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Billet de blog 6 mai 2010

Tunisie: le théâtre en liberté

Le 5 janvier, un incendie dans la bibliothèque de l’Institut des Belles Lettres Arabes à Tunis coûtait la vie au bibliothécaire et détruisait près de 15000 livres dont de nombreux précieux. Accident ou geste criminel ?

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Le 5 janvier, un incendie dans la bibliothèque de l’Institut des Belles Lettres Arabes à Tunis coûtait la vie au bibliothécaire et détruisait près de 15000 livres dont de nombreux précieux. Accident ou geste criminel ? Le mystère reste entier, même si la piste de l’acte désespéré du bibliothécaire est privilégiée. C’est un hasard, mais il se trouve que dans la dernière pièce du célèbre couple tunisien Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi, Yahia Yaich – Amnesia, qui se joue actuellement dans la salle du Mondial à Tunis, le héros manque à son tour d’être emporté dans l’étrange incendie de sa bibliothèque, où il s’est enfermé après son limogeage.

Yahia Yaich – Amnesia raconte l’histoire d’un homme, Yahia Yaich, important responsable politique, qui apprend à la télévision son éviction du gouvernement le soir de son anniversaire. Il tente de quitter le pays en compagnie de sa famille, mais à la dernière minute il est arrêté et mis en résidence surveillée, sans explication. Il s’enferme alors dans sa bibliothèque, jusqu’à ce qu’elle brûle. Blessé, il est hospitalisé pour confusion mentale et interné dans une institution psychiatrique où les médecins ont partie liée avec un parti qui le somme de s’expliquer sur les mobiles de son « accident » : était-ce le fait du hasard, une tentative de suicide manquée, ou l’œuvre d’une main inconnue qui a tenté d’éliminer des documents compromettants, voire de se débarrasser de lui ?

A partir de là, Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi, respectivement auteur et metteur en scène de ce spectacle extraordinairement audacieux, démontent les mécanismes du pouvoir, dissèquent les ressorts d’un système qui formate puis écrase ses propres serviteurs.

Les onze comédiens (dont Jalila Baccar) interprètent chacun plusieurs rôles, tantôt la famille de Yahia Yaich, tantôt le personnel de l’hôpital psychiatrique, dans une chorégraphie tournoyante extrêmement fluide. La scénographie, toute en bichromie (décor et costumes noirs, chaises et blouses blanches), met en relief un texte puissant sur le pouvoir, qui interpelle tout le monde. Et en effet, on ne peut que sortir abasourdi d’une pièce comme Amnesia (le titre en français), surtout quand on est citoyen français au milieu d’une salle comble de Tunis, debout pour une standing ovation au bout des deux heures de spectacle. Il faut dire que pendant deux jours, tout citoyen français qu’on est, c’est-à-dire curieux de comprendre un pays complexe, on a entendu parler d’absence de libertés, de peur diffuse, de harcèlement de journalistes (Taoufik ben Brik vient d’être libéré après six mois d’enfermement), de mesures radicales (le romancier Mohammed Kacimi, invité à la Foire du livre en 2009, avait été prié de reprendre l’avion pour avoir écrit quelques lignes malencontreuses sur le président Ben Ali), de résignation de la population qui trouve un exutoire dans la consommation, du musellement des médias (même Le Monde est interdit depuis octobre dernier) et du silence des intellectuels, de la privatisation rampante du pays (les principales entreprises sont achetées par la famille du président), de vide culturel (il se construit actuellement un gigantesque Palais de la Culture, mais « il n’y a rien à mettre dedans » m’a-t-on dit tant les moyens dévolus à l’art et au cinéma sont inexistants), d’aide à l’édition ambiguë (75% du prix du papier sont financés par le ministère de la Culture), de censure du web, etc. etc.

Dans ce contexte, voir une pièce de théâtre qui ne parle que de tout ça, qui décrit par le menu détail les méthodes insidieuses de la répression, de l’intimidation, de la peur ; entendre parler sur scène de la responsabilité du système mais aussi de chacun dans le repli sur soi, le délitement d’un corps social aliéné, le silence des journalistes et des intellectuels, la perte des valeurs puisque les jeunes n’ont plus que « la télévision, le football, le mézoued (instrument de musique populaire) et le tapis religieux » (allusion à l’intégrisme contenu mais rampant du pays), est extrêmement déroutant.

Du coup, on se pose immédiatement une question en sortant du théâtre : comment est-ce qu’une pièce aussi subversive et culottée a-t-elle pu passer la barrière de la toute puissante commission de la censure?

Plusieurs hypothèses peuvent être émises: soit le pouvoir considère que le théâtre ne présente aucun danger pour lui, et nie toute puissance subversive à la création vivante ; soit il considère que cette chronique des combats de l’ombre qui agitent la société tunisienne parle d’une époque révolue, comme il a été dit ici ou là, celle de la fin du règne de Bourguiba, et qu’il n’est pas concerné ; mais comme dit Fadhel Jaïbi, c’est se voiler la face car « tout régime autoritaire se reconnaîtra ». Enfin, dernière hypothèse qui semble la plus juste : Amnesia est la vitrine démocratique du régime tunisien, une caution acceptée, soutenue même par le pouvoir en place. Le ministre de la Culture actuel, Abderraouf el Basti, par qui tout passe (autant dire pas grand-chose) est s’est-on laissé dire, un homme avisé, plus que son prédécesseur. Il a lu le texte, s’est opposé à sa censure, puis il a vu la pièce mise en scène, et après discussion avec leurs auteurs, il s’est finalement laissé convaincre de la laisser telle qu’elle avait été conçue.

Il faut dire que Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar sont des célébrités dans leur pays, et qu’ils sont considérés comme les figures de proue du théâtre au Maghreb. Autrement dit, leur notoriété peut être pour eux une forme de protection. Mais c’est une notoriété chèrement acquise. Depuis qu’ils ont fondé leur troupe en 1972, Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar ont dû braver les obstacles et la censure pour continuer d’exercer leur métier. Leur pièce précédente, Khamsoun –Corps otages, a subi 286 coupes. Mais à force de persévérance et avec l’aide de leurs soutiens locaux et étrangers, ils ont finalement obtenu gain de cause. Et il est sans doute plus difficile pour un ministre de la Culture de censurer des personnalités qui se sont « distinguées par leur créativité artistique ou qui ont participé au rayonnement des Arts et des Lettres dans le monde. » C’était le 28 décembre 2009, Frédéric Mitterrand ministre français de la Culture et de la Communication, remettait personnellement les insignes de Chevaliers des Arts et des Lettres à des célébrités en présence de son homologue tunisien. Il s’est adressé à Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar en ces termes : « Figures emblématiques du théâtre tunisien, votre regard rigoureux et aigu sur la Tunisie d’aujourd’hui est servi et inspiré par une exigence artistique unique. Vos créations, toujours attendues, sont suivies et commentées avec passion par des milliers de spectateurs fidèles […] Vous vous êtes ainsi forgé, ensemble, avec le respect de chacune des composantes de votre couple, chère Jalila et cher Fadhel, une stature considérable douée d’une « liberté grande » de création et d’expression pour un théâtre que vous voulez, selon votre belle formule, « élitaire pour tous ». Je partage d’autant mieux votre exigence que je suis, comme ministre de la Culture et de la Communication en France, favorable à ce que j’appelle la « culture pour chacun », car chacun dans sa différence et dans sa particularité reçoit toujours, à sa manière, ce cadeau que nous font les artistes. De même que chacun des artistes doit pouvoir enrichir notre vision du monde […] Vos qualités exemplaires ont, bien sûr, franchi la Méditerranée et elles ont été saluées à Paris, au Théâtre de l’Odéon, lors de la présentation, en arabe pour la première fois, en juin 2006, de votre dernière création "Corps otages" ("Khamsoun"), qui a fait depuis l’objet de nombreuses reprises, en Tunisie et dans nombre de pays européens. Pour cet engagement artistique, Chère Jalila Baccar et Cher Fadhel Jaïbi, au nom de la République française, nous vous remettons les insignes de chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres ».

Lundi 3 mai, journée mondiale pour la liberté de la presse, il était interdit de manifester publiquement en Tunisie en faveur de cette liberté. Le président Ben Ali fait d’ailleurs partie de la triste liste des 40 prédateurs de la liberté de la presse établie par Reporters dans Frontières. Taoufik Ben Brik le dit clairement : « En Tunisie, ça n’existe pas le métier de journaliste. Si dans d’autres pays on tue des journalistes, en Tunisie on a tué le journalisme ». Dans son message de vœux à la presse pourtant, le président Ben Ali a assuré qu’en Tunisie il n’y avait « aucun tabou ni interdit » et il a promis de « consolider le pluralisme dans le paysage médiatique ». En attendant que les paroles soient suivies d’actes et que les faits ne contredisent plus les discours, et avant sa tournée en France prévue pour 2011, il y a toujours, depuis le 2 avril et jusqu’à la fin du mois de mai, la formidable pièce de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar, au Mondial, à deux pas de l’avenue Bourguiba, l’artère centrale de Tunis. Il y souffle un vent étrange et pénétrant, un vent salvateur, un souffle d’audace qui exhale un parfum de liberté. Un engagement pour que chacun cesse de se taire. C’est déjà ça.

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