Plan C

A moins d’un an des élections européennes, la désunion de la Gauche est quasi certaine. Face à ce paysage politique compliqué, une seule solution s'offre au PCF. Un plan C, comme Communisme.

Le Front de gauche (FdG) était une belle aventure. Loin de se résumer seulement à un cartel de partis, le FdG était l’idée forte qu’il était nécessaire de coaliser les forces de gauche, dans leur diversité, prêtes à rompre avec les politiques sociales démocrates (dominantes au PS), de nous réunir dans le respect de chacun, et faire bloc ensemble dans une coalition. Le FdG était donc avant tout une méthode qui consistait à focaliser sur ce qui nous rassemble, plutôt que de focaliser sur des divergences indépassables. La perspective, était alors de faire émerger une issue majoritaire progressiste, susceptible de prendre le pouvoir pour améliorer significativement la vie des gens. Cette stratégie, malgré ses défauts, a permis de sortir la gauche du marasme dans laquelle elle se trouvait et, avec l'effondrement du parti socialiste (PS), faire bouger son centre de gravité*. Ce point est acquis.

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Point de rupture

Mais cette époque est révolue. Aujourd’hui, avec la nouvelle stratégie du Parti de Gauche (PG) – la stratégie France Insoumise (FI) -, les alliances entre partis ne sont plus à l’ordre du jour. Celles-ci sont dorénavant qualifiées de « gauche selfie », « tambouille », « carabistouille », « accords de coin de table » ou « unitay ». Quant au PCF qui était à l’origine du FdG [voir] et qui a soutenu Jean-Luc Mélenchon dans les 6 dernières élections où il s’est présenté**, il est qualifié de « mort et néant » ou de « lamentable secte » et ses candidats aux élections « d’usurpateurs », quand ses adversaires ne sont pas tout simplement félicités dans un tweet ravageur. Bref, le niveau de tension est extrême et le divorce plus que consommé. Et quand on déroule le film de ces dernières années, de la création du PG à sa mue en FI, comment ne pas voir que Jean-Luc Mélenchon s’est servi du PCF comme d’un marche pied. Prenons en acte et allons de l’avant.

Tirer les leçons

Si le FdG a permis de faire bouger le centre de gravité de la gauche, faute d’avoir été en mesure d’impulser le tempo, ce choix n’a en revanche pas permis de mettre en circulation l’originalité des idées communistes dans la société. Certes, le programme qu’a porté Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle (L’avenir en commun) est indiscutablement progressiste. Mais logiquement, nombre de propositions communistes n’y figurent pas. La nationalisation des banques par exemple. Et faute d’avoir pu les défendre dans la campagne présidentielle, celles-ci sont aujourd’hui quasi inconnues du grand public. Qui a par exemple entendu parler de la SEF [voir] ? Ou du salaire à vie (qui n’a strictement rien à voir avec le revenu universel) ? Qui comprend vraiment en quoi la sécurité sociale, telle que nous la défendons, est un système génial de solidarité entre les travailleurs de nature intrinsèquement anti capitaliste [voir]. Qui, à part nous, défend l’idée que le pouvoir doit se prendre aussi dans les entreprises ? Et que dire de nos positions sur l’écologie, toujours caricaturées voir carrément déformées. Au final, à soutenir des candidats non communistes à toutes les élections majeures, aussi talentueux soient-ils, nos idées originales ne sont plus audibles et notre parti, qui les porte, n'apparaît plus comme un outil efficace à disposition des classes populaires. Ce qu’il a pourtant vocation à être.

Et à la fin des fins, au bout de cette séquence, constatons que le bilan est lourd. Certes, le centre de gravité de la gauche a bougé, mais elle s’est aussi rabougrie. Rappelons nous que le candidat que nous avons soutenu à l’élection présidentielle, malgré un excellent score, a fini quatrième derrière trois candidats de droite. La gauche est décimée comme jamais à l’assemblée nationale. Et toutes les enquêtes d’opinion créditent l’ensemble de la gauche d’à peine 30 % des intentions de vote, toute mouillée, dans un océan d’abstention. Bref, un champ de ruine dans lequel le PCF est quasi absent.

Mais comme le disait Oscar Wilde, « L'expérience, c'est le nom que chacun donne à ses erreurs. » Regardons donc ce bilan avec lucidité. Oui, l’unité des forces de gauche de transformations sociales et écologiques est une des conditions nécessaires pour prendre le pouvoir. Mais un tel rassemblement n’a de sens que si nos idées et les communistes qui les portent y ont toute leur place. En résumé, l’effacement du PCF n’est plus une option.

Imposer notre grille de lecture

Pour David Harvey, chef de file de la géographie critique mondiale, le néolibéralisme n’est rien d’autre qu’une méthode visant à restaurer le pouvoir d’une classe dominante. Selon lui, « Il existe une constante dans l’histoire complexe de la néolibéralisation : partout, elle a entraîné une augmentation des inégalités sociales, exposé les populations les moins bien loties au vent glacial de l’austérité et accentué la marginalisation des plus faibles. Si les politiques sociales ont pu ici ou là nuancer cette tendance, le néolibéralisme a produit des effets spectaculaires à l’autre extrémité du spectre social. La concentration de richesse et de pouvoir que l’on rencontre à présent dans les hautes sphères capitalistes est sans équivalent depuis les années 1920. Le tribut versé aux principaux centres financiers du monde atteint un niveau stupéfiant. Mais le plus stupéfiant est sans doute que l’on ait coutume de considérer tout cela comme un effet malheureux, mais indirect, de la néolibéralisation. Il parait inimaginable que ce pourrait être le noyaux même du néolibéralisme. Le génie de la théorie néolibérale aura donc été de fournir un masque bienveillant à cette horrible réalité, de l’habiller de mots aux accents merveilleux - liberté, choix, droits -, pour dissimuler la brutale restauration ou reconstitution d’un pouvoir de classe, au niveau local comme au niveau transnational, et tout particulièrement dans les grands centres financiers du capitalisme mondial. »***

Face à cette prise du pouvoir par la classe dominante, nous devons riposter et nous opposer frontalement, sans tourner autour du pot. Bref, rendre visible notre grille de lecture de la société, ni nationaliste, ni raciale, ni bisounours, mais une confrontation entre classes sociales : les exploiteurs contre les exploités ; ceux qui produisent la richesse face à ceux qui se l'approprient. Le B.A.BA.

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Et si ce vocable peu paraître aujourd’hui désuet, il a néanmoins l’avantage d’être très concret. Face aux privatisations, défendons les nationalisations et les services publics. Face aux coups de buttoirs contre les syndicats et le droit de grève, menons bataille à leur côté et défendons la solidarité entre les travailleurs. Face aux dérives autoritaires, défendons la démocratie jusqu’au bout, dans la cité et dans l’entreprise. Face aux délocalisations/relocalisations, donnons le pouvoir aux travailleurs eux mêmes et faisons grandir partout cette idée. Face à la précarité du marché du travail, construisons une nouvelle sécurité sociale qui ne laisse personne sur le bord de la route. Face aux brevets, les appropriations ou autres prédations capitalistes, défendons les biens communs, l’open source, la non brevetabilité du vivant. Et face aux logiques mortifères de l’Europe forteresse, brandissons l’objectif de libre circulation et d’installation. Bref, défendons un projet communiste et humaniste, qui consiste à reprendre le pouvoir dans tous les domaines.

Ces combats, nous devons les mener avec clarté, sans faire de pas de côté. Bien sur, nous ne négligeons pas le rôle des superstructures et des institutions. Mais notre ennemi n’est pas l’Europe, ou l’Allemagne, mais les GAFAM, Goldman Sachs, Monsanto, AirBnB, etc. Évitons les écueils qui consisteraient à tomber dans le débat mortifère du « pour » ou « contre » l’Europe. Car dire qu’une sortie de l’Union Européenne serait la baguette magique pour combattre le capitalisme c’est faire preuve, au mieux, de naïveté. N’y a t-il pas un capitalisme franco-français ? Bernard Arnault, Alain et Gérard Wertheimer, Axel Dumas, Françoise Bettencourt, Gérard Mulliez, François Pinault, la famille Dassault, etc, sont français, mais indiscutablement les artisans du monde que nous combattons. De plus, les rapports géopolitiques entre les nations européennes s’effaceraient-ils comme par magie après qu’ont ait déchiré unilatéralement le traité de Lisbonne (qu’il faut néanmoins évidemment déchirer) ? Bref, nous devons faire de la politique à travers les frontières et mener des combats à toutes les échelles, car nombreux sont les cadres à faire sauter : les traités européens, la Ve République, le TAFTA, l’OTAN, etc. Pour cela, nous devons dessiner un chemin de lutte cohérent, rassembleur et lisible, qui vise une chose très concrète : reprendre le pouvoir aux 1 %.

Un plan C pour les Européennes

Pour remporter les élections européennes et envoyer le plus de députés au parlement européen, le rassemblement de celles et ceux qui veulent en finir avec les politiques libérales et qui sont prêtes à sortir des traités est une nécessité. Nous le savons tous. Raison pour laquelle, Pierre Laurent et Ian Brossat ont lancé un appel le mois dernier aux organisations de gauche (hors PS) pour leur proposer « une plate-forme commune et la construction d'une liste large ». Une rencontre a bien eu lieu le 2 juillet place du Colonel Fabien, mais la France Insoumise qui a prévu depuis longtemps de partir seule à la bataille (rompant ainsi avec les deux dernières élections européennes de 2009 et 2014) n’a pas souhaité venir. Nous nous y attendions.

A partir de là, un constat s’impose. Quoi que nous disions, quoi que nous fassions, l’unité des forces progressistes n’aura pas lieu pour les élections européennes. Sauf séisme ou explosion nucléaire, ce point est certain. Deux possibilités s’offrent donc au PCF. Soit constituer une alliance partielle avec les partenaires qui en sont d’accord. Soit partir en campagne de façon autonome avec une liste communiste. Pour moi les choses sont claires, construire un rassemblement sans la France Insoumise avec qui nous avons de nombreuses propositions en commun, serait une lourde erreur. Pis, troquer une alliance avec l’ex-socialiste Jean-Luc Mélenchon par une alliance avec l’autre ex-socialiste Benoit Hamon serait un non sens total. Non, le Parti communiste n’a pas à s’allier, a fortiori dans une élection à la proportionnelle, avec un ancien ministre de Hollande dont on ne sait pas vraiment s’il est prêt à combattre les traités européens. Faire cela, ca serait encore plus brouiller le message. Or, c’est de clarté que nous avons besoin.

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Le PCF a aussi besoin de radicalité. Et pour un fois, mener la bataille sur nos propres idées, sous nos propres couleurs, avec notre propre tempo, nous remettrait en mouvement. Partons à l’assaut de l’Europe. Menons la bataille culturelle, la bataille d’idées, convainquons les gens uns à uns. Bref, menons une campagne « rouge vif », parlons « lutte des classes », « réappropriation des moyens de production », « démocratie dans l’entreprise », « liberté de circulation », « internationalisme », « révolution », etc. Affirmons nos positions : nous n’agissons pas au nom de l’intérêt de la France, nous sommes le parti des exploités, quelles que soient leurs nationalités. Entre le faible et le fort, nous prenons toujours parti du plus faible. Nous sommes un parti révolutionnaire. Et martelons-le, nous sommes le parti qui s’est opposé à tous les traités européens, à commencer par celui de Maastricht. Bref, utilisons ce moment de politisation pour défendre nos idées et nous remettre en dynamique dans une stratégie de reconquête de long terme. Au pire, nous n’aurons pas d’élus. Mais nous aurons utilisé ce moment pour parler à la société, tenter de convaincre, et faire avancer nos idées.

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Les élections européennes de 2019 doivent être un moment clef dans cet objectif de re-politisation et de reconquête. Et à la fête de l’Humanité en septembre prochain, il nous faudra être en ordre de bataille. Ian Brossat, qui n’est pour l’instant que le chef de file des communistes dans une hypothétique coalition, doit y intervenir en tant de tête de liste. Il a le talent et l’envergure pour conduire une liste communiste, ouverte comme toujours aux « grandes gueules de la gauche ». Routiers, marins pécheurs, salariés de Carrefour, etc. Notre parti est à leur disposition. Mais ce qu’il nous faut, c’est enfin un plan de bataille avec un C majuscule, un grand C comme Communisme.

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(*)
Rappelons qu’en 2017 encore, la candidature de Jean-Luc Mélenchon est toujours soutenue par toutes les forces qui ont composé de Front de Gauche. Et avec 416 parrainages d'élus communistes et républicains, sur 805 au total, cette candidature n’aurait pu avoir lieu sans l’appui du PCF (car 805 – 416 = 389).

(**)
Deux fois aux élections européennes (2009 et 2014), deux fois aux élections législatives (2012 et 2017), deux fois à l’élection présidentielle (2012 et 2017).

(***)
David Harvey, Brève Histoire du néolibéralisme, Paris, Les Prairies ordinaires, coll. « Penser/Croiser », 2014, 320 p.

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