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Billet de blog 2 oct. 2008

La Belle personne et le bel âge

Au début du film de Christophe Honoré, La Belle personne, librement inspiré du roman de Madame de Lafayette La princesse de Clèves, sorti sur les écrans le 17 septembre dernier, Junie quitte précipitamment la classe en train d’écouter religieusement un air d’opéra.

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Au début du film de Christophe Honoré, La Belle personne, librement inspiré du roman de Madame de Lafayette La princesse de Clèves, sorti sur les écrans le 17 septembre dernier, Junie quitte précipitamment la classe en train d’écouter religieusement un air d’opéra. Trop émue, elle sort. Elle se réfugie dans un café, tenue par Nicole, qui lui met pour la réconforter une musique sur son juke box, précisant, dit-elle, que « ça ne date pas d’aujourd’hui ». On entend alors « Elle était si jolie » chanté par Alain Barrière, un tube des années 1960. Ce que dit la chanson est au cœur du film « Elle était trop jolie… Et toi je te connais… L’aimer toute la vie, tu ne pourras jamais… Elle était si jolie, je ne l’oublierai jamais… Mais elle partie, c’est bête mais c’est vrai ».

Mais là n’est pas le plus important. Le plus intéressant est qu’à ce moment précis où Junie/Léa Seydoux écoute la chanson et semble perdue dans ses pensées, au moment où l’on se dit qu’elle songe à sa mère récemment décédée, tout à coup l’image de Chiara Mastroianni apparaît à l’écran. Cliente assise dans le café en face de Junie, elle regarde tendrement la jeune fille, lui sourit, puis se lève et s’en va. Une présence amicale, un remerciement anodin au générique pour sa bienveillante participation, on pourrait en rester là. Mais cette présence est peut-être moins anodine qu’elle n’y paraît. Que fait Chiara Mastroianni là, dans ce film, à ce moment précis de l’histoire?

Dans un entretien au Monde de l'éducation, le réalisateur Christophe Honoré explique : « On fait un film parce qu’on a été marqué par des films précédents, par des romans. Je veux que les miens en portent la trace. C’est pour cela que dans La Belle personne, Léa Seydoux, l’interprète de la princesse, croise Chiara Mastroianni qui avait tenu le rôle dans La lettre, l’adaptation qu’en avait faite Manoel de Oliveira. » Soit. Et si au-delà du palimpseste perçait une dimension autobiographique, ou disons personnelle, du film ? Si on s’autorisait une autre interprétation, pointant ce qu’on pourrait appeler la « mémoire d’une génération sociale» (autrement dit, plus prosaïquement, de "trentenaires bobos", au sens sociologique du terme et sans connotation négative) ?Dans cette lecture, Chiara incarne à ce moment-là du film deux choses : l’une appartenant à l’histoire racontée fait de l’actrice la représentation de la mère disparue de la jeune fille, et son regard est un regard maternel. Face à Junie/Léa, elle a déjà pris quelques années. L’autre, surplombant le récit, fait de la comédienne un symbole : ses yeux posés sur Junie sont d’une certaine façon ceux du réalisateur lui-même, et à travers lui ceux de sa « génération sociale », c’est-à-dire ceux qui ont aujourd’hui la trentaine passée et qui ont pu être un jour l’un des jeunes du film. Dès lors, le regard de Chiara est un regard empreint de tendresse, toujours, mais teintée de mélancolie, de souvenirs doux et compatissants.

Le plus troublant dans cette vision est la résonance produite par la rencontre des deux figures: si d’un côté Chiara est la mère, la mère qui n’est plus, et si de l’autre côté elle est Junie/Léa devenue adulte face à son souvenir de lycéenne, elle porte dans les deux cas une petite mort qui fait de cette scène furtive un moment à vrai dire bouleversant. Et alors la chanson d'Alain Barrière vibre en écho (moins ringarde que sur Dailymotion). Elle était si jolie… Elle fuyait ravie… Je ne peux l’oublier. Oui, mais elle est partie, c’est bête mais c’est vrai.

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