Le Rojava, cible principale des frappes turques

Carol Mann, sociologue spécialisée dans la problématique du genre et conflit armé directrice de l’association Women in War commente les frappes menées par Ankara sur des positions kurdes au Rojava, au nom de son engagement dans la coalition de l'OTAN. Un examen des cartes géographiques révèle la cohérence absolue de la stratégie turque tant contre le PKK que pour le maintien de l'EI.

Carol Mann, sociologue spécialisée dans la problématique du genre et conflit armé directrice de l’association Women in War commente les frappes menées par Ankara sur des positions kurdes au Rojava, au nom de son engagement dans la coalition de l'OTAN. Un examen des cartes géographiques révèle la cohérence absolue de la stratégie turque tant contre le PKK que pour le maintien de l'EI.

 

En huit jours, Ankara a prouvé qu'elle sait admirablement manier la realpolitik de l'OTAN et arriver à ses propres fins sans pour le moindre du monde tenir ses engagements envers la coalition destinée à lutter contre l'EI. Et de plus se faire féliciter par, entre autres, le président Hollande qui, selon l'Élysée, a salué l’engagement courageux du président Erdoğan contre le terrorisme.

 Du massacre lundi dernier à Suruç aux bombardements turcs ce matin sur les villages de Zor Mixar et de Tel Findir, la boucle est bouclée, avec, à son centre la ville emblématique de Kobané dont dépendent les deux villages attaqués. C'est de la ville de Suruç on s'en souviendra que les jeunes appartenant à divers partis socialistes, devaient partir à Kobané à 10 kilomètres, portant des jouets et des cadeaux destinés aux enfants de la ville sinistrée. L'attentat, il faut le dire, n'a jamais été officiellement revendiqué l'EI. Une semaine plus tard, ce lundi 27 juillet, les frappes turques ont touché l'ouest et l'est de Kobané.

Un examen de la carte de la région nous révèle de nombreux éléments intéressants, à commencer par la proximité de ces localités. Ensuite, la zone tampon obtenue des Américains dans le but d'empêcher le passage des recrues et des munitions en direction de l'EI passe juste devant deux cantons kurdes du Rojava, Kobane et Afrin. Cette présence turque accrue servira à étendre ses frappes au-delà de Kobane permettant l'invasion du territoire de la province autonome entière. Ankara peut-il stopper le flux de volontaires pour le Djihad venus du monde entier (et en grand nombre de la France comme de la Tunisie) qui, jusqu'ici, empruntaient ces passages désormais interdits, du moins en théorie ?

Rien n'est moins sûr et pour une raison bien simple. Même si les Turcs tenaient leurs engagements à l'OTAN, les accès de la Turquie vers la Syrie restent nombreux. En particulier par la province de Hatay, plus à l'ouest dont la capitale Reyhanli serait un centre non seulement pour l'EI, mais encore d'autres groupes islamistes, tous très bien implantés dans une population largement composée de réfugiés syriens.

Selon des rapports émanant du quotidien centre gauche 'Cumhuriyet', datant du 11  juin 2015 des militants de l'EI venant de Syrie transiteraient par la ville turque pour ramener des armes plus loin à Akçakale dans la province de Şanlıurfa en Syrie parce qu'ils n'arrivaient pas à traverser le canton kurde de Kobane, trop bien tenu par son armée, les bataillons du YPG (Unités de Protection du peuple) et de YPJ (l'Unité de Protection féminine). Et le très respectable quotidien ( qui au passage a osé publier les caricatures de Charlie Hebdo en janvier 2015) de rajouter que ces convois d'armes auraient été protégés par les services secrets turcs. Ceux-ci seraient allés jusqu'à affréter des autobus pour faciliter leur passage de Turquie en Syrie. Rien ne laisse penser qu'une opération aussi bien rodée est exceptionnelle.....

Toujours est-il qu'il ne semble pas question pour Ankara d'étendre cette zone supposément sécurisée dans des régions peuplées de sympathisants de l'EI, où les Kurdes ne sont pas présents. Pourtant cette situation pour le moins paradoxale ne semble émouvoir personne à l'OTAN qui de toute évidence n'a pas pris le temps de scruter les cartes.

En attendant, il est permis de se demander qui s'occupe de se battre contre l'EI ? Les Turcs ne semblent pas avoir mené la moindre attaque depuis les premières - et dernières de vendredi dernier, tout en promettant de participer activement la prochaine fois. Cependant les arrestations des opposants de gauche (kurdes ou non-kurdes) vont bon train en Turquie. Au moins 900 personnes soupçonnées d'appartenir à l'EI et surtout au PKK et d'autres partis d'extrême gauche sont derrière les barreaux.

En attendant, les forces du Rojava, après un mois de siège, sont arrivées aujourd'hui à reprendre la ville de Sarrin sur l'Euphrate à à l' EI, avec l'assistance des alliés du Burkan Al Firat, une unité qui réunit des éléments de l'Armée syrienne libre et des YPG. Seule armée à confronter les djihadistes sur le terrain, ils ont été assistés par une couverture aérienne américaine.

 Sans même examiner la signification des attaques turques sur les positions PKK en Irak qui ne font que souligner la direction que prend la politique d'Ankara, il devient urgent de demander des comptes à Ankara par rapport à son engagement contre l'EI, si engagement il y a véritablement.

Rien n'est moins sur et il faut se demander quel est le sens des assurances du Président Hollande quand, après avoir félicité la Turquie pour ses efforts, convient de poursuivre et d’approfondir l’excellente coopération entre la France et la Turquie dans ce combat commun.

 

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