Détecter les violences, ce n'est pas compliqué

Lorsque l'on forme des médecins, infirmier·e·s, professionnel·le·s du travail social ou des managers à la prévention des violences sexuelles, se pose très vite une question : comment détecter. Rien de plus simple. Il suffit de demander.

La semaine dernière, j’animais une journée de formation de travailleuses sociales et travailleurs sociaux sur la prévention des violences et la prise en charge des victimes. C’était le deuxième module, on s’était vu.e.s quelques semaines plus tôt.

Au début de la journée, j’ai posé la question aux personnes présentes : “Qu’est-ce qui a changé dans vos pratiques depuis la dernière fois ?”

Une participante a réagi du tac au tac : “Maintenant, je pose toujours la question”.

Moi :

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Réussir à faire poser la question de manière systématique aux professionnel.le.s, c’est une des partie les plus difficiles des formations que j’anime.

“Mais de quelle question tu parles ?”

LA question : “Madame, avez-vous été victime de violences ?”.

Posée de manière systématique par les professionnel.le.s, elle est le meilleur outil pour détecter des violences et donc les faire cesser. Lorsque l’on forme sur la prise en charge des femmes victimes de violences, on conseille donc toujours d’adopter la détection systématique. Et ce n’est pas simple.

Je vous raconte.


Quand on arrive, en formation, à la partie “Détection”, on commence par demander aux stagiaires quel est le meilleur outil pour détecter les violences. Les personnes nous répondent en général d’abord “les oreilles”. Oui, avec les oreilles, on peut écouter. Mais ce n’est pas le meilleur outil.

Ensuite, viennent les yeux. Oui, avec les yeux, on peut regarder la victime et lire son dossier avec un angle violences (en faisant attention aux signaux d’alerte). C’est un bon outil. Mais ce n’est pas le meilleur.

A ce moment là, les gens commencent à sécher. Quelqu’un avance : “le cerveau ?”. Oui, en effet, on peut mobiliser nos connaissances pour identifier les signes manifestes que la personne en face de nous est victime. Si on a peur pour elle, c’est déjà un bon signal d’alerte. Mais ce n’est pas le meilleur outil.

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Après quelques minutes de silence, un.e participant.e finit par dire : “la bouche ?”. Ah… Qu’est-ce qu’on peut faire avec la bouche ?

On peut poser la question. Oui, la bouche est votre meilleur outil pour détecter les violences.

A ce moment là, quelques visages interrogatifs se tournent vers moi. Quelques chaises commencent à bouger, signal que j’ai créé un mini malaise dans la salle. “C’est à dire, poser la question” me demande un.e participant.e “vous voulez-dire la poser tout le temps ?”.

Oui. Je veux dire la poser tout le temps. De manière systématique.

Comme on pose maintenant la question de la consommation d’alcool ou de tabac. Les violences ont des conséquences aussi graves sur la santé et sur l’entourage. Les détecter de manière systématique, c’est le moyen le plus efficace de ne rater aucun cas.

Les professionnel.le.s hésitent, me disent que c’est compliqué. Patiemment, on déconstruit toutes les résistances.

  • “Ça va braquer les femmes si on leur demande” : faux. Une femme qui n’est pas victime vous dire simplement non. Une femme qui est victime sera souvent contente que quelqu’un lui pose la question.
  • “C’est du domaine de l’intime” : pas plus que le reste. Lorsqu’en RDV, vous demandez à une femme si elle prend une contraception, vous travaillez avec elle son budget, vous lui demandez si elle a des rapports sexuels réguliers, vous échangez sur l’éducation des enfants, voire vous lui demandez comment sont ses selles (à l’hôpital par exemple), vous lui parler de son intimité. C’est le boulot.
  • “On n’a pas le temps” : poser la question vous fait gagner du temps. Détecter si la femme en face de vous est victime de violences vous fait gagner du temps. Vous allez la prendre mieux en charge, de manière plus efficace, que si vous n’aviez pas poser la question.
  • “Je ne sais pas quoi faire si elle me dit oui” : on vous donne des outils. Si une femme vous dit qu’elle est victime de violence, vous pouvez lui dire qu’elle a bien fait de vous en parler, elle est courageuse. Lui dire qu’elle n’y est pour rien, que c’est lui le coupable. Lui dire aussi qu’elle n’est plus seule. Vous pouvez l’orienter vers les associations locales spécialisées et lui donner le n° vert du Collectif féministe contre le viol 0 800 05 95 95.

Bref. Posez la question. Si tous les professionnel.le.s de santé, les travailleuses sociales et travailleurs sociaux, enseignant.e.s, pompiers, magistrat.e.s ou forces de l’ordre posaient systématiquement la question à toutes les femmes qu’ils croisent : “Avez-vous été victime de violence ?”, nous pourrions arrêter des centaines, des milliers de cycles de violences.

Alors quand une professionnelle me dit que grâce à la formation, elle s’est mise à la détection systématique, je me sens vraiment… comme ça !

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A voir sur ce sujet : “Anna”, un excellent film réalisé par la MIPROF (Mission interministérielle de protection des femmes contre les violences et de lutte contre la traite des êtres humains).


 

Ce billet est le premier d'une série commencée en juin 2018 : "Écrire, pour ne pas tomber"

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