La vague réactionnaire est puissante. Notre détermination plus encore

Je subis depuis quelques semaines une campagne de presse contre mon travail, qui s’est doublée ces derniers jours d’une campagne de cyberharcèlement. La vague réactionnaire qui s’attaque - notamment - aux féministes est haute. Nous sommes plus fortes qu’elle.

Plusieurs médias de droite ou d’extrême-droite ont publié ces dernières semaines des articles pour dénigrer mon travail et l’entreprise que j’ai créée. Nous avons fondé l’entreprise en 2013. Pourquoi, 8 ans après, la presse de droite s’intéresse soudainement à mon travail ?

La raison, c’est que depuis quelques temps nous sommes de plus en plus sollicité·e·s pour mener des enquêtes internes, disciplinaires, lorsque des faits de violences sont signalés à l’employeur. Ces enquêtes, contradictoires, sont obligatoires. Les directions sont souvent démunies, ne sachant comment les mener. J’ai expliqué dans un billet ici en quoi cela consistait.

J’ai été sollicitée il y a quelques mois par un établissement d’enseignement supérieur pour mener une enquête de ce type. Elle faisait suite à des signalements reçus par la direction pour des faits de violences sexuelles de la part d’un enseignant. Dans la foulée, une campagne de presse a été initiée, en défense de la personne mise en cause, en diffusant des enregistrements effectués à mon insu lors des entretiens confidentiels menés dans le cadre de l’enquête.

Plusieurs médias de droite ont participé à cette opération et ont publié des articles pour dénigrer mon travail et expliquer que la victime, c’était la personne mise en cause pour agression sexuelle. Ces articles ont bien sûr été relayés par la fachosphère, déclenchant une série de tweets haineux et dégradants.

Aucun des journalistes, aucun, n’a interrogé les personnes ayant signalé les faits de violences. D’ailleurs, un d’entre eux a contacté des personnes liées à l’enquête en leur écrivant carrément : « A ce stade, je vais délibérément laisser de côté la matérialité des faits reprochés ». Ces papiers sont uniquement en défense de la personne mise en cause et s’appuient sur des documents envoyés par son avocat ou par son entourage. C’est ce qu’on appelle une campagne de presse bien rodée.

Ces journalistes ne s’intéressent pas à la qualité de mon travail. Sinon, ils auraient interrogé les clients de mon entreprise, qui auraient donné leur avis. Ils m’auraient demandé de leur fournir les évaluations des actions que nous menons, ce que j’aurai fait. Ils auraient pu identifier ce que nous avons changé dans nos méthodes ces dernières années pour améliorer notre travail (et ainsi identifier les erreurs que nous avons faites et corrigées). 

Au fond, ce qui inquiète ces journalistes de droite et d’extrême-droite, c’est que le monde du travail est en train de changer son attitude vis-à-vis des violences sexuelles. Et que, de plus en plus, les employeurs vont appliquer le code du travail. Ce dernier prévoit que chaque employeur prévienne les violences, les fasse cesser, diligente une enquête interne (Cour de Cass 2019) et, quand lorsque les violences sont avérées, sanctionne (article L1153-5 du code du travail)

Ces journaux semblent dire parfois que les féministes inventeraient les violences, voire « créeraient des coupables ». Dans quel monde vivent ces personnes ? Pour rappel, 32% des femmes déclarent avoir subi du harcèlement sexuel au travail. Les violences sont là. Et appliquer la loi, c’est un des outils pour les employeurs permettant de les faire reculer voire disparaître.

Plus largement, ces articles s’inscrivent dans une dynamique dont l’objectif est de freiner les mouvements féministes qui se multiplient. Le monde bouge à toute allure. Les mentalités évoluent. Cette puissante lame de fond remet petit à petit en cause les pouvoirs et les privilèges. La violence de ces attaques contre les féministes, comme celles contre les activistes anti-racistes, est un signal de la force des mouvements auxquels nous participons actuellement. Le vieux monde se défend, s’en prenant à nous, à notre travail ou à nos idées.

Un des problèmes, c’est que ces articles à charge, véhiculant de fausses informations, ouvrent à chaque fois la porte de la haine et de la violence. Ça n’a pas raté. Après 3 semaines de campagne de presse, on est passé à l’étape du dessus : le cyberharcèlement. 

Dans la foulée de ces articles, un internaute avait déjà publié sur Twitter le nom d’un café dans lequel je vais souvent. Il a cette semaine partagé d’autres informations personnelles. Puis il a publié le lien vers une plateforme de signalement créée pour des étudiantes et étudiants d’une grande école, plateforme gérée par mon entreprise, en appelant à l’utiliser pour me harceler. J’ai reçu en une journée une centaine de messages d’insultes.

En voici quelques-uns.

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Ces messages, qui s’ajoutent à la campagne de presse et aux messages partageant sur Twitter des informations sur ma vie personnelle, ont généré chez moi du stress, de la peur, de la tristesse et de la colère.

Le fait d’avoir désactivé mon compte Twitter il y a quelques mois, d’être super entourée par la famille, les amies, les collègues et d’avoir pris des avocats m’a protégée en partie des violences. Ces dernières ont malgré tout réussi à m’atteindre. Elles sont épuisantes. Elles affectent l’estime de soi, elles empêchent de dormir, elles atteignent la santé. Pour la première fois depuis longtemps, je me suis demandé si la solution n’était pas de disparaître pour de bon, pour qu’on me laisse tranquille (réponse : non).

Lorsqu’on s’attaque aux violences sexuelles, les personnes mise en cause et toutes celles et ceux qui les protègent s’organisent en face pour freiner le changement. Ce n’est pas nouveau, nous sommes des milliers de militantes et militants à en faire l’expérience : nous faisons face à une énième poussée réactionnaire, très puissante, visant à nous empêcher de parler, de nous battre. Ces violences nous ralentissent. Elles nous prennent des morceaux de nous, de notre énergie, de nos idées, de nos envies.

C’est justement l’objectif. Nous faire taire. Je l’ai vécu ces dernières semaines. Je l’avais déjà vécu il y a quelques années. D’autres l’ont subi de manière beaucoup plus violente ces derniers mois. Je pense notamment à Alice Coffin, Rokhaya Diallo, Assa Traoré, Lauren Bastide et des dizaines d’autres qui ont été la cible de campagnes de haine après avoir dénoncé des violences sexistes, les violences racistes ou des violences policières.

Au-delà des militantes féministes, ce sont des millions de femmes qui subissent des violences sexistes et sexuelles sur les réseaux sociaux. Une étude publiée en 2020 par Plan International a montré que près de 60 % des jeunes femmes âgées de 15 à 25 ans ont été victimes de cyber-harcèlement.

Je n’ai pas de solution miracle pour faire face. J’ai quelques outils, construit au fil du temps et grâce aux conseils d’autres militantes.

D’abord se protéger et prendre soin de soi. Couper de temps en temps les réseaux sociaux. Ne jamais lire les commentaires, réponses aux tweets ni même les articles malveillants. Discuter avec des personnes soutenantes. S’appuyer sur ses collègues. Appeler sa psy. Se reposer. Accepter que, lorsqu’on est victime de violence, c’est comme lorsqu’on est malade, on ne peut pas être à 300%. On est au ralenti quelques temps, c’est normal.

Un des trucs les plus dur dans ces périodes, c’est que je ne réponds plus aux victimes qui m’écrivent en direct par mail ou message WhatsApp. Je n’y arrive plus. Il y en a tous les jours et je n’ai pas la force pour les accompagner. Ce samedi matin, je venais d’envoyer un SMS à une amie disant que je remontais la pente quand j’ai reçu un message me disant que j’étais « méprisante » de ne pas avoir répondu à une victime et que mon engagement n’était pas « sincère ». Les victimes ou leurs proches sont tellement en colère qu’ils s’en prennent à moi plutôt qu’aux institutions défaillantes. Là encore, prendre soin de soi. Bloquer les messages culpabilisant et haineux, se rappeler ce qui relève de ma responsabilité et ce qui ne relève pas de mon pouvoir.

Ensuite, se défendre. Prendre des avocat·e·s et répondre aux attaques. Faire retirer les articles diffamatoires, signaler les tweets d’appel au harcèlement. Certaines personnes portent plainte, je suis admirative de leur énergie. J’ai porté plainte plusieurs fois pour des faits de violence, notamment lorsque mes enfants et moi-même avons été menacés de mort, les plaintes ont été classées ou jamais traitées.

Enfin, mon dernier outil, c’est de lutter. De lutter de toutes mes forces contre les violences sexistes et sexuelles. De se concentrer sur ce qui a bougé ces dernières années. Je me concentre sur les messages reçus par les victimes de violences qui me disent à quel point mon action les aide à mieux vivre. Je me concentre sur les centaines de milliers de personnes que #NousToutes a formées, sensibilisées et mobilisées. Je repense à la manifestation de novembre 2019, quand nous étions des dizaines de milliers dans la rue à dire notre refus des violences. Je me lance avec d’autres dans l’organisation de la prochaine marche #NousToutes. Ce sera le 20 novembre 2021. Et nous serons là. Pour dire stop à ces violences et construire le monde de demain.

La vague réactionnaire est forte. Nous sommes plus nombreuses. Nous sommes aussi plus fortes qu’eux. Beaucoup plus fortes.

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 Caroline De Haas

Si vous avez besoin d'optimisme dans la période, j'ai enregistré pour Fracas (Louie Media), un podcast qui en parle. Merci Charlotte Pudlowski de m'avoir ouvert son micro. 

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