La question du centre - réflexions autour d'une vidéo de Katinka Bock

Cette vidéo m’a fourni une image à la fois pertinente et poétique d’un changement de paradigme à grande échelle, que nous avons du mal à imager pour nos vies réelles. Pourtant, la séquence filmée, d’une cinquantaine de minutes, n’a rien de spectaculaire, bien au contraire. Elle commence par du noir.

Quand j’étais petit, les adultes parlaient souvent de la guerre. Ils l’avaient tous vécue. Mon père y était entré enfant et en ressortit presqu’adulte : l’adolescence n’avait guère sa place durant le conflit, et j’imagine qu’elle devait de toute façon être plus courte à cette époque qu'à la nôtre aujourd'hui. Mon grand-père lui, en était à sa deuxième guerre. Mondiales, les deux. Je me rends compte que j’ai pratiquement l’âge auquel il est décédé et que j’ai été épargné.

Bien sûr, les guerres n’ont depuis jamais cessé de sévir. Mais elles se déroulaient ailleurs. Elles ne me sont toujours parvenues que par médias interposés, et parfois, par des gens qui les ont fui, les boat-people vietnamiens quand j’étais jeune, les réfugiés des Balkans plus tard, aujourd’hui les Syriens ou les migrants africains tentant d’échapper aux violences et à la misère provoquées par toutes sortes de conflits plus ou moins orchestrés et entretenus par les grandes puissances. Et bien sûr, pour faire la guerre, il faut des armes, et celles-ci sont principalement produites par les pays qui ont le droit de veto au Nations Unies et qui ont appris à les exporter (la guerre et les armes).

Je suis donc né au bon endroit et au bon moment.

Mais que vaut une telle assertion du moment où le monde s’est globalisé et que bien plus qu’autrefois, tout ce qui se passe quelque part a des répercussions sur toute la planète ? Il se trouve qu’avec notre pensée linéaire (en gros, les quatre dimensions de notre espace-temps), nous avons du mal à imaginer le monde après un changement de paradigme. Or celui-ci pourrait intervenir, par exemple en raison d’une catastrophe nucléaire, d’une épidémie à grande échelle ou d’un désastre écologique (le plus probable à plus ou moins longue échéance), et nous ne serions absolument pas préparés à y faire face (les mathématiciens, eux, en sont à imaginer des univers à plus de 250 dimensions).

C’est une vidéo de Katinka Bock, La question du centre (2006), que j’ai récemment vue au Kunstmuseum de Stuttgart, qui m’y fait penser. Elle m’a fourni une image à la fois pertinente et poétique d’un tel changement de paradigme. Pourtant, la séquence filmée, d’une cinquantaine de minutes, n’a rien de spectaculaire, bien au contraire.

Elle commence par du noir. Puis, on voit surgir une main tenant une allumette qui s’approche de la mèche d’une bougie à chauffe-plat au centre de l’image. On devine dès lors que cette dernière est entièrement occupée par quelque deux cent bougies disposées en rangées. La caméra est fixe et perpendiculaire au plan. L’économie des moyens est patente.

La main continue d’allumer les bougies une à une, en cercles à peu près concentriques. La scène s’illumine au fur et à mesure, mais rien d’imprévisible ne se passe : c’est même plutôt ennuyant. La seule distraction (relative) vient de la danse des petites flammes, de plus en plus nombreuses. L’esthétique épurée et l’effet visuel me rappellent l’op art, voire l’art cinétique. Il y a aussi un aspect minimaliste, par la régularité sérielle de la composition, mais ces références sont très subjectives.

La main continue à allumer les bougies, jusqu’à la dernière. Dès lors, rien n’agit plus de l’extérieur et les bougies sont livrées à elles-mêmes. Pendant un bon moment, toujours rien qui se passe, on dirait que cela pourrait durer toujours. Mais au bout d’une demie-heure, il y a du neuf : de-ci, de-là, trois ou quatre d’entre-elles s’agitent anormalement. Par moment, leurs flammes se réunissent et produisent un foyer plus puissant, plus lumineux, contrastant avec le reste de la scène, régulier et monotone. Cette frénésie partielle ne dure pas très longtemps, les choses reviennent assez vite dans l’ordre, mais le phénomène se multiplie et s’accélère. Involontairement, j’y projette mon sens anthropologique de l’histoire et je vois l’émergence et la disparation des civilisations sur différentes parties de la terre au fil des millénaires.

Cela continue encore quelques longues minutes, et on pourrait s’attendre à ce que, une fois consumées, les bougies s’éteignent une à une, replongeant progressivement la scène dans le noir.

Mais ce n’est pas ce qui va se passer.

En fait, dans les dernières minutes de la vidéo, l’ensemble des flammes commence à s’agiter frénétiquement. Des groupes de plus en plus importants se forment et s’unissent, intensifiant leur luminosité en conséquence. Mais cette fois, le mouvement semble de plus en plus désespéré, c’est comme si une lutte à mort s’était engagée.

Enfin, d’un seul coup, les bougies s’éteignent, puis un grand flamboiement envahit l’écran et l’instant d’après, c’est le noir complet.

L’explication est scientifique. Les bougies ne se sont pas entièrement consumées, mais elles ont épuisé l’oxygène contenu dans l’air de la pièce (fermée) dans laquelle la scène a été filmée. Juste avant, chacune, en des groupes de plus en plus grands, a essayé d’en capter les dernières molécules, de plus en plus rares, ce qui a provoqué l’agitation générale, jusqu’à la fin rapide. À ce moment, un autre phénomène se produit : le monoxyde de carbone dans l’air réagit avec l’eau contenue dans la cire et provoque une courte explosion de lumière avant l’obscurité totale et définitive.

Ce qui me paraît très intéressant, c’est de voir combien de temps – jusqu’aux toutes dernières secondes de la vidéo - on garde l’illusion que la linéarité va l’emporter. Mais à un instant donné, celle-ci est brusquement rompue et cette rupture engendre une situation obéissant à un nouveau paradigme dont la logique est chaotique par rapport à celle de la situation précédente, c’est-à-dire sans lien avec elle, entièrement autre.

Dans cette œuvre de jeunesse d’une grande simplicité et modestie, Katinka Bock semble en dire suffisamment pour faire réfléchir à ce qui attend l’humanité si elle ne gagne pas vite en lucidité.

Enrico Lunghi

Ce texte a été publié dans Kulturissmo, supplément mensuel du Tageblatt (L) en octobre 2017. 

Vidéo : Katinka Bock, La question du centre, 2006, Sammlung Kunstmuseum Stuttgart

 

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