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Billet de blog 7 mars 2022

Qui croit encore que l’« Homo » soit « Sapiens » ?

Les cartes de l’hégémonie mondiale ont été plusieurs fois redistribuées au cours des cinq derniers siècles. Après l’Espagne et le Portugal, c’est la Grande-Bretagne et la France qui eurent les atouts en mains, puis ce furent les États-Unis et l’URSS. Une nouvelle redistribution est en cours depuis deux ou trois décennies : trois grands pays sont concernés. Lequel l’emportera ? Par Guy Bajoit.

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1- Un tout petit peu de sociologie ne vous fera pas de mal

L’hégémonie est l’enjeu des relations internationales. Elle est définie comme la capacité d’une nation d’imposer sa volonté à d’autres dans tous les domaines (économique, militaire, politique et culturel). Comme toute relation sociale, les relations d’hégémonie sont un mélange, fort complexe, de collaboration, de conflit, de compétition et de contradiction.

— La collaboration est un échange entre deux acteurs qui ont besoin l’un de l’autre pour atteindre leurs fins, que celles-ci soient communes ou particulières : chacun, s’il veut atteindre ses fins, a donc intérêt à aider l’autre à atteindre les siennes ;

— Le conflit est une collaboration qui tourne mal : un des acteurs n’est plus d’accord avec les modalités de l’échange : donc il essaie de rétablir la coopération sur une base qu’il juge plus acceptable pour lui ;

— La compétition est un échange dans lequel chaque partie a besoin, pour atteindre sa fin propre, d’empêcher l’autre d’atteindre la sienne. C’est un « jeu » à somme nulle : tout ce que l’un gagne, l’autre le perd ;

— La contradiction est une compétition qui tourne mal parce qu’elle se déroule sans règles du jeu et sans arbitre (ou que les décisions de celui-ci ne sont pas respectées) ; tous les coups sont alors permis, chacun essaie d’éliminer l’autre ou au moins de couper l’échange avec lui.

C’est avec ces mots-là que je compte analyser, très brièvement, les échanges entre les gouvernants des pays concernés aujourd’hui par la redistribution des cartes de l’hégémonie : les États-Unis de Joe Biden, la Russie de Vladimir Poutine et la Chine de Xi Jinping.

Voilà : ainsi chacun sait de quoi on parle et le sens des mots qu’on emploie.

2- La conjoncture hégémonique d’aujourd’hui

Joe Biden est le président du pays devenu le plus hégémonique du monde, et ce, déjà depuis la Première Guerre mondiale et surtout depuis la Seconde. Il l’est encore aujourd’hui, mais plus pour longtemps : tout le monde s’accorde à penser que l’hégémonie des États-Unis décline peu à peu. Les causes de ce déclin sont complexes : il serait trop long de les analyser ici. Mais ce déclin se traduit par un malaise profond qui affecte la vie sociale et politique du pays et qui s’exprime par des actions symboliques très significatives comme l’élection de D. Trump, fin 2016, ou l’assaut du Capitole en janvier 2021. Ce malaise ne cesse de creuser des divergences, de plus en plus profondes, entre les Républicains et les Démocrates et d’affaiblir la démocratie.

Xi Jinping est le président de la République populaire de Chine depuis 2013. Celle-ci passe aujourd’hui pour la deuxième puissance économique du monde et est considérée par tous comme le pays challenger ; c’est sans doute le candidat qui a le plus de chance d’occuper demain la première place sur le podium de l’hégémonie mondiale. Sa modernisation accélérée et son développement économique spectaculaire lui permettent d’entreprendre des projets infiniment coûteux : elle achète tout ce qu’elle peut se payer, en Asie, en Europe du Sud, et plus encore en Afrique. Elle s’installe déjà dans la position hégémonique qu’elle occupera demain et s’y fait reconnaître internationalement.

Vladimir Poutine est, depuis 1999, la figure centrale de l’exécutif russe, alternativement comme Président du gouvernement ou Président de la fédération de Russie. À l’époque où l’URSS partageait l’hégémonie mondiale avec les États-Unis (entre 1945 et 1991), la Russie était une puissance mondiale. Elle était entourée de quatorze pays satellites qui dépendaient d’elle et elle intervenait dans la politique intérieure et dans l’économie d’un grand nombre d’autres pays du Nord et du Sud. Il importe de se rappeler que, depuis bien avant l’URSS (créée en 1922), la Russie était déjà le cœur d’un Empire très étendu : celui des tsars, héritiers de Pierre le Grand (1682-1725), empereur de toutes les Russies. Quand un pays a connu une telle hégémonie et que, soudain, il la perd, ses dirigeants n’ont qu’un seul souci prioritaire : être ceux dont l’Histoire se souviendra qu’ils ont restauré cette hégémonie perdue. C’est là le rôle que V. Poutine s’est octroyé, après Lénine ou Staline, et que beaucoup de Russes attendent de lui. La Russie est donc aujourd’hui, le second challenger qui se prépare à prendre la place des États-Unis dans l’ordre politique international.

Bref, ces trois pays sont aujourd’hui reconnus comme étant ceux qui rivalisent déjà et continueront à rivaliser pour occuper la première place sur le podium de l’hégémonie mondiale. Dans la présente conjoncture, leurs échanges ne sont ni coopératifs, ni même conflictuels : ce sont des échanges compétitifs qui risquent fort de devenir contradictoires… à très court terme !

3- Une leçon de l’histoire

Sur le terrain de l’hégémonie, les modernes n’ont rien inventé de nouveau : les échanges compétitifs et contradictoires pour l’hégémonie territoriale sont aussi vieux que le monde. Ce qui nous importe ici c’est un lamentable constat : toutes les collectivités humaines qui ont été hégémoniques ont fait des guerres pour y parvenir et, pour conserver cette hégémonie, elles ont dû faire encore et toujours des guerres contre la (ou les) collectivité(s) rivale(s) qui a (ont) prétendu la leur prendre. C’est ainsi que les Romains ont bâti leur hégémonie, notamment contre les Grecs ou les Carthaginois ; que les Espagnols et les Portugais ont construit la leur, notamment contre les peuples d’Amérique ; que les Britanniques ont pris l’hégémonie en faisant des guerres aux Espagnols ; que Napoléon a, sans succès, essayé d’imposer celle de la France à l’Europe entière ; que Bismarck et puis Hitler ont, sans succès eux non-plus, essayé d’imposer celle de l’Allemagne ; que les États-Unis et l’URSS sont devenus hégémoniques à l’occasion de la Seconde Guerre mondiale… C’est clair : les relations internationales sont principalement régies par une logique dominante : celle de la contradiction, c’est-à-dire de la guerre. Et il est clair aussi que, plus l’armement prog… (non, je ne peux pas écrire « progresse » en parlant d’armes !)… évolue, plus augmente le nombre des millions de morts que les guerres peuvent causer.

4- L’humanité est en danger

Poutine considère que l’Ukraine appartient à la Russie, que cela plaise ou non à la majorité des Ukrainiens que personne ne consulte. Xi Jinping considère que Taïwan appartient à la Chine, que cela plaise ou non à la majorité des Taïwanais que personne ne consulte. Ces deux-là ne se soucient guère de démocratie ! En revanche, J. Biden considère que l’Ukraine a le droit de faire partie de l’OTAN et que Taïwan a le droit de rester indépendant. Et surtout, Biden se déclare disposé à défendre ces deux pays, au risque de devoir jeter les États-Unis et l’OTAN, donc, le monde entier, dans une Troisième Guerre mondiale, dont on imagine les conséquences qu’elle aurait pour l’humanité entière, quel que soit le vainqueur (s’il y en a un !).

Il est vrai que nous n’en sommes pas là. Pas encore ! Jusqu’il y a quelques jours, Poutine et Biden ont « joué » à s’impressionner réciproquement : ils ont montré leurs muscles, ont parlé par téléphone, ont appelé à la négociation, ont rejeté leurs responsabilités. Quant à Xi Jinping, il les a regardés en souriant – de son éternel sourire figé : il attend son heure, prépare son alliance avec Poutine, tout en préparant l’invasion de Taïwan.

Cependant au jour où j’écris ceci (le 26 février 2022), Poutine a posé un acte irréversible : il a reconnu l’indépendance des républiques de Donetsk et de Louhansk et a ordonné à ses troupes d’entrer en Ukraine pour « protéger » les séparatistes, partisans du rattachement à la Russie. Mais trois jours plus tard, son armée a envahi tout le territoire de l’Ukraine et l’a bombardé. À moins de s’humilier devant le monde entier, il ne peut pas revenir sur ces décisions. Son « jeu » est limpide : depuis l’annexion de la Crimée, V. Poutine cherche à restaurer l’hégémonie de la Russie sur l’ancien territoire de l’URSS, quitte à faire la guerre, s’il faut en passer par là pour satisfaire son « ambition stalinienne ». Qu’adviendra-t-il s’il s’attaque aux Pays baltes ou à la Pologne, membres de l’OTAN ? Et depuis longtemps déjà, Xi Jinping semble bien disposé à faire la même chose avec Taïwan et Hong Kong.

Pour conclure

Prévoir l’avenir n’est pas mon rôle. Je me contente de faire mon métier de sociologue : comprendre et, si possible, expliquer les conduites des humains par les relations qu’ils entretiennent entre eux, donc par leurs échanges. J’ai toujours cru que les conduites humaines n’étaient pas déterminées par des causes, mais seulement conditionnées par des raisons, donc que les acteurs avaient plus ou moins de liberté de conscience : qu’ils pouvaient dire « non, je ne ferai pas cela » ! Autrement dit, j’ai cru que l’Homo était Sapiens. Hélas ! Mieux je connais les humains, plus j’en doute aujourd’hui. Et les conduites des trois individus dont j’ai parlé ici ne peuvent que renforcer ce doute. J’en viens parfois à me demander si l’anéantissement de l’humanité, que tout le monde redoute aujourd’hui, sera l’effet d’une « révolte » de la Nature contre les mauvais traitements que les humains lui infligent, ou bien si ce sera, plus rapidement encore, le résultat lamentable des contradictions entre les humains eux-mêmes, à qui l’expérience historique semble n’avoir jamais rien appris.

Guy Bajoit, Professeur émérite de sociologie à l'UCLouvain

pour Carta Academica (https://www.cartaacademica.org/)

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