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Billet de blog 24 mars 2008

Sous le pavé, la plage

Il arrive un moment dans la vie où l’on s’interroge sur son sens, et où les tentations de « fuir, là-bas, fuir ! » sont grandes. La solution ? En écho à « Brise marine » de Mallarmé, On The Beach de Richard Misrach. Richard Misrach est l’un des maîtres de la photographie contemporaine américaine,

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Il arrive un moment dans la vie où l’on s’interroge sur son sens, et où les tentations de « fuir, là-bas, fuir ! » sont grandes. La solution ? En écho à « Brise marine » de Mallarmé, On The Beach de Richard Misrach. Richard Misrach est l’un des maîtres de la photographie contemporaine américaine, peu connu en France, et pourtant apprécié sur la scène internationale pour son inspection minutieuse des sites sur lesquels le comportement humain a prise, et inversement, des lieux qui fabriquent de nouveaux comportements. On The Beach rassemble des photographies prises entre janvier 2002 et novembre 2005. C’est aujourd’hui, grâce aux éditions Textuel dont on peut au passage saluer le travail, un superbe livre, gigantesque (52x41cm, 3kg). Sur la couverture, une plage, ou plutôt la mer envahissant le sable, une mer translucide, d’un vert d’eau pur et scintillant. Dans le coin en bas à droite, du sable blanc, qui brunit en remontant vers l’eau, pour finir noyé sous l’étendue verte. La composition pourrait faire penser à un tableau de Mark Rothko, n’était un élément perturbateur en son centre : un homme, étendu sur le dos, au bord de l’eau, se laisse bercer par le clapotis des vagues, bouche entrouverte et yeux fermés — d’extase ? Cet homme est totalement seul, et pourtant des traces de pas sur le sable signalent qu’il est dans un lieu hautement fréquenté. Ce qui, soit dit en passant, peut soit rassurer, soit inquiéter. Inquiéter si l’on pense que cet homme est en danger, si son extase n’est en réalité qu’une agonie, et si sa solitude est le symbole de l’abandon de ses pairs. Rassurer si cet homme savoure un instant fugace de bonheur, s’il profite d’un moment de solitude bien mérité, si, perdu dans l’immensité, il se retrouve, et si en un mot, pour une fois il a la paix.

La force des photos de Richard Misrach réside là : dans la diversité des attitudes de chacun face aux éléments qui nous entourent, dans la multiplicité des réponses apportées à une situation donnée, dans la diversité des lectures d’un même événement. D’une certaine façon, c’est le rapport de l’homme au monde que le photographe cherche à capter. Sur ces photos, toutes prises de haut, l’homme est un point microscopique au milieu d’une étendue de sable ou d’eau; il peut être seul sur sa serviette, debout ou couché, entouré d’autres individus, en couple enlacé ou côte à côte, à moitié ensablé. Il y a du burlesque dans ces postures, car nos comportements sur la plage révèlent notre façon d’être au monde, mais aussi du dramatique. « J’ai essayé de saisir la grâce et la fragilité de la figure humaine dans le paysage » écrit Misrach dans le texte de huit lignes qui constitue l’unique légende de tout le livre. « Ma réflexion sur ce travail a été influencée par les événements du 11 septembre 2001, en particulier par les images de personnes et de couples tombant des tours du World Trade Center, ainsi que par le roman des années 1950 sur la guerre froide intitulée On The Beach ». A l’image de cette femme allongée sur le dos dans une eau turquoise paradisiaque, à quelques dizaines de mètres de la plage, bras le long du corps, jambes tendues, cheveux noirs flottants : raideur de la mort ou détente d’une touriste en plein exercice physique (elle fait la planche) ?

C’est vrai que ces silhouettes solitaires, corps allongés minuscules perdus dans l’immensité, inspirent tantôt de l’angoisse, tantôt de la plénitude. Certains semblent résignés, d’autres se débattent. Certains semblent jouer, d’autres s'étreignent pour mieux affronter l’adversité. « La mer, toujours recommencée et admirable, souligne notre vulnérabilité, la nature précaire de la vie elle-même. »D’ailleurs, à la fin, ne reste que la mer. L’homme a déserté.

Ces prises de vue plongeantes, cette idée d’un rapport des hommes aux éléments naturels pourraient faire penser à La terre vue du ciel ; mais à la différence de Yann Artus-Bertrand, Richard Misrach n’est jamais dans le cliché ; la supériorité de ses images est due à la présence de l’homme. Ce n’est pas la terre (en l’occurrence la mer) l’élément premier, mais l’homme, au cœur de la préoccupation de l’Américain. L’homme, avec ses interrogations sur la solitude, la vie en société, la mort, le sens de la vie. A l’opposé de l’écologie commerciale de Yann Artus-Bertrand, Richard Misrach est dans une approche métaphysique.

Le seul problème de On The Beach, c’est sa taille : il ne tient dans aucune bibliothèque. Mais l’immensité n’a pas de limite. Phobiques de l’eau s’abstenir.

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