Écrire, pour ne pas tomber

Depuis quelques mois, et particulièrement depuis #MeToo, il ne se passe pas une journée sans que j'entende parler des violences sexistes ou sexuelles.

Un repas avec des ami.e.s ou un week-end en famille. Une journée de formation dans le cadre de mon travail. Un coup de téléphone d’une femme victime qui cherche des informations. Une journaliste qui prépare un sujet et a besoin d’infos. Une copine qui héberge une amie dont la plainte a été refusée. La maman d’une petite fille victime de viol qui vient demander le n° d’une avocate efficace. L’ancienne copine d’enfance qui envoie un message sur Facebook pour savoir vers qui se tourner. La lycéenne qui veut porter plainte contre son prof et qui n’est pas sûre.

Mais aussi un article de presse qui raconte qu’un père de famille, condamné pour violences sur ses enfants (prison avec sursis) a recommencé (incroyable, les agresseurs continuent à agresser lorsqu’ils ne sont pas pris en charge). Ou une journaliste qui vous parle d’un responsable politique mis en cause par plusieurs femmes mais comme les victimes ont peur (normal), l’enquête est bloquée. Sur cette histoire, comme sur tant d’autres, on dira plus tard, lorsque tout cela sera rendu public que “tout le monde savait” et on se regardera en se disant “comment est-ce possible ?” (Spoiler : c’est possible parce que tout le monde se tait). L’histoire se répète. Encore et encore. C’est aussi ce militant syndical qui prend contact car des militantes veulent parler des violences qu’elles ont subies malgré les pressions pour qu’elles se taisent (”tu vas faire du tort à l’organisation”)

Les violences, chaque jour. Tout le temps.

Mon monde est déformé ? Non. 

➡️ Plus de 200 femmes sont victimes de viols chaque jour en France. Dans l’immense majorité des cas, par un membre de leur famille ou de leur entourage proche. Ce sont nos amies, nos mères, nos grands-mères.

➡️ 1 femme sur 3 a déjà subi du harcèlement sexuel au travail. Ce sont nos collègues.

➡️ 552 000 femmes sont agressées sexuellement chaque année. Ce sont nos cousines, nos tantes, nos sœurs.

➡️ 1 femme sur 10 est victime de violences conjugales. 4 millions d’enfants en France sont co-victimes de ces violences. Ce sont les ami.e.s d’école de nos enfants, nos nièces, nos neveux.

La France n’est pas un pays en paix. Chaque jour se mène une guerre silencieuse, une guerre qu’on a du mal à regarder en face. Une guerre contre les femmes.

Je passe mes journées sur le champ de bataille. A entendre des témoignages qui dépassent l’entendement. Parfois, je chancèle. Parce que ces histoires sont trop nombreuses, trop douloureuses. Parce que les forces me manquent pour continuer à rassurer, à orienter, à encourager. 

De temps en temps, une lumière s’allume. Une copine a quitté son conjoint violent et commence une nouvelle vie. Une travailleuse sociale que vous avez formée s’est mise à détecter systématiquement les violences. Asia Argento prend la parole à Cannes. Une enquête journalistique qui est enfin publiée et déclenche une procédure judiciaire. 

Petites lueurs d’espoir bien fragiles au milieu d’un immense trou noir duquel il semble parfois impossible de s’extraire.

Pour ne pas disparaître sous cette tristesse infinie et cette colère sans limite, je vais écrire ces violences. Les décrire. Les raconter. Les faire entendre. 

Écrire, chaque jour, pour ne pas tomber.

Caroline De Haas, militante féministe, legroupef.fr

➡️ Retrouvez le premier billet “Détecter les violences, c’est pas si compliqué”.

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