Vive les partis

Alors que la mode médiatique est aux mouvements, qualifiés de “modernes” et à la dénonciation des partis considérés comme “archaïques”, j’entends ici réhabiliter les partis politiques en tant constructions collectives et démocratiques. J’explique ainsi pourquoi, loin d’être la mort et le néant, les partis sont selon, moi la pointe avancée de la démocratie. Si si, je vous jure :-)

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Qu’est ce qu’un parti ?

Un parti est un groupement d’hommes et de femmes qui élaborent et défendent ensemble la même doctrine politique. C’est une organisation (voir note 1 en bas de page) qui a pour fonction de construire collectivement un programme politique et de le promouvoir par des actions militantes. L'objectif est de faire élire des représentants et, in fine, en cas de succès majoritaire, exercer le pouvoir. L’organisation d’un parti peut être une préfiguration d’un modèle de société qui y est défendu, souvent vertical à droite (type 5e république) et plus ou moins délibératif à gauche (type 6e république). Dans un système politique fondé sur le multipartisme comme c’est le cas en France, les partis sont les garants de la diversité politique.

Et le parti communiste ?

Depuis longtemps convaincu de la nécessité de passer à une 6e république, chez les communistes, le parti se veut le lieu de l’élaboration collective, celle-ci étant rendue possible par des status clairs établissant des règles démocratiques internes permettant aux adhérents de façonner leur organisation et de prendre part aux décisions collectives par le débat et le vote. Au PCF, on a fait table rase du centralisme démocratique et des dérives autoritaires depuis bien longtemps. Du fait de leur histoire, les communistes en sont à jamais vaccinés. Chez nous, quiconque souhaiterait s’auto-désigner chef serait aussitôt critiqué et combattu avec virulence et pugnacité. Au final, malgré un déclin indiscutable mais pas irrémédiable, le PCF se veut aujourd’hui un outil collectif au service d’un objectif d’émancipation des êtres humains et de transformation radicale de la société dans son ensemble. Et si nous avons probablement beaucoup de choses à changer sur le plan de la communication car ça n’est vraiment pas notre fort, je vous assure que la réalité est bien loin des caricatures médiatiques passéistes dont nos "amis" et nos ennemis nous affublent au quotidien.

Mais attention, si vous voulez faire de l’argent avec la politique, passez votre chemin. Adhérer au PCF vous coûtera a minima 1% de vos revenus. Et même les élus ne s’enrichissent pas avec la politique. Au parti communiste, les élus à l’assemblée nationale et au Sénat reversent une bonne part de leurs indemnités au parti pour ne conserver qu’un revenu équivalent à ce qu’ils gagnaient avant leur élection. Bref, pas d’enrichissement personnel, mais une implication dans un projet collectif plus grand que nous. Plutôt cool, non ?

Et les mouvements alors ?

Si les partis, en tout cas le mien, relèvent d’une construction collective et coopérative, que dire des mouvements qui ont aujourd’hui le vent en poupe ? Toujours construits et initiés atour d’un leader charismatique, les mouvements sont quasiment tout le temps des structures verticales où un chef (et sa petite équipe) décide tandis que les autres sont libres d’organiser les actions militantes. Il y règne donc bien souvent chez les militants un sentiment de liberté puisque peu de consignes sont données, mais en réalité, ceux-ci n’ont aucune prise directe sur les décisions qui sont prises au somment par une équipe dirigeante non élue et sans mandat. Dans un mouvement, certains s’auto-désignent porte-paroles pour porter dans les médias la parole du mouvement, mais laquelle ? Et avec quelle légitimité ? Au final, il y règne souvent un effet de cour puisque le seul moyen de peser concrètement sur le contenu politique c’est d’être proche du chef qui a, quoi qu’il arrive, le dernier mot.

Cette centralisation maquillée se voit souvent à vue d’oeil nu pour qui sait bien regarder. Par exemple, dans le mouvement d’Emmanuel Macron qui porte d’ailleurs ses initiales (EM puis LREM), signe d’une personnalisation extrême, aucune tête ne doit dépasser. A l’assemblée nationale, la discipline de vote est de rigueur. Pis, le premier acte posé par les députés LREM fraîchement élus a été de se dessaisir de leurs pouvoirs de délibération en votant les ordonnances. Inouï quand on y pense. Aujourd’hui, après la victoire de son leader, le mouvement d’Emmanuel Macron est en train de se structurer pour se pérenniser. Du point de vue de la communication, le mouvement se veut “moderne", "ouvert" et “nouveau". Mais, à la lecture des éléments connus aujourd’hui, LREM serait en train de devenir, selon Marianne, l'organisation politique "la moins démocratique de France" (voir). Au final, si les mouvements ont indéniablement une forte efficacité pour mener une campagne électorale puisque cela permet de faire fi (sans mauvais jeu de mot) des contradictions internes, ils ne peuvent pas être les supports d’une construction politique collective, à moins d’accepter une organisation centralisée, césarise et peu démocratique. Vous voilà prévenus.

Et les primaires ?

Les primaires, c’est ce qui arrive quand les logiques individuelles dépassent les logiques collectives. Elles relèvent d’une personnalisation à outrance de la vie politique et surgissent dès lors que les logiques individuelles prennent le pas sur les logiques collectives. En d’autres termes, elles sont un moyen mis en place pour trancher les désaccords internes au sein d’un parti qui n’est plus capable de construire un projet cohérent collégialement. Les primaires servent donc à arbitrer des questions de leadership tandis que le projet collectif ne suffit plus pour rassembler. Bref, c’est une impasse. Un piège, même, une ardoise magique, pour reprendre les mots du camarade Corbière. Mais, refuser d’aller à la primaire, créer son mouvement et s’auto-déclarer candidat est-il vraiment la solution ? Évidement non. Au lieu d’enrayer cette atomisation et cette personnalisation à outrance de la vie politique, les mouvements ne sont absolument pas une réponse puisqu’ils ne font, eux aussi, qu’accentuer cette dérive. Et si nous reprenions enfin des chemins collectifs ?

Et la société civile ?

Alors là, voilà bien une idée farfelue. Cette idée portée en étendard par ceux qui entendent discréditer les partis politiques relève selon moi de l’escroquerie pure et simple. Certes, si l’idée est de dire qu’il est nécessaire de faire entrer des gens en politique dont ce n’est pas le métier depuis 30 ans, je suis évidemment d’accord avec ça. Qui peut être contre, à part ceux qui sont élus depuis 30 ans ? Mais le fait que je sois adhérant au parti communiste fait-il de moi quelqu’un de la société civile ? Ou pas ? Suis-je plus ou moins de la société civile qu’un banquier ou qu’un patron ? Le fait que je sois un militant politique m’enlève-t-il le droit d’être aussi un travailleur, un militant associatif et un père de famille ancré dans la société avec des relations et des amis ? On voit bien que tout cela est absurde. Au final, ce concept un peu flou mais qui est loin d’être utilisé naïvement, n’a qu’un seul but : remplacer la bonne vieille lutte des classes par une nouvelle latéralisation bien moins subversive. Et d'ailleurs, à quoi bon faire rentrer à l'Assemblée nationale la diversité contenue dans la société si c'est pour leur demander, une fois élus, de voter au pas de façon disciplinée ?

Évidement, conscient qu’aucun changement social n’est vraiment possible sans implication populaire, il va de soi qu’un parti doit savoir s’ouvrir à la société et ne pas rester renfermé sur lui-même. Ainsi, car ce choix est difficile, le fait d’avoir une carte d'adhérant ou pas, ne doit pas être un critère en soi pour participer aux débats et aux actions militantes. D’ailleurs, un parti comme le PCF fait depuis longtemps appel à des femmes et des hommes non encartés pour les élections aussi bien locales que nationales (et ce fut encore le cas lors des dernières législatives). Il s’agit bien souvent de militants associatifs, syndicaux ou autres citoyens engagés qui portent les même combats que les communistes, mais d’une autre façon, complémentaire. Bref, ce concept de société civile c’est juste une arnaque.

Dépasser les partis, oui. Les nier, non.

La gauche de transformation sociale (i.e les forces qui veulent rompre à gauche avec les politiques d'austérité) est diverse, c’est un fait. Il y a des socialistes (à ne pas confondre avec le PS), des communistes, des écologistes anti-libéraux, des anarchistes, des révolutionnaires, des réformistes, etc. Chacune de ces tendances a donc le droit et la légitimité de se structurer pour élaborer des contenus politiques cohérents qui peuvent ensuite être mis au débat contradictoire pour infuser dans la société. Mais faut-il pour autant que chacun travaille dans son coin ? Évidement non ! Aucune de ces forces ne peut être majoritaire à elle seule. Et quiconque se revendiquera d’être la gauche à lui seul (ou la seule opposition à Macron) nous conduira dans le mur. Pour conquérir une majorité de progrès dans le pays, se coaliser est donc absolument nécessaire. Mais se coaliser ne veut pas dire se renier et rallier tel ou tel. Se coaliser signifier construire ensemble un projet politique rassembleur qui permette de rompre avec les politiques libérales qui ne cessent de creuser les inégalités sociales et écologiques. Pour cela, il faut discuter, faire des compromis, bref, construire ensemble un socle de combat. A l’image du Front populaire de 1936, cette stratégie de rassemblement est la seule qui ait jamais permis à notre pays de conquérir de nouveaux droits sociaux.

Encartez-vous !

Pour clore ce billet déjà beaucoup trop long, je tiens à vous le dire ici avec toute la force dont je suis capable : un parti n’est pas un carcan. Militer dans un parti c’est choisir de s’engager librement dans un cadre collectif et démocratique. Ce n’est pas avaler tout rond une doctrine. Militer dans un parti, c’est prendre part au débat, défendre ses idées, construire des contenus politiques précis en s’investissant par exemple dans des commissions thématiques, c’est défendre ses idées sur le terrain, discuter, convaincre, mener des batailles. Un parti n’est donc pas un cadre qui enferme mais au contraire un cadre émancipateur dans lequel on construit avec d'autres. Et évidemment, comme dans toute organisation humaine, on ne peut pas être d'accord avec tout, et il y a des contradictions. Mais seuls les chemins collectifs permettent de les dénouer et d'avancer. « Tout seul, on va plus vite. Ensemble, on va plus loin » dit un proverbe africain.  Un parti, c'est plus que la somme des individus qui le composent.  Et au final, si on croit à ce qu’on dit, c’est-à-dire à une 6e république avec un régime parlementaire et délibératif et des élections à la proportionnelle intégrale, alors les partis sont un des maillons nécessaires à cet accomplissement. Alors vive les partis. Et hauts les coeurs :-)

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Note 1 - Les partis n'ont apparemment aucune définition juridique et leur seule référence est la Constitution qui indique qu'ils concourent à l'expression du suffrage. Ils ont donc toute liberté pour s'organiser comme ils veulent. Certaines questions (comme le financement public, la parité aux élections) sont définies par la loi. Le texte de l'article 4 de la Constitution de la 5ème République dit la chose suivante: « Les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie. Ils contribuent à la mise en œuvre du principe énoncé au second alinéa de l'article 1er dans les conditions déterminées par la loi. La loi garantit les expressions pluralistes des opinions et la participation équitable des partis et groupements politiques à la vie démocratique de la Nation. » Aucune des mesures organisationnelles prévues par la Loi (fussent celles de 1901) ne s'applique à eux. 

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