Cinq décennies d’ennemis extérieurs – et si le coup fatal venait de l’intérieur ?

Lorsque j’étais adolescent, je n’avais qu’une grande peur : être enrôlé dans l’armée pour aller faire la guerre. Les adultes parlaient souvent de la seconde guerre-mondiale. Ils l’avaient tous connue, de près ou de loin. Depuis, les Soviétiques ont été remplacés par les Islamistes, et puis par les terroristes. Aujourd'hui, il y a la Covid-19, et nous vivons dans un état d’exception permanent.

Lorsque j’étais adolescent, je n’avais qu’une grande peur : être enrôlé dans l’armée pour aller faire la guerre. Autour de moi, les adultes parlaient souvent de la seconde guerre-mondiale. Ils l’avaient tous connue, de près ou de loin. Mon père racontait que parfois, un avion (américain, je suppose) lâchait par erreur ou par inadvertance dans la campagne lombarde une bombe en fait destinée aux installations industrielles milanaises, et qu’il lui était arrivé de trouver, en jouant avec ses copains après une déflagration, un cadavre déchiqueté. Et, à peine venue au monde, ma mère perdit sur le front son frère aîné, enrôlé par l’armée de l’Italie fasciste - il n’avait pas encore fêté ses dix-neuf ans. À la télévision, les films de guerre étaient légion, les uns plus ou moins sérieux, les autres burlesques, comme La grande vadrouille, mais tous s’accordaient à proclamer la victoire du Bien contre le Mal - le Bien étant invariablement incarné par les Américains (et quelque fois d’autres Occidentaux, lorsqu’on leur accordait de jouer un rôle) tandis que la contribution, pourtant essentielle, des Soviétiques à la défaite nazie était généralement passée sous silence ou considérée comme négligeable.

La guerre du Vietnam venait à peine de se terminer et les baba cool (que j’admirais de loin) manifestaient contre l’installation, en Allemagne de l’Ouest, des missiles Pershing II censés nous défendre contre les méchants rouges qui, armés jusqu’aux dents nous disait-on (ce n’était pas qu’une figure de style, on les représentait parfois vraiment avec un couteau entre les dents), attendaient sournoisement leur heure de l’autre côté du rideau de fer. Pour moi, le comble de l’horreur eut été qu’on m’affuble d’un uniforme, m’attribue un fusil mitrailleur et qu’on m’envoie tirer sur d’autres jeunes dans le même cas mais portant un autre uniforme… alors que je n’aspirais qu’à passer des soirées autour d’un feu de camp à chanter des chansons et à embrasser une fille. D’ailleurs, l’une des raisons – en dehors du fait que j’aimais vraiment apprendre - pour lesquelles je tenais absolument à poursuivre mes études était qu’elles me permettaient d’échapper au service militaire auquel me conviait chaque année l’ambassade italienne à partir de mes dix-huit ans.

Or, les rouges ne sont jamais venus. À vrai dire on sentait déjà, même en tant qu’adolescent, qu’ils ne représentaient plus vraiment un danger à cette époque. L’Amérique avait tout raflé, elle était arrivée la première sur la lune, elle nous inondait de musique et de gadgets et, grâce à son cinéma aussi, elle nous faisait encore rêver, avec ses immenses paysages entrecoupés d’une longue route droite sur laquelle glissait une moto chromée guidée par un gars souriant auquel s’accrochait une blonde aux boucles fleuries. L’Union Soviétique, elle, ne brillait plus que par les médailles qu’elle raflait aux Jeux Olympiques. Un peu plus tard, lorsque j’entendis parler de « Perestroïka » (reconstruction ou restructuration), puis de « Glasnost » (transparence), je me suis dit que de tels efforts de propagande ne pouvaient cacher qu’un profond marasme, et toute illusion tomba avec l’accident nucléaire de Tchernobyl, en avril 1986. J’ai su alors que la guerre sur le front Est dont l’ombre planait sur moi depuis mon enfance était terminée. J’avais 23 ans. 

Entretemps, l’Ayatolah Khomeini avait chassé le shah d’Iran. C’était en 1979. Tout à coup, on entendit parler de la Révolution Islamique. Ma jeune tête, occupée ailleurs, n’en percevait que des bruits étouffés : autant l’Elbe et le rideau de fer me paraissaient proches, autant les montagnes et les plaines de l’ancienne Perse se perdaient dans les brumes d’un Orient insondable. Et voilà que surgissait un autre ennemi, plus redoutable encore que le communisme anticapitaliste, parce que doté d’une arme que l’on croyait mise au rencard depuis longtemps : le fanatisme religieux. À la peur d’une guerre nucléaire succédait celle d’une guerre à mener contre des ténèbres moyenâgeuses montant d’une région du monde qui avait pourtant vu naître les premières civilisations. C’est ainsi du moins que je le perçus à l’époque… et je ne devais pas être le seul.

Mais – pour être franc – quelque chose me (nous ?) rassurait dans cette affaire : cela se passait au loin, dans des zones arides aux consonances bibliques, et je me sentais moins concerné, même si je me demandais par quel hasard un nouvel ennemi apparaissait au moment même où l’ancien s’enlisait. Dans ces années, on commentait souvent, au lycée et en dehors, le roman 1984 de George Orwell : ah, mais oui, nous disions-nous, fiers d’avoir fait preuve d’une pensée s’émancipant du formatage que nous imposait la société du tout-à-la-poubelle, il faut constamment un ennemi extérieur pour resserrer les rangs à l’intérieur, de crainte qu’on se mette à regarder de trop près ce qui se manigance en haut lieu chez nous…

Du jour au lendemain, il a fallu se méfier des musulmans (je sais, pas de tous, mais comment faire, une fois le soupçon installé ?). Ils étaient déjà là avant, mais on ne s’en souciait pas. Je ne me souviens pas d’avoir jamais pu craindre quoi que ce soit de leur part. À chacun ses prières et ses jeûnes, me disais-je, et si un dieu existe, il saura bien, dans son infinie bonté, récupérer toutes les âmes perdues. Mais mes considérations de hippie attardé ne faisaient pas le poids face à la géopolitique. Les choses étaient plus compliquées. Les Islamistes soudain au pouvoir étant présentés comme un danger pour les idéaux démocratiques, les États-Unis s’empressèrent d’armer l’Irak de Saddam Hussein pour leur faire la guerre, jusqu’à ce que ce dernier devienne le plus grand ennemi de l’Oncle Sam : cela a mené, en 1990 et en 2003, aux guerres du Golfe, meurtrières (surtout pour les civils) mais profitables pour la clique au pouvoir en Amérique. Et au lieu de la démocratie, il ne règne aujourd’hui dans cette région riche en pétrole, que chaos et désolation (mais les profits continuent). En même temps, dès 1979, pour contrer l’Union Soviétique en perdition, les Américains soutenaient les islamistes en Afghanistan qui luttaient contre un régime pourtant démocratiquement élu. Jusqu’à ce que les talibans aussi se retournent contre eux – et cela aboutit aux attentats spectaculaires du 11 septembre 2001.

Depuis, nous vivons dans un état d’exception permanent. Au cœur de nos villes, des policiers et des soldats aux allures de Robocob, censés nous protéger d’une attaque imprévisible, entretiennent une atmosphère de danger invisible mais constant. Dans les aéroports, le rituel des contrôles n’a cessé de se rigidifier, et la moindre note d’humour est sanctionnée comme un blasphème. C’est que l’ennemi entretemps, est devenu le terroriste, il peut être partout, il peut se fondre dans la foule, surgir d’on ne sait où. Il n’est pas palpable comme le méchant rouge avec ses divisions de panzers, pas lointain (surtout s’il reste dans son califat) comme le barbu armé du Coran et d’une kalachnikov, non : il est diffus et potentiellement omniprésent. Désormais, si avec mes pensées vagabondes j’oublie mon bagage dans un train ou une gare, on arrête tout, on évacue, on fait venir le service de déminage, et moi, je suis traité comme un criminel.

Et pourtant, aussi horrifiants soient-ils, les meurtres commis par des terroristes en Occident ne sont pas très nombreux, et tout compte fait, ceux perpétués par des islamistes encore moins. En revanche, leur couverture médiatique et les réactions politiques qu’ils déclenchent sont énormes, comme s’il fallait entretenir, à tout prix, l’image d’un ennemi et le sentiment d’une guerre permanente.

La Covid-19 a encore changé la donne. Cette fois, c’est un minuscule virus qui a mobilisé les États (surtout les plus industrialisés et ceux où les gens sont les plus vieux…) et auquel certains ont même – sérieusement et presqu’officiellement – déclaré la guerre. Le danger potentiel, maintenant, c’est tout un chacun, mon prochain même, surtout s’il avance sans masque, parce qu’il pourrait me contaminer – c’est-à-dire, étymologiquement, me souiller, me rendre impur. Cela me donne à réfléchir. Dans quel monde me retrouvé-je ? Pendant que l’on brandissait la menace rouge, puis l’islamiste, et enfin la terroriste, on démantelait les services publics - dont les hôpitaux, aujourd’hui forcément débordés face à la pandémie – tout en permettant à de grandes entreprises d’échapper à l’impôt, les rendant plus puissantes que certains États. En même temps, les ordinateurs puis les smartphones ont accru le contrôle sur les individus ainsi que la dépendance de ces derniers. Aujourd’hui, pour acheter un billet de train, même au guichet, je suis obligé de donner mon nom et – sauf pour les trajets régionaux – mon billet n’est plus valable qu’à une date et une heure précises. Finis la spontanéité et l’anonymat d’une joyeuse virée, d’autant plus qu’un chacun porte un espion dans sa poche et passe sa vie à accepter des cookies (donc des espions) sur son écran d’ordinateur. La vie n’est plus une aventure, elle est devenue une affaire de gestion des options proposées. En quarante ans, les libertés individuelles ont rétréci comme peau de chagrin – et cela, bien sûr, au nom de ma sécurité. Et voilà que, pour lutter contre un virus et garantir cette même sécurité, au lieu de remettre en question la politique des dernières décennies, les frontières se ferment, le couvre-feu est décrété comme si nous étions vraiment en guerre, et nous devons nous tenir loin de nos proches. Qu’elles me semblent loin les douces soirées autour d’un feu de camp. En y repensant, Big Brother m’apparaît comme un débutant sans ambition.

Tout cela devient absurde, à moins d’admettre que notre monde ne puisse se passer d’ennemi, réel ou fantasmé. Notre monde n’existe peut-être que s’il est en guerre. C’est assez logique, après tout. Il suffit de se souvenir de quelques leçons d’histoire. De tout temps, les empires n’ont vraiment tenu que durant leur phase d’expansion. Dès qu’ils atteignaient les limites géographiques ou organisationnelles au-delà desquelles ils ne pouvaient plus s’étendre, ils déclinaient, laissant d’autres empires recommencer le cycle. Après tout, il y avait de la place et du temps pour tous les aspirants conquistadores. Mais avec la mondialisation, l’empire prédateur du capitalisme, fondé sur l’exploitation des énergies fossiles et de la recherche permanente d’une main-d’œuvre bon marché (auparavant, on disait esclavage), a atteint ses limites physiques. Il ne lui reste aucun grand territoire à conquérir, aucun peuple à soumettre, plus que quelques miettes à ramasser, de-ci, de-là. Alors que la guerre – ou plus exactement, la prédation continue (auparavant on disait aussi piratage) - est consubstantielle à son existence, il n’a plus d‘ennemi extérieur maintenant qu’il s’est étendu à la planète entière. Du coup, il ne lui reste qu’à se ronger de l’intérieur. Les êtres humains sont les derniers territoires à conquérir, à soumettre, afin de prolonger l’agonie du monde prédateur qui est le nôtre. C’est peut-être pour cela que pendant que nous sommes en guerre contre le Coronavirus, tout ce qui permet de renforcer le contrôle sur les individus a le vent en poupe : la 5G progresse, le télétravail aussi, les sceptiques sont sanctionnés par des contraventions et parfois même brutalement réprimés par les forces de l’ordre (les mots ont parfois encore du sens…), tandis que les GAFAM font des bénéfices mirobolants et que l’écart entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser…    

Le piège de l’industrialisation est en train de se refermer sur nous. Comme l’empire romain a commencé son déclin une fois son extension maximale atteinte et lorsqu’il n’a plus été nourri – en richesses et en esclaves – de l’extérieur, le système capitaliste qui règne en maître absolu sur la planète, suffoquera dès que les réserves de pétrole, de gaz naturel et de charbon seront épuisées, ce qui arrivera à plus ou moins brève échéance (30 ans ? 60 ? c’est court à l’échelle d’une société…). Bien sûr, on entretient l’illusion, tant est grande la foi dans le progrès technique qui anime l’Occident depuis près de trois siècles, qu’on trouvera des énergies alternatives pour continuer indéfiniment, mais le fait est que la course aux énergies renouvelables (éoliennes et panneaux photovoltaïques surtout, tandis qu’il faudrait déjà qualifier de criminelles celles basées sur l’exploitation de la biomasse) ne fait que précipiter l’épuisement des énergies fossiles – il suffit de réfléchir un moment pour se rendre compte qu’aucune éolienne ne pourrait être fabriquée ni installée sans la chaîne industrielle « fossiliphage » dont elle est entièrement tributaire. Si au lieu de penser que l’homme moderne industrialisé maîtrise la nature on admettait qu’il ne fait que la piller, on réaliserait vite qu’un jour viendra où il n’y aura plus rien à prélever. 

Du coup, le Coronavirus vient à point nommé pour détourner l’attention du problème réel auquel doit faire face notre civilisation à moyen terme, celui de sa fin inéluctable et de sa transformation en quelque chose de radicalement différent. C’est pourquoi les incessantes exhortations à sauver la planète de l’effondrement climatique ou les inquiétudes chroniques face à l’érosion de nos valeurs démocratiques ne font que passer à côté de l’essentiel : de toute façon ce modèle est condamné et tous ceux qui le peuvent – les décideurs et les puissants – cherchent à se mettre à l’abri des catastrophes sociétales qui s’annoncent, et à s’armer, autant que faire se peut, pour la suite, quelle qu’elle soit. Là aussi, l’empire romain fournit un bel exemple : à la fin des conquêtes, la source de l’esclavagisme s’étant tarie et afin d’alimenter les besoins en main-d’œuvre pour les grandes exploitations agricoles (les latifundia), il a développé le système du colonat (hommes libres travaillant pour un propriétaire terrien). Or les hommes libres, dans l’Antiquité, avaient horreur du travail (le negotium), surtout lorsqu’il s’agissait de se mettre au service d’un tiers. D’où l’intérêt de promouvoir une secte intégriste qui prônait la soumission volontaire à un seigneur, le christianisme (voir à ce sujet l’excellent livre de Eric Stemmelen, La religion des seigneurs), et sur laquelle s’est ensuite construit le féodalisme médiéval auquel elle a fourni à profusion les serviteurs de la glèbe.

Aujourd’hui, les grands profiteurs du système capitaliste agonisant (et leurs marionnettes politiques) ont intérêt à ce que les populations soient constamment sous pression et à soumettre toute contestation afin de s’assurer une retraite paisible, en attendant de voir à quoi ressemblera la suite – ce que personne ne sait, j’imagine. Or nous sommes probablement déjà entrés dans une phase de transition et l’ampleur qu’ont pris la fracture sociale et la répression autour du Covid-19 n’en est qu’un des nombreux symptômes.

Enrico Lunghi

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.