vice News Jack Hanrahan et Philip Pendbury avaient connu le même sort, après avoir été arrêtés et emprisonnés pour 'terrorisme'. Leur collègue irakien, Mohammed Ismael Rasool, n'a pas été relâché. La répression de la presse turque d'opposition au AKP, le parti islamo-conservateur du président Erdogan est devenue routinière, les bureaux incendiés, les journalistes et rédacteurs arrêtés, voire torturés, ce qui constitue le sujet d'un livre qui vient de paraître par Fredrike Geerdinke sur la liberté de la presse en Turquie. Jusqu'à maintenant, les journalistes étrangers étaient relatvement peu concernés.

Cependant, il y avait des signes avant-coureurs. Il y a un an, Serena Shim, journaliste libano- américaine, correspondante des médias iraniens en Turquie, avait trouvé la mort dans un accident de voiture troublant, près de Suruç. Elle avait reçu des menaces du gouvernement turc après avoir filmé des convois de militants islamistes passant de Turquie vers la Syrie, ce qui a été confirmé par d'autres suppports par la suite.

 Jacky Sutton était âgée de 50 ans, elle travaillait dans la région depuis de nombreuses années, en particulier sur la formation des femmes journalistes en Afghanistan et en Irak, sujet de sa thèse de doctorat qu'elle était en train de compléter à l'université nationale australienne. Elle avait accepté le poste de directrice locale de la prestigieuse IWPR qui soutient les journalistes indépendants dans les zones de guerre. Sutton succédait au directeur précédent, Ammar Al Shahbander, assassiné à Baghdad le 2 mai dernier et revenait juste de la commémoration de ce décès à Londres. Elle transitait par Istanbul pour se rendre à Erbil. Elle avait décidé d'orienter son travail vers la déconstruction de la propagande de Daech contre les femmes et la critique acerbe de ses rouages. Nos chemins, celui de Jacky et de moi-même, s'étaient croisés  jadis en Afghanistan, nous partagions les mêmes revendications concernant la primauté des droits humains, le même engagement féministe. Quand on a bravé les Talibans et Daech et tous ceux qui leur ressemblent, on est engagé dans la lutte contre l'injustice à vie...

Que s'est-il passé à l'aéroport d'Istanbul ? J'ai moi-même pris l'avion à l'aéroport Ataturk il y a trois jours et je suis allée inspecter - autant que possible - les toilettes des femmes sur place. Le modèle semble être le même partout: le seul crochet est celui, en aluminium, destiné au sac à main et les lumières sont encastrées. Se pendre dans ces circonstances paraît complètement impossible. Peut-on encore parler de suicide?

Je n'oserais accuser qui que ce soit, mais il est certain la mort d'une journaliste et activiste féministe survenue dans des circonstances aussi douteuses sur le territoire turc ne saurait être considérée sans une réflexion approfondie.  Evoquer le soutien de la Turquie pour Daech, sa guerre ouverte contre toute forme d'opposition au régime, comme l'opacité de toute enquête de la part des autorités locales concernant une mort suspecte ne constituent guère un scoop. Pourtant la mort de Jacky Sutton, comme celle de Serena Shim  aurait dû être commentée et décryptée par tous les grands médias, des questions posées, des responsabilités recherchées, au nom du principe de démocratie, de la liberté d'expression des journalistes, des chercheurs, de tout individu qui réfléchit et ose dire 'Non'. tout haut

 Ce silence  somme toute honteux ferait-il partie des concessions consenties par l'Union Européenne à la Turquie, taire tous les abus des droits humains en échange de la prise en charge des réfugiés sur sol turc? Et sacrifier la mémoire d'une éminente activiste féministe engagée dans la lutte active contre l'injustice la plus flagrante ?

 

Carol Mann, sociologue, directrice de Women in War, Paris.

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