Le plus dur, c'est l'impunité

On m’a demandé cette semaine ce que je trouvais le plus difficile dans l’engagement féministe et la lutte contre les violences. ‪Ce n’est ni les paroles des victimes, ni le cyber-harcèlement ni même l’inaction du gouvernement. Le plus dur, c’est l’impunité.

Recevoir les paroles des victimes, c’est dur. Et lorsqu’on en reçoit beaucoup (plusieurs témoignages par semaine en ce qui me concerne), cela vous affecte.

On met d’ailleurs en place des mécanismes pour se protéger. D’abord, on fait des pauses pendant lesquelles on ne répond à aucun message. On explique aux victimes qu’on est pas en état de recueillir la parole et on les oriente.

Ensuite, on en parle. On débriefe. On échange. Avec une psy, avec les copines, avec les collègues au travail.

Marion Fareng, psychologue, explique bien dans cette vidéo comment le fait d’être régulièrement confrontée à des récits de violence peut nous impacter. Et comment se protéger.

Donc, l’accueil de la parole, c’est dur. Mais ce n’est pas le plus dur.

Le cyber-harcèlement, c’est dur. Pendant des années, j’ai minimisé les violences en ligne. « Ça va, c’est pas réel ». Jusqu’à ce que j’en sois moi-même victime.

Il y a deux ans, un article d'un journaliste de l’Obs a déclenché une importante vague de cyber-harcèlement. Suite à cet article, des personnes ont appelé à me gifler à la télévision.

(By the way, ma plainte n’a jamais été traitée par la justice. Et bien entendu, je n’ai pas reçu de coup de téléphone du Président de la République LOL)

Cette vague de violence m’a fait plonger. Totalement. Pour la première fois de ma vie, j’ai eu peur dans la rue et dans le métro. J’ai perdu pied, j’ai perdu une bonne partie de mon estime de moi-même. Ma confiance en moi s’est effondrée. J’ai été profondément triste pendant plusieurs mois et pas toujours sympa avec mon entourage.

On me demande parfois : « comment t’as fait pour tenir et continuer à militer ? ». La réponse est simple, elle s’appelle #NousToutes. 150 000 personnes qui descendent dans la rue pour dire stop aux violences sexistes et sexuelles, ça vous fait remonter la pente.

Rejoignez-nous, vous verrez, on change le monde (et on s’éclate).

N’oubliez jamais : les violences en ligne sont des violences réelles. Elles nous impactent. Elles peuvent détruire. Le collectif Féministes Vs Cyberharcèlement a mis en ligne un super guide pour savoir comment réagir.

Donc, le cyber-harcèlement, c’est dur. Mais ce n’est pas le plus dur. On s’entoure, on se relève.

L’inaction de l’État face aux violences, c’est dur. Très dur. Surtout quand vous savez, pour connaître la puissance de la fonction publique d’État et la capacité d’agir d’un ministère, ce qu’on pourrait faire. Que si le président décidait demain de mettre 1 milliard sur la table pour en finir avec les violences, il pourrait le faire.

En 2019, le journal Le Monde a sorti une enquête à laquelle je pense souvent. Elle montre que 30% des femmes tuées par leur compagnon ou leur ex avaient déjà contacté les forces de l’ordre.

Cette enquête montre bien comment les services publics dysfonctionnent parfois (souvent ?) dans la prise au sérieux des alertes et la prise en charge des victimes.

Nous aurions le pouvoir, matériellement, de faire baisser drastiquement le nombre de violences en France.

1. En ouvrant des places d’hébergement supplémentaires.

2. En recrutant et formant les professionnel.le.s de santé, du travail social, de la police, de l’éducation ou de la justice à détecter les violences, à accueillir la parole.

3. En lançant un vaste plan de sensibilisation obligatoire dans toutes les écoles.

4. En faisant appliquer les lois existantes. Deux exemples : le dispositif d’ordonnance de protection est aujourd’hui sous utilisé et l’obligation des employeurs de prévenir le harcèlement sexuel est très peu appliquée.

Quand on me dit : « c’est impossible », j’ai envie de hurler.

Sur la formation par exemple. #NousToutes, collectif de bénévoles, sans aucun moyen financier, a réussi à former gratuitement en quelques semaines plus de 10 000 personnes à détecter les violences et accompagner les victimes. Et on va me faire croire que l’État et les collectivités ne pourraient pas former tous les fonctionnaires au contact des victimes ? Foutaises.

(Inscrivez-vous à la formation #NousToutes, c'est ici : http://bit.ly/formation10000)

 

La réalité, c’est que ce sujet des violences sexistes et sexuelles n’est pas un sujet qui intéresse Emmanuel Macron. Il s’en fout. Certes, il fait le minimum. Un discours le 25 novembre. Un tweet pour saluer la marche #NousToutes. Mais côté politiques publiques, peu de choses bougent. Entre 2019 et 2020, les moyens alloués à la lutte contre les violences (et donc les mesures mises en œuvre) n’ont quasiment pas augmenté. Je l’explique ici.

 

L’inaction de l’État face aux violences, c’est dur. Mais ce n’est pas le plus dur.

Le plus dur, pour moi, c’est l’impunité.

Le plus dur, c’est de recueillir des témoignages, nombreux, concordants, sur le comportement d’hommes qui occupent des postes à responsabilité, de les transmettre aux personnes qui ont le pouvoir de sanctionner (employeur, justice) et qu’il ne se passe rien.

Le plus dur, c’est d’alerter une entreprise sur le comportement d’un salarié qui harcèle sexuellement des collègues précaires et d’apprendre quelques semaines après qu’il a été promu.

Le plus dur, c’est de savoir qu’un haut fonctionnaire harcèle des femmes depuis des dizaines d’années, que c’est « connu comme le loup blanc », de prévenir sa hiérarchie et de voir que la seule chose qu’on fait, c’est de lui offrir un placard doré jusqu’à la retraite.

Le plus dur, c’est de voir un journal de référence choisir d'offrir un espace immense dans ses colonnes à un homme mis en cause pour violences pour nous parler de sa vision de l’avenir.

Le plus dur, c’est de voir des parlementaires applaudir debout un homme mis en cause par plusieurs femmes pour des rapports sexuels non consentis.

Le plus dur, c’est de voir des hommes connus (médecin, philosophe ou écrivain) signer des tribunes féministes alors qu’ils ont agressé sexuellement la fille mineure d’une amie ou envoyé une photo de leur pénis à des jeunes femmes sur Facebook ou mis une main aux fesses d’une femme dans un ascenseur.

Le plus dur, pour moi, c’est cela.

L’impunité. Ce sentiment d’impuissance.

Vous allez me dire, pourquoi vous, vous n’en parlez pas alors ?

Parce que la priorité, c’est la volonté des victimes. Elles seront au premier plan si les violences sont rendues publiques. Elles s’en prendront plein la tête.

Et quand elles ne veulent pas parler, on respecte cela. Parfois, elles ne veulent pas parler parce qu’elles ont peur. Parfois parce qu’elles savent que le jour où elles portent plainte, le jour où elles parlent à un journaliste, leur vie va (à nouveau) basculer. Parfois parce qu’elles n’ont tout simplement pas envie. Peu importe leurs raisons, c’est leur droit. Et accompagner les victimes de violences, c’est respecter leur choix.

Et qu’elle soit publique ou pas, la parole des victimes n’empêche pas un journal de s’interroger sur l’opportunité d’offrir à tel ou tel une tribune, à une ministre d’inviter untel ou untel à des universités féministes ou à un Président de donner la parole à tel ou tel lors de la journée mondiale de lutte contre les violences.

Qu’on soit un média ou un responsable politique, on peut faire le choix d’arrêter de mettre en avant ces personnes. Ou on peut faire le choix d’ignorer les alertes. Dans ce cas, on participe, de fait, à maintenir l’impunité.

Bref. Le plus dur, pour moi, c’est l’impunité.

 

© carolinedehaas

 

 Caroline De Haas, militante féministe

 

 

 

 

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