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Billet de blog 28 avr. 2008

68, année zéro

 S’il y a bien un film à voir sur mai 68 avant de saturer définitivement et de ne plus rien lire ni regarder, c’est le formidable documentaire de Ruth Zylberman, 68, année zéro, qui sera diffusé le 30 avril sur Arte à 21h.

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S’il y a bien un film à voir sur mai 68 avant de saturer définitivement et de ne plus rien lire ni regarder, c’est le formidable documentaire de Ruth Zylberman, 68, année zéro, qui sera diffusé le 30 avril sur Arte à 21h.

Ils s’appellent Vicky Franzinetti, Yves Cohen, Jean-Paul Gitta, Eva Quistorp, Petr Uhl et Anna Sabatova. En 1968, Vicky était une lycéenne italienne; elle est devenue militante à Lotta Continua ; Yves était un étudiant parisien maoïste, il s’est ensuite « établi » aux usines Peugeot de Sochaux, et a suivi tout le mouvement de la Gauche prolétarienne de sa naissance à son auto-dissolution en 1973 ; Jean-Paul était un ouvrier de Peugeot acteur de la grève d’occupation de mai-juin 68 et militant syndical ; Eva était une jeune allemande immergée dans la contestation étudiante, elle s’est par la suite engagée dans le combat féministe et écologiste ; Petr et Anna formaient un couple tchécoslovaque contestataire qui a vécu son opposition au régime de « normalisation » soviétique au prix d’années d’emprisonnement, sans jamais perdre ni la foi ni l’espoir de lendemains qui chantent. 68, année zéro retrace ces six parcours bouleversés par les années 68.Le premier mérite du film de Ruth Zylberman est d’avoir filmé ces inconnus qui, pour s’être engagés dans des activités syndicales, militantes ou politiques, n’ont pas pour autant occupé le devant de la scène ni monopolisé les caméras. Loin des discours nostalgiques des caciques revendiqués du « joli mois de mai », ces six personnages brillent par leur authenticité, leur force, leur lucidité, leur générosité, leur humilité, leur courage parfois, leur sensibilité... mais pas par leur égocentrisme. Leur témoignage permet de comprendre en quoi les années 68 ont noué destins personnels et ambitions collectives. Ils étaient au milieu de la foule, comme les autres, mais leur regard sur leurs engagements, ces années de contestation et les conséquences que ces années ont eues sur eux est un regard singulier qui en dit long sur leur génération. Autrement dit, quand on en a marre de voir, de lire ou d’entendre toujours les mêmes, les leaders devenus icônes, qu’ils aient « fait » 68 ou qu’ils s’y soient opposés, ces six figures fortes font du bien, et surtout nous instruisent beaucoup plus que ne l’ont fait jusqu’à présent les tenants officiels de l’histoire de mai 68. C’est par la petite histoire des biographies anonymes, une histoire à échelle humaine, qu’on perçoit le mieux la grande Histoire.Le deuxième mérite du film de Ruth Zylberman repose sur son postulat de départ : tenter de comprendre qui étaient ces hommes et ces femmes qui ont « fait » 68. Que veut dire « avoir fait » 68 ? Et que signifie « être fait » de 68 ? Et si 68 n’était qu’un début, une « année zéro » ? Le documentaire s’étale en fait de 1967 à la fin des années 1970 (voire même jusqu’aux années 1989 pour la Tchécoslovaquie). Comprendre 1968, ce n’est pas simplement comprendre les barricades de mai, c’est aussi inscrire le mouvement dans un contexte plus large. C’est un moment long de l’histoire, qui commence en 1968, mais qui se poursuit tout au long de la décennie suivante. Après 1968, ses échecs et ses désillusions, il a fallu chercher un prolongement aux premiers engagements : ce furent pour certains l’écologie ou le féminisme, pour d’autres (qui ne sont pas dans le film) le terrorisme. Les dérapages dans la violence, voilà pour Vicky Franzinetti ce qui a « permis aux forces les plus conservatrices et réactionnaires de relire le passé : 67, 68, 69 devaient inévitablement mener à ça ». Ce n’est pas dans l’esprit de Mai que les ennemis de 68 doivent chercher le mal, mais dans l’usage qui en a été fait ensuite. Des propos qui résonnent étrangement dans la France de 2008.Le troisième mérite de 68, année zéro découle des deux premiers : c’est de montrer un 68 autrement, décentré à la fois temporellement et géographiquement. Comme le dit la réalisatrice, elle filme un « 68 dont les bornes chronologiques et topographiques excèdent largement celle du joli mois de mai parisien ». Au lieu de se limiter à Saint-Germain des Prés et à la Sorbonne, son film avance entre les ateliers de Peugeot à Sochaux, les facs turinoises, les portes de la Fiat, les rues pragoises et les communes de Berlin. En d’autres termes, 68 n’est plus seulement un événement parisien, mais un mouvement européen. Le chauvinisme mélancolique des commémorations françaises a un peu tendance à nous le faire oublier. Chaque mouvement s’inscrit dans un paysage national spécifique, de Prague à Berlin et de Paris à Turin ; néanmoins cette singularité nationale ne doit pas évacuer les résonances d’un pays à l’autre. Ainsi, la mémoire de la 2e Guerre mondiale, de la résistance au nazisme et au fascisme, est partout présente. 68, année zéro est enfin un film générationnel, au sens où à la différence d’un Patrick Rotman par exemple, c’est une « enfant de » qui cherche à comprendre ce qu’a été l’époque de ses parents. Pourquoi une jeune femme de 37 ans s’intéresse-t-elle à ce moment ? Pourtant, ou peut-être justement, de la transmission, il n’est pas question dans le film. Aucun des personnages ne parle d’enfants. Sauf Vicky, la féministe, la juste, qui se dit coupable pour la nouvelle génération d’avoir perdu sur beaucoup de points, et de ne pas lui avoir transmis l’amour de la politique.Par certains côtés, et notamment par cet aspect générationnel, le film de Ruth Zylberman s’apparente au livre de Virginie Linhart, Le jour où mon père s’est tu (Seuil). Mais le film va bien au-delà de l’émotion que dégage le livre sur l’amour d’une fille pour son père. Ruth Zylberman n’en est pas à son premier fait d’armes : après des études d’histoire, un diplôme de l’Institut d’études politiques et un autre de l’Université de New York en poche, elle a déjà réalisé plusieurs documentaires historiques, pour France 5 et pour Arte. Elle semble faire comme l’Italienne de son film qui affirme à la fin, résumant son action, son parcours, son engagement : « Je fais ce qui me semble être juste au moment où je le fais ».

Il faut voir ce documentaire. Il est magnifique.

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