Boulin, 35 ans de forfaiture(s)

Voici 35 ans ce jeudi 30 octobre, à 8 h 40, des gendarmes sortent le corps du ministre Robet Boulin d'une mare de la forêt de Rambouillet.

Voici 35 ans ce jeudi 30 octobre, à 8 h 40, des gendarmes sortent le corps du ministre Robet Boulin d'une mare de la forêt de Rambouillet.

A ce jour, le lieu, la date, (est-il mort le 29 ou le 30 octobre 1979 ?) l'heure et les circonstances de la mort du ministre du travail du gouvernement de Raymond Barre, sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing, demeurent inconnues.

Cet épais mystère est délibérément entretenu par les plus hautes instances de notre république. Alors que l'affaire Boulin n'est toujours pas prescrite, deux procureurs généraux, MM. Laurent Le Mesle et François Falletti ont, en 2007 et 2010, rejeté les demandes de réouverture de l'instruction pour homicide, malgré la pertinence des faits nouveaux présentés par la partie civile, la fille du ministre, Fabienne Boulin-Burgeat.

Cas sans précédent, la version officielle de la mort du ministre -un suicide par noyade après absorption de barbituriques, toujours en vigueur - est le résultat d'une fabrication mediatique réalisée en moins de 4 heures par la journaliste Danièle Breem . Ce scénario a été rendu public le 30 Octobre à 12 h 45 au journal de la mi-journée d 'Antenne 2 (l'ancêtre de France 2) , alors que la dépouille du ministre n'était pas encore parvenue à l'Institut médico-légal de Paris, le cadavre n'ayant pas encore fait l'objet du moindre examen...

La “vérité officielle” avant les faits

La légende du suicide est gravée moins de quatre heures après la découverte officielle du corps, avant même le moindre examen médico-légal. Cette version tient intégralement dans le récit de la journaliste Danièle Breem, diffusé à partir de 12 h 45 sur Antenne 2, le mardi 30 octobre 1979. http://www.ina.fr/video/CAB04020265/midi-2-special-robert-boulin-emission-du-30-octobre-1979.fr.html.  En neuf minutes, cette version médiatique est habilement distillée, pour devenir la version officielle de la mort du ministre et finalement s’imposer depuis 35 ans comme la vérité judiciaire…

Danièle Breem, décédée à 93 ans le 29 septembre 2014 nous avait précisé par écrit en 2011 qu’elle était à l’époque rédacteur en chef adjoint au service politique de la deuxième chaîne (Antenne 2). Sur sa méthode d'enquête express Mme Breem s'est bornée à indiquer « J’ai utilisé les documents émis par les assemblées et vécu sur place (NDLR : à l’Assemblée nationale) ce qui se passait, plus mes relations personnelles avec le monde politique » , ce qui n'explique en rien comment elle a pu faire état auprès de Jacques Chaban Delmas (alors président de l'Assemblée Nationale) du contenu d'une lettre posthume attribuée à Boulin qui sera reçue par son destinataire le lendemain, ni connaître les causes de la mort de Boulin, puisqu'aucun examen post mortem n'avait eu lieu lorsqu'elle passe à l'antenne...


UNE IMPRESSIONNANTE SERIE DE FAITS INCOMPATIBLES AVEC LE SCENARIO OFFICIEL

En contradiction avec les assertions de Daniéle Breem, il est avéré que le cadavre du ministre a été découvert une première fois entre une et deux heures dans la nuit du 30 octobre. Le permanencier au ministère de l'Intérieur, qui fit réveiller son ministre Christian Bonnet (ce que M. Bonnet a confirmé en 2011 http://owni.fr/2011/09/21/claude-gueant-boulin/ ), était un jeune enarque, Claude Guéant, conseiller technique en charge des questions de sécurité.

Par ailleurs, les constatations des médecins légistes, outre l'absence de barbituriques, ont noté la présence de lividités cadaveriques sur le dos, incompatible avec la position, penché vers l'avant, dans laquelle a été retrouvé le corps .

Voilà qui suffit à établir que Boulin n'est pas mort là où il a été officiellement découvert à 8 h 40, ce dont il n'a jamais été tenu compte.

Sans renter dans les détails (pas moins de 75 incompatibilités, accessibles sur de nombreux sites, dont ce blog,) et notamment les articles sur Mediapart d' Antoine Perraud (Boulin, une bassesse française), le livre de Benoit Collombat (Un homme à abattre, Fayard 2007) ainsi que ses reportages sur France – inter, ainsi que le livre de Fabienne Boulin, (Le dormeur du val, Don Quichotte, 2011),  http://www.robertboulin.net/ , la fiche wikipedia, l 'ebook d'OWNI « Boulin, le fantôme de la V eme republique »,

http://rue89.nouvelobs.com/2013/12/21/laffaire-boulin-secret-jeunesse-claude-gueant-248508 etc

Michèle Aliot-Marie, alors Garde des Sceaux, mérite une mention spéciale: En 2010, elle se rendit tout exprès à Libourne (dont Robert Boulin fut maire pendant 25 ans) une semaine avant l'audience accordée par le procureur général Falletti à Fabienne Boulin – Burgeat. Elle y déclara que l'instruction sur la mort de Boulin « ne devait pas être réouverte » car il n'y avait, selon elle, aucune charge nouvelle, comme si elle voulait être certaine d'être bien comprise par M. Falletti.

C'est la même MAM qui, en 2013, s'érigea en défenseur de la sacro-sainte indépendance de la justice lorsque l'actuelle ministre de la justice, Christiane Taubira, envisagea de déplacer le même procureur général de Paris, Falletti, toujours en fonction ...


LE MOBILE DU CRIME

En septembre 1979 le président Giscard était venu à Libourne rendre hommage aux qualités d'homme d'état de son ministre Boulin. Pour la plupart des observateurs, il s'agissait du prélude à sa désignation comme premier ministre, dans la perspective des élections de 1981, la chute de la popularité de Raymond Barre étant considérée comme un obstacle à la réelection de Giscard.

Quelques jours après, inspirés par des proches du clan Chirac, des articles mettant en cause la probité du ministre parurent dans Minute et le Canard enchainé.

Le dimanche 21 octobre 1979, Robert Boulin était l'invité du club de la presse d' Europe 1. Il s'explique longuement sur les attaques qu'il avait subies dans la presse sur son acquisition, en 1973, d'un terrain à Ramatuelle (Var) et avait clairement laissé entendre qu'il avait les moyens de confondre ses détracteurs, une menace qui n'a manifestement pas été prise à la légère.

Voici, compte tenu des éléments accumulées, la reconstitution la plus vraisemblable, qui intègre les pièces du puzzle. Alors que les enquêteurs n'ont jamais pris en compte deux faits déterminants (lividités cadavériques et heure réelle de la découverte du corps) qui auraient dû les conduire à ne pas uniquement considérer l’hypothèse du suicide.

En 1979 comme aujourd’hui, les environs de Montfort-l’Amaury, abritent nombre de vastes propriétés. Certaines appartiennent à des personnalités liées au parti gaulliste et à de puissants hommes d’affaires qui leur sont proches. Ceintes de hauts murs, entourées de parcs arborés, ces belles demeures ne sont pour la plupart habitées que le week-end. L’une d’elles hébergea, selon toute vraisemblance, l’après-midi du lundi 29 octobre un traquenard dont Boulin ne sortit pas vivant. Au programme : passage à tabac, et sans doute plus, car il fallait faire parler l’ancien résistant Boulin, lui faire cracher où étaient les dossiers – et leurs doubles – qu’il avait imprudemment menacé de rendre publics une semaine avant .

Est-il mort sous les coups ? A-t-il été achevé par ses bourreaux ? En tout état de cause, il était impensable de relâcher vivant un ministre en exercice violemment battu. Au milieu de la nuit, les hommes de main rendent compte de leur mission. Le procureur général Chalret, important membre du SAC (Service d'Action Civique, milice gaulliste), est prévenu, ainsi que les plus hautes autorités de l’État. Il reste environ sept heures pour scénariser un accident ou un suicide. Pour expliquer l’apparence de boxeur groggy du visage de Boulin, un vrai-faux accident de voiture est tout indiqué. Faute de main d’œuvre qualifiée pour une telle mise en scène, il faut se contenter du scénario du suicide, inspiré par la proximité des Etangs de Hollande, où des noyés sont parfois repêchés. Mais la forêt de Rambouillet n’est pas déserte la nuit, des braconniers et des promeneurs venus entendre le brâme du cerf se baladent dans le coin, il faut donc se replier sur l’Étang Rompu, où jamais personnene se noya dans cinquante centimètres d’eau et de vase. Le poids de certaines hiérarchies fit le reste.

 


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