Quand la musique remplace les mots

En ouvrant hier soir la soirée qu'il organisait à la salle Pleyel à Paris en hommage à Django Reinhardt, Tony Gatlif a eu ces mots : « Ce que nous vivons en ce moment est très dur. Les mots ne passent pas. La musique, elle, sait parler. Nous allons ce soir vous parler avec la musique.»

Tony Gatlif © Loll Willems Tony Gatlif © Loll Willems
En ouvrant hier soir la soirée qu'il organisait à la salle Pleyel à Paris en hommage à Django Reinhardt, Tony Gatlif a eu ces mots : « Ce que nous vivons en ce moment est très dur. Les mots ne passent pas. La musique, elle, sait parler. Nous allons ce soir vous parler avec la musique.» Et c'est peu dire que la musique parla en effet pendant plus de deux heures...

Une danseuse magnifique, longs cheveux noirs,robe blanche et claquettes aux pieds, donna tout de suite le ton et le rythmede ce spectacle en l'honneur du grand guitariste né il y a tout juste cent ans,et de son peuple. Django, sourire en coin, clope au bec, moustache effilé,Django créateur du jazz manouche et d'un genre qui a traversé les époques etles frontières. Didier Lockwood, qui assurait la direction musicale de lasoirée, le sait sans doute mieux que personne.

Django Drom est selon son concepteur Tony Gatlif « un film muet où le son est donné par des musiciens qui ont la mêmeorigine que les images filmées ». Il faut dire que dès le début, derrière les six musiciens (Didier Lockwood au violon, Biréli Lagrène et Stochelo Rosenberg et Hono Winterstein à la guitare, Florin Gugulica à la clarinette, Diego Imbert à la contrebasse), était tendu un immense écran. Les images, photographies et extraits de films tirés de la collection personnelle de Tony Gatlif, ont accompagné l'ensemble du concert. Avec un grand art du montage et des effets de styles, jouant sur le noir et blanc et la couleur, les jeux de regard, les visages et les plans larges, le cinéaste a fait le portrait d'un peuple à travers son histoire et sa culture.

Au foisonnement des images a répondu l'inventivité d'une musique à la fois traditionnelle et étonnamment moderne, interprétée par des musiciens géniaux. Aux côtés des premiers sont entrés successivement sur la scène : un accordéonniste (Emy Dragoï), une violoniste (extraordinaire Fiona Monbet qui fêtait ses 21 ans) et six autres guitaristes. Un rythme joyeux et endiablé entrecoupé de quelques moments suspendus d'une rare beauté grâce à la voix sublime de Norig et à la danse de Karine Gonzalez.

Tout fut effectivement dit, à l'écran et sur la scène, en images et en musique : la gaieté et la puissance rassembleuse des mélodies tsiganes, mais aussi la mélancolie et la profondeur d'une musique omniprésente dans leur culture (les violons et les guitares sont sur toutes les photos ou presque); la permanence des traditions, la place des femmes, le rôle de la danse, du cirque, la présence des animaux (et pas des poissons rouges: des lions, des ours, des singes et des chevaux...), etc. Autrement dit, les images d'archives ont retracé en musique l'histoire et la culture d'un peuple sauvage, non d'un peuple de sauvages, un peuple dont la principale qualité est peut-être la liberté, cette liberté qui a toujours fait peur aux gens installés, comme on le voit dans le dernier long métrage de Tony Gatlif intitulé précisément Liberté.

Le point d'orgue de cette magnifique soirée fut sans conteste l'interprétation tsigane du Boléro de Ravel. Audacieux, surprenant, mais servi par des musiciens hors pair. Une musique entêtante et vivante, à l'image de la danse de Karine Gonzalez, qui reproduisait sur scène les tours que l'on voyait à l'écran. Ses mouvements tantôt saccadés tantôt continus inspiraient à eux seuls trois mots : grâce, fierté, liberté.

 

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