Une journée ordinaire

Ce vendredi matin, la journée a commencé tôt. Départ à 7h pour aller animer une formation de professionnel.le.s de santé sur la prévention des violences conjugales. Elle a fini au commissariat pour porter plainte. Au milieu, des témoignages, des insultes et beaucoup d'espoir.

Les formations professionnelles sur les violences conjugales permettent de transmettre des outils aux médecins, sage-femmes, psychologues ou infirmier.e.s dans la détection des violences, l’accueil des femmes victimes et leur prise en charge.

Durant la matinée, au moment de la pause, je consulte les mails. L’un d’entre m’informe que nous avons reçu un message vocal sur le répondeur de l’entreprise. Je l’écoute. "Poufiasse", "Gouinasse", "Féministe de merde".

Je suis fatiguée.

La formation reprend, je mets de côté le message. Les professionnel.le.s présent.e.s dans la salle questionnent, interpellent. Ils et elles me racontent des situations vécues, dans leurs centres de santé ou dans les locaux de leurs PMI (protection maternelle et infantile). On essaye de répondre, de proposer des solutions.

"Nous, on a accompagné une femme victime il y a quelques temps. C'était dur car son conjoint surveillait tout ses faits et gestes. On avait du mal à la voir seule. On a convoqué les 4 enfants en consultation PMI pour permettre à la mère d'avoir un prétexte pour sortir. Elle avait décidé de partir, ça permettait que son mari la laisse sortir de la maison sans se douter. On avait tout prévu, on avait même prévenu les services sociaux en amont. Le jour où elle a débarqué, on a tout de suite appelé pour demander une mise à l'abri. 1 heure, 3 heures, 5 heures plus tard : aucun hébergement, ni chambre d'hôtel disponible. Aucune place en hôpital. Rien. Elle est rentrée chez elle. Nous, on était dévastés".

Pause déjeuner. Je croise sur le chemin du retour une voiture avec 4 hommes dedans. Un coup de klaxon. Je regarde. Des gestes à connotation sexuelle à mon attention. France. 2018.

Reprise. La formation continue. On aborde les partenaires dans la prise en charge des victimes : justice, police, associations, ...

Les témoignages continuent.

"Récemment, une femme a débarqué à la PMI en disant que les policiers l'avaient envoyée balader. Elle voulait porter plainte contre son ex-conjoint, qui avait prévu d'emmener leurs filles se faire exciser à l'étranger. Les policiers ont dit que c'était leur père, qu'ils n'y pouvaient rien. La professionnelle de santé accompagne la mère au commissariat, même réponse : "tant qu'il n'y a pas de fait, on ne peut rien faire". On a du appeler la hiérarchie pour qu'ils finissent par prendre la plainte."

Quand je réagis en disant que ce n'est pas normal, une autre professionnelle me dit : "Vous savez, il y a des commissariats, on envoie plus les femmes. Elles se font systématiquement jeter".

Nos journées sont remplies d'exemples comme ceux-ci.

Nous, en face, on déploie une énergie immense pour montrer le verre à moitié plein. On montre que nous sommes dans une période d'avancées historiques, de changement profond des mentalités. On leur raconte que cette formation n'aurait jamais eu lieu il y a 30 ans et que c'est bien le signe que ça bouge. On donne tous les outils juridiques pour réagir aux violences. On forme les professionnel.le.s à accueillir, à trouver des solutions, à mieux orienter les femmes. On raconte des exemple de commissariats où les femmes ont été bien prises en charge, des exemples de décisions de justice grâce auxquelles des femmes ont été sauvées.

On se bat contre le sentiment de désespoir qui monte de la salle. On montre que malgré l'absence de moyens, parfois l'absence de volonté politique de leur structure, ils et elles ont des solutions.

La journée se termine. Les participant.e.s sont ravi.e.s. Moi, je suis un peu sur les rotules. Je sors du centre de formation. Ouf, week-end.

Le téléphone sonne. “Allo, c’est XX, je t’appelle parce que j’ai croisé dans le cadre de mon travail une femme victime de violence et je voudrais lui proposer de rencontrer une association. Tu pourrais m'aider ?"

Échange de quelques minutes pendant lequel je lui donne quelques éléments : les quatre choses à dire à une femme victime, les n° de téléphone utiles (notamment celui du CFCV 0800 05 95 95) et je lui explique rapidement la "stratégie de l'agresseur", ces mécanismes qu'on retrouve dans toutes les histoires de violences. Isoler, dévaloriser, inverser de la culpabilité, menacer et faire peur, assurer son impunité vis à vis de l'entourage. A chaque fois, mes interlocuteurs me disent : "c'est exactement ce qu'il se passe, c'est fou, comment tu sais ?". Je sais. Parce que les histoires de violences, même si elles sont toutes différentes et particulières, se ressemblent furieusement.

Le train a du retard. Je repense à ma semaine de travail. 5 déplacements : 2 journées de formation, 1 RDV commercial et deux réunions de travail.

Je réalise que dans chacun de ces moments, soit on m'a rapporté des faits de violences sexistes ou sexuelles, soit j'ai été témoin de remarques sexistes ou à connotation sexuelle. 100%. A cela s'ajoute les témoignages reçus, par mail, Twitter ou Facebook, de femmes victimes. Cette semaine, j'ai reçu le témoignage d'une personne qui a voulu porter plainte pour viol. Elle me raconte l'entretien avec l'agent : "vous aviez bu ?", "combien de verres ?", "Vous étiez en jupe ?", "Pourquoi avoir attendu 1 mois pour venir déposer plainte ?", "Mademoiselle, ce sont vos amis qui vous ont monté la tête pour vous faire croire à un viol".

Les violences sexistes ou sexuelles ne sont pas un détail. Elles ne sont pas une succession de faits divers. Elles structurent en profondeur nos relations sociales, nos représentations, nos capacités à agir.

Arrivée à Paris. Je vais au commissariat de la gare pour porter plainte pour le message du matin (le monsieur m'a laissé son numéro et son nom, en mode impunité totale). Les équipes sont très pro. Le dépôt de plainte pour injure non publique à caractère sexiste et homophobe est enregistré. Merci aux agent.e.s.

En sortant, je pense à toutes celles et ceux qui se battent tous les jours pour en finir avec les violences. Nous sommes des centaines milliers, en France, dans le monde, à travailler pour faire reculer les insultes, le harcèlement, les coups, les viols et les meurtres. Je pense à tous les "merci" reçus depuis quelques mois par des femmes et des hommes qui n'en peuvent plus, qui refusent de laisser la chape de plomb retomber.

Fin de journée.

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